‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 36 sur 91 · CHAPITRE IV DU RYTHME D'APRÈS LES POÈTES ET LES COMÉDIENS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV DU RYTHME D'APRÈS LES POÈTES ET LES COMÉDIENS

Nous avons tâché (rëlucider la nature du rythme d'après des données empruntées à des savants. Adressons-nous maintenant aux créateurs et aux interprètes du rythme.

A tout seigneur tout honneur. Commençons par Alfred de Musset, le i)his grand virtuose du rythme après La Fontaine et Victor Hugo. Pour lui le rythme serait l'élément principal de la mélodie. Il écrit dans ses OEffvres post/ii/mrs :

« Parlons de la mélodie. Tout le monde la sent, depuis les loges de la Scala où les femmes se balancent sous des girandoles, jusqu'aux échahers de la Beauce où les l)œufs s'arrêtent quand un pâtre siflle. Là est avant tout la passion du poète. La poésie est si essentiellement musicale qu'il n'y a pas de si belle pensée devant laquelle un poète ne recule si la mélodie ne s'y trouve pas; et, à force de s'exercer ainsi, il en vient à n'avoir non seulement que des ])ar(>les, mais que des pensées iindodieuses. Pour celui qui écrit en prose, il y a bien, si l'on veut, une sorte de goût qui évite les dissonances et une certaine recherche de la grâce qui groupe les mots le plus proprement possible; mais, si cette recherche et ce goût préoccupent seulement un [)eu trop l'écrivain, c'est

une puérilité qui ôte le poids k la peusée. Un mot suffit pour le prouver : la prose n'a pas de rythme déterminé ; et sans le rythme la méloihe n'existe pas. Or, du moment qu'un moyen qu'on emploie n'est pas une condition nécessaire pour arriver au but qu'on veut atteindre, à quoi bon? Que dirait-on d'un homme qui, ayant une affaire pressée, s'imposerait l'obligation de ne marcher dans les rues qu'en faisant des ])as de bourrée comme un danseur? C'est à peu près là ce que fait le prosateur qui cadence ses mots ; car Uii aussi a une affaire pressée ": c'est de dire ce qu'il pense et non autre chose. Le poète, au contraire, a pour premières lois, pour conditions indispensables, le rythme et la mesure. Son talent n'existe pas indépendamment de ces lois, mais par elles; le rythme est sur ses lèvres, la mesure dans sa gorge : sans eux il est muet. )> Dans les quelques lignes qui précèdent, nous sommes frappés de l'insistance du poète à confondre ces deux éléments distincts de la poésie : le rythme et la mélodie ; confusion qui s'exphque très facilement si l'on se rappelle les explications de P. Guyau sur l'importance du rythme considéré suivant Gurney « comme le squelette et l'ossature de toute construction mélodique » ; or, comme nous le verrons, la mélodie, avec ses intervalles plus ou moins écartés, n'est que la traduction d'une émotion plus ou moins forte et, parla, le poète tiendrait aussi que l'émotion est la source de toute mélodie, et partant, celle du rj'thme.

Après l'opinion d'un poète, consultons celle d'un diseur et d'un diseur lyrique le meilleur de notre temps : Constant Coquelin :

« Le rythme, en effet, voilà, avec cette autre chose plus indéfinissable encore que j'appellerai « l'accent poétique »,

t»tj RYTHME d'après LES POETES ET LES COMEDIENS 113

ce qui fera toujours différer es vers de la prose, ce qu'il faut que vous sachiez conserver. Pour bien comprendre ce que c'est que le rythme, prenez une phrase en prose dans laquelle il se soit glissé un vers : car cela arrive même à la prose de M. Jourdain. Vous serez déjà surpris de ce qu'il en résulte pour la phrase, sans qu'on se doute pourquoi, d'harmonie et de grâce; mais si, par un artifice quelconque, vous pouvez transporter ce vers inaperçu dans une tirade, vous verrez ce que le voisinage lui ajoutera et quelle valeur nouvelle lui donnera -le rythme de la phrase poétique où il sera venu s'enchâsser.

Le Ciel s'est déguisé ce soir en Scaramouclie :

ce vers involontaire est déjà charmant dans la prose du Sicilien; mais quel dommage qu'il ne soit pas dans quelque joli couplet de r Étourdi!

« C'est que le rythme ne consiste pas seulement dans les douze syllabes du vers, ni même dans la façon plus ou moins harmonique dont on les distribue. Il est aussi dans le mouvement général, dans l'enchaînement des vers : il est enfin dans la rime — cela va sans dire — mais surtout, et c'est là le point important pour ceux qui disent, dans son retour périodique au bout d'intervalles de temps parfaitement mesurés. »

Pour Constant Coquelin, le rythme poétique est absolument comme le rythme musical, le rapport de la durée des sons ; comme Musset, il attribue au rythme de l'harmonie et de la grâce; mais ni le poète ni l'inteqirète dont ce n'est pas l'affaire, ne nous disent le secret du charme qui s'attache au rythme et du prix que nous lui donnons:

ni Tun ni l'autre ne définissent le rôle important de la rime dans le vers, et nous sommes obligés, pour nous en faire une idée, de nous adresser à un critique, qui fut poète avant d'être critique, à Sainte-Beuve; celui-ci paraît ramasser tout le secret de l'harmonie et de la puissance des vers dans la rime, ce qui nous parait exagéré.

Du reste, cette manière de juger lui a inspiré de si beaux vers que l'on peut passer condamnation, et si la théorie ne nous satisfait pas complètement, du moins en compagnie d'un tel maitre, apprendrons-nous la nécessité, l'utilité, le charme de la rime et le tort que se font les diseiu"s en ne la « confessant » pas, en ne la proclamant pas.

Rime, qui donnes leurs sons

Aux ciiansons, Rime, l'unique harmonie Du vers, qui sans tes accents

Frémissants, Serait muet au génie;

Rime, écho qui prends la voix

Du hautbois.

Ou l'éclat de la trompette.

Dernier adieu d'un ami

Qu'à demi L'autre ami de loin répète ;

Rime, tranchant aviron,

Eperon Qui fends la vague écumante, Frein d'or, aiguillon d'acier

Du coursier A la crinière fumante ;

U RYTHME d'après LES POÈTES ET LES COMEDIENS H5

Agrafe, autour des seins nus

De Vénus, Pressant Técharpe divine.

Ou serrant le baudrier

Du guerrier ("outre sa forte poitrine ;

Col étroit par où. saillit

Et jaillit La source au ciel élancée, Qui, brisant Téclat vermeil

Du soleil.

Tombe en gm'be nuancée ;

Anneau pur d(^ diamant

Ou d'aimant.

Qui jour et nuit, dans l'enceinte, Suspends la lampe ou, le soir,

L'encensoir Aux mains de la vierge sainte ;

Clef, qui loin de l'œil mortel,

Sur l'autel, Ouvres l'arche du miracle ; Ou tiens le vase embaumé

Renfermé Dans le cèdre au tabernacle ;

Ou plutôt, fée au léger

Voltiger, Habile, agile courrière Qui mènes le char des vers

Dans les airs Par deux sillons de lumière ' !

Quand on parle de rythme, immédiatement le nom du plus grand r\-thmeur de ce siècle, de Théodore de Banville, vient à Tesprit en même temps qu'aux lèvres, et

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