CHAPITRE VI
Les liaisons justes sont le conij)lément nécessaire d'une bonne prononciation.
Littré les définit une « particularité propre a la langue française » en vertu de laquelle on lie la consonne finale de certains mots avec la voyelle initiale des mots (pii suivent.
L'article indéfini pluriel A'.y se lie toujours avec le substantif pluriel :
Les hommes, les arbres, les habitants.
Le verbe se lie avec l'adverbe :
Venez ici. Je m'en vais aujourd'hui.
Il se lie avec le complément direct ou indirect :
Imitons un exemple si beau.
Immolez à ma haine un rejeton maudit.
Cependant le bon goût et la mesure nous conmiandent d'user de la liaison avec une certaine modération, surtout, en prose, oîi son absence ne constitue jamais une faute contre la granuuaire. Elle dénote à peine un manipie d'oreille ou un souci médiocre de l'euphonie.
Envers, certaines liaisons sont forcées; ces liaisons, par exemple, sont celles dont l'absence constituerait lui hiatus ou une faute de prosodie.
Dans ce vers de Victor Hugo :
Et cinq petits enfants, nids d'àmes, y sommeillent,
il faut lier, malgré la virgule et le sens, l'.s d'âmes à l'y qui suit, sous peine de diminuer et d'estropier le vers.
Toutefois nous aimerions mieux nous exposer à pécher contre les lois de l'euphonie que d'arriver à quelques liaisons absolument dures ou ridicules ou donnant lieu à certains jeux de mots.
Par exemple : « Il est bonet tendre », pour : <> Il est bon et tendre » ;
« Un coupimprévu », pour : « un coup imprévu »,
Lorsqu'un mot est term^iné par deux consonnes dont la dernière est une dentale, on lie généralement la voyelle initiale du mot suivant avec l'avant-dernière consonne.
Ainsi l'on ne dit pas : « Il est mort à la peine », m;iis : « Il est mor à la peine » ;
(( Vous rentrez tart aujourd'hui » (ici, le d devient un t)\ mais : « Vous rentrez tar aujourd'hui».
L'on ne dit })as : « Un aspect imprévu )>, mais : <( Un aspec imprévu » .
Du reste, ces liaisons ainsi faites ont quelque trace de familiarité, il vaudrait mieux phraser ainsi :
« Il est mort — à la peine » ;
« Il est tard — aujourd'hui», sans lier et en laissant une respiration insensible entre les mots à lier.
Cependant nous avons entendu dire à la Comédie-Française :
« La mort-aux-rats, les souricières », etc.. La liaison
avait évidemment pour but d'éviter cette allitération ridicule : la moraurat.
'-^ 'iTexagération de la liaison donne lieu très souvent à des effets pédantesques et comiques. Elle sévissait avec fureur sur le théâtre, auxviii" siècle.
Jiémondde Sainte-Albine écrit dans son Traité sur l'art dû comédien :
(/ Rien n'est plus ordinaire que d'entendre .dire tous le's''joiirs au théâtre :
« Mon intention-^i-est de vous ol)liger. » — « Sa main -n-est à frapper, non-y*-à donner légère. »... « Coliii-/i-est
ici... le vin-n-est bon »... « Et puis il a tort-^-cn vérité ;
quand un amant-/-est inconstant : tout le camp-/9-onnemi »... « Je vais sur le champ-/>à Paris »...
J'ai ouï dire à un premier rôle :
« Tenez, prenez ma clef-/-et soyez diligent. » — « Antoine, ce nom-m-est bien bourgeois, etc.. »
Dieu merci, nous n'en sommes plus à ces inepties; cependant il faut redoubler de prudence dans l'application des liaisons. Ne tombez pas' pour cela d'un extrême dans l'autre et ne dites pas, comme le voudrait certain phonéticien français plus pi^ophète en pays étrangers que dans le sien :
« Mai i m'a di encor d'pensé à lui », au lieu de :
« Mais il m'a dit encore de penser à lui », en aggravant l'absence des liaisons par des négligences et de la vulgarité.
Peut-être nous reprochera-t-on de ne pas donner de règle générale et de nous en remettre beaucoup trop facilement au raisonnement de nos lecteurs; mais pour-
quoi s'étonner de la part que nous faisons au goût personnel de chacun?
En somme, u bien parler », n'est-ce pas faire œuvre d'art au môme titre que de bien peindre ou de bien s'exprimer dans le langage musical? Il y a dans le langage une part de convention générale, celle qui nous est imposée par l'usage; mais chacun, en réalité, se fait un peu une diction à soi. /C'est ainsi que chez un homme très cultivé, un savant, un poète, elle peut réunir un ensemble de qualités qui la rendent très savoureuse et donner une impression de chant, de poésie, d'art en un mot. Est-ce qu'à entendre notre belle langue parlée par une femme d'esprit qui la conduit sans lui faire violence, la parle avec amour et lui garde la sonorité, la pureté d'une source claire, vous n'avez jamais éprouvé l'enchantement déjà perçu devant un beau tableau ou quelque harmonieuse statue?
Une langue à ses débuts peut être également parlée delà même manière parles grands et les petits; mais, dès qu'elle s'est augmentée et en même temps dépouillée de sa naïveté pour gagner en puissance, en âpreté, en colorations délicates et variées, nécessairement elle a cessé d'être la langue de tous pour devenir celle d'un certain nombre d'hommes, d'une élite moins nombreuse dans la nation. Le latin de Cicéron, celui de César, de Caton ou do Pompée n'était pas celui qu'on parlait dans les ergastules ou dans les bouges de la Suburre. De même pour trouver la véritable langue française aujourd'hui, ce n'est pas dans les estaminets de la Villette qu'il faut aller la chercher, pas plus que dans les garnis de Montparnasse ou de Grenelle. La langue générale, c'est celle de la bonne société. Gaston Paris le dit : nous pouvons
nous ranimer à l'avis d'un maître aussi émineni. Si vous voulez vous attacher à celle de la plèbe, oii que vous alliez, du nord au midi, de l'est à l'ouest, vous tomberez de provincialisme en provincialisme, de particularisme en particularisme, et vous y perdrez votre temps et voire peine.