‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 29 sur 91 · SUR LA DICTION RYTHMIQUE EN GENERAL · texte numérisé non relu

SUR LA DICTION RYTHMIQUE EN GENERAL

angoisse vague, on ne sait quelle inquiétude, admirablement exprimées par les accords de septièmes mineures sur lesquels elle se repose pour repartir avec plus de force : la phrase du poète est large, comme un fleuve qui coule entre de vastes horizons voilés de nuages.

Les peuples tremblent, les grands de la terre s'interrogent.

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,

Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître!

L'immense empire attend un liéritier demain!

Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet liomme,

Qui, plus grand que C«sar, plus grand même que Rome,

Absorbe dans son sort le sort du genre humain?

Remarquez que l'idée do la première strophe est identique k celle de la seconde, et que dans les deux strophes c'est seulement la forme et les images qui diffèrent. La seconde explique la première. Or, dans la sonate en question, la même idée musicale, puissante et large, est reprise sous une autre forme phis précise, dans une phrase plus liée que les accords suspendus, rompus comme des interrogations, du commencement; la même angoisse y subsiste.

Dans la poésie, il y a soudain comme un coup de théâtre : l'horizon se déchire, et l'énigme est résolue par une formidable apparition :

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné, Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un entant uouveau-ué.

Bru-squement, sans préparation, le mouvement large du fleuve s'est mué en un bondissement éperdu et plein de clameurs de torrent rapide :

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme auvent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise. Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise, Les canons monstrueux à ta porte accroupis.

Et c'est maintenant un vent de folie orgueilleuse, un rugissement de triomphe, un cri de gigantesque défi, (pii court à travers les strophes :

Et lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine,

S'étaient enfin ouverts !

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle. Inondé des regards de sa fauve prunelle,

Hayonnait au travers!

Dans les veines du vainqueur, le sang court à flots pressés; l'enivrement dilate sa vaste poitrine; il dresse Tenfant vers les têtes couronnées, dans un élan, dans un orgueil qui le grandissent comme un dieu; il jette au monde des cris d'aigle, ivre d'éternité :

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations, comme aux vieilles couronnes. Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi. Comme un aigle arrivé sur une haute cime. Il cria tout joyeux, avec un air sublime: « L'avenir! l'avenir ! l'avenir est à moi ! »

Et nous ne pouvons nous empêcher de trouver une certaine analogie entre ce second mouvement du poète

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lein d'élans, hanté de vertige, et !'« allegro molto e con rio » de la sonate dont il est question plus haut.

Encore une fois, nous ne parlons ici que des rythmes t non pas des thèmes, qui sont différents : quoiqu'à la igueur on puisse bien supposer qu'une sonate sur le athétique, puisse contenir en elle tout le pathétique nfermé dans cette tragique évocation d'une gloire qui rilhi comme un éclair sur l'Europe étonnée, pour re- 3mber sitôt en cendre et en oubli.

^lais la folie du triomphe s'est évanouie devant la arole du poète, grave comme un avertissement prophéique, simple et effrayante comme la voix du destin :

Non, l'avenir n'est à personne!

Sire! l'avenir est à Dieu!

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir ! l'avenir ! mystère !

Toutes les choses de la terre.

Gloire, fortune militaire.

Couronne éclatante des rois. Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos foits !

Là encore, grâce au rythme charmant des derniers vers, lous avons l'impression d'un de ces « andante » où la ihrase initiale, pleine de profondeiu-, chargée de senti- Qent, s'attarde à quelques arabesques, à des sortes d'enolivements qui ne peuvent toutefois en altérer le caracère. Tel est 1' « adagio molto » de la Sonate V, ou ' « adagio cantabile » de la sonate pathétique.

Mais voici l'évocation de l'aveugle Fatalité. Le mouvement se ralentit un moment :

Non, si puissant qu'on soil, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te CaiL parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet! ô notre ombre, ô notre hôte ! Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte,

Et qu'on nomme demain !

Ici, le poète presse l'allure du vers, lui donne une certaine nervosité pleine d'une angoisse haletante et de reprises saccadées :

Oh ! demain, c'est la grande chose!

De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause.

Demain, Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile.

C'est le nuage sur l'étoile.

C'est un traître qui se dévoile.

C'est le bélier qui bat les tours.

C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône.

Aujourd'hui c'en est le velours!

Combien grande est la simplicité du thème qu'on pourrait énoncer dans cette phrase banale où la sagesse populaire enferme ses doutes. « Sait-on ce que l'avenir réserve à l'homme ? »

Sur ce thème d'une désespérante simplicité, le poète exécute des variations tour à tour gracieuses, nouvelles, inattendues, grandioses, tantôt pleines de charme mélan-

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