Sainte-Beuve, Poésies de Joseph Delorme
il6 TRAITE DE DICTION
Ton se promet bien de ne pas manquer d'aller demander aux œuvres de ce poète une consultation sur la nature du rythme. Hélas! Théodore de Banville, dans son petit Traité de Pro^^odie^ parle bien des rythmes entendus comme groupements des vers en strophes de différentes longueurs, de mètres différents, mais il ne parle pas du « rythme » en général, de celui qui distinguo une phrase poétique d'une phrase prosaïque qui compte le même nombre de syllabes. Quant à la rime, elle devient chez lui tyrannique, absorbante, créatrice, dévoratrice, encombrante, en ce sens qu'en elle tout s'abime, se perd, et s'engendre; la cadence, l'harmonie et même Ui pensée du poète. Cependant nous aurons la consultation que nous cherchons en lisant cet admirable chef-d'œuvre qui s'appelle lu Sauf du Tremplin^ oii le maître nous donne la réalisation la plus simple du rythme intérieur, de celui qui fait le vers isolé, et du rythme extérieur, par (pu la strophe s'organise et vit.
LE SAUT DU TliKMI'LIX
Clown admirable, en vérité !
Je crois que la postérité.
Dont sans cesse Tliorizon bouge, Le reverra sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge.
Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il ti'aversait le rond des pipes.
DU RYTHME d' APRES LES POÈTES ET LES COMEDIENS 117
De la pesanteur affranchi, Sans y voir clair, il eilt franchi.
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait Faisait resplendir son toupet, Comme un brasier dans la fournaise
Il sélevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines. Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : « Quel vif argent Ce démon a-t-il dans les veines? »
Tout le peuple criait : ■< Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau, Semblait raidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui Parlait bas, en langue inconnue.
C'était avec son cher tremplin, Il lui disait : <* Théâtre plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand .je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique !
« Frêle machine aux reins puissants.
Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir.
Avec leur cruel habit noir, Ces épiciers et ces notaires!
,< Par quelque prodige pompeux Fais-moi monter, si tu le peux,^ Jusqu'à ces sommets où, sans règles.
Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles.
« Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans Taffreuse nuit Leurs haleines exténuées.
Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées.
« Plus haut encor, jusqu'au ciel pur!
Jusqu'cà ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante !
Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante,
« Plus loin! plus haut! je vois encor,
Des boursiers à lunettes d"or.
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut! plus loin! de l'air! du bleu!
Des ailes! des ailes! des ailes! >>
Enlin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haul, Qu'il creva le plafond de toiles, Au son du cor et du tambour, Et le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles <.
Dans cette poésie, au point de vue purement rythmique, nous trouvons avant tout une mesure, celle du vers de huit pieds, mesure uniforme, brutale, implacable, comme toutes les autres mesures.
Il y a ensuite un rythme extérieur, constitué par l'organisation des idées en strophes de six vers de huit pieds, et par le système des rimes : celles du premier et du second vers se correspondent, celles du troisième et