DD VERS ALEXANDRIN
Mais, malgré qu'il i^estàt muet, Sa noble bouche remuait ;
Et ce remûment, sur son masque, Faisait un clapotement flasque.
Et je pensais : i< Qu'est-ce donc là ? ■» Quand, à la fin, il me parla :
« Je fais chez loi, dit-il, écoute, Une démarche qui me coûte ;
Une démarche, en vérité, Qui coûte fort à ma fierté.
Mais, tant pis ! sans parole oblique, Nous deux, il faut que l'on s'explique,
Et qu'on sache, pour en tinir, L'un et l'autre à quoi s'en tenir !
Or donc, au fait... Tu me délaisses; Et, ce faisant, cher, tu me blesses ;
Car moi Je suis un potentat Dont il sied que l'on fasse état;
Car je suis le seul architecte Qu'il importe que l'on respecte ;
Car, harmonique et sans défaut.
Nul autre sur moi ne prévaut ;
Car je suis le roi, quoiqu'on die Au royaume de prosodie ;
Car, sibyllin et solennel, ye suis, tu le sais, éternel ;
Car je suis la forme et le nombre, Et le reste rampe à mon ombre ;
Car sans plus de brouillamini... »
« — Ah ça! voyons, as-tu fini "? »
Lui criai-je avec véhémence.
« — Non, répondit-il, je commence !
Et peux-tu me faire un grief De ne jamais me montrer bref,
Puisque je suis long par essence, Et qu'est là ma magnilîcence.
Car... » <i — Encor? " « — Mais oui ! je reprends : Car je suis le plus grand des grands,
Et c'est grâce à moi que Malherbe Fut et demeurera superbe.
Et c'est grâce à moi que Hugo Devint glorieux tout de go !
J'en passe, et des meilleui's, du reste, Et viens à toi, rimeur modeste ;
Et viens à toi, qui, sans égard, Semblés m'avoir mis au rancart.
Et depuis des ans t'accommodes Exclusivement d'octopodes !
Allons, voyons, raisonne un peu, Si toutefois cela se peut !
De ce mètre de pacotille, Qui si hébétement scintille
Et fait huit fois un petit saut
Sur ses huit pattes, comme un sot;
De ce mètre qui nous opprime Par un trop prompt retour de rime
Et qui, ne sachant ce qu'il dit.
Sans valeur comme sans crédit.
Fracasse, tracasse et jacasse, Plus ridicule que cocasse ;
DU VERS ALEXANDRIN l'J3
De ce vers vilement actif Et méchamment expéditif,
De ce vei's aboyeur et rogue
Tout au plus bon pour monologue,
Et qu'on fait si facilement Que c'en est un écœurement,
De ce vers enfin, somnifère.
Dis, franchement, ({ue peux-tu faire? »
« — J'en fais, dis-je, selon mes vœux Strictement tout ce que je veux :
Je tiens sa mesure parfaite
Pour le deuil, comme pour hi fête.
Pour qu'il soit le jtlus excellent, 11 n'y faut qu'un peu de talent.
Il est malin, il est attique, Il est au besoin pathétique.
Il va du zénith au nadir
Et, — je m'en vais t'abasourdir, —
Aussi lumineux que le prisme.
S'il est plein d'un réel lyrisme.
Tout petit qu'il est, par ma foi.
Il est souvent plus grand que toi :
« Mignonne, allons voir si la rose « Qui, ce matin, avait déclose
« Sa robe de pourpre au soleil... »
Etc.;
L'exemple est bien choisi, et Ronsard vient ici, en effet, très à point. Essayons cependant de répondre à cv réquisitoire jovial...
i94 TRAITE DE DICTION
Notre alexandrin a uiie détestable réputation en France et hors de la France; c'est le cauchemar des philologues étrangers : on kà reproche^rson rythme, monotone, invariable, précis, étiqueté. 11 n'a pas do longues, pas de brèves, dit-on. Nous ferons remarquer d'abord que le manque de rythme reproché au vers alexandrin est conmuui à tous les autres vers. Si douze pieds n'ont pas de rythme, comment six ou huit pieds peuvent-ils en renfermer?'Ensuite ce manque de variété dans le rythme reproche par les étrangers à notre alexandrin n'est, à vrai dire, qu'une mobilité trop grande et une variété de rythme trop large pour permettre à des oreilles inexpérimentées de retrouver la mesure. ' Ce que les étrangers reprochent à notre alexandrin, en réalité, ce n'est pas le manque de rythme, c'est la loi suivant laquelle s'organise son rythme, loi que nous ne pouvons pas donner, comme on l'a vu dans un chapitre précédent, puisqu'elle dépend exclusivement de l'idée, de la logique et du goût.
En France, ce qu'on reproche à l'alexandrin, c'est sa souplesse, son élasticité, sa variété, qui le rendent propre à tout ce qu'on exige de lui. L'alexandrin contient tous les vers dont il est le multiple ou qu'il dépasse par le nombre de pieds. C'est le vers de la tragédie, c'est celui de l'épopée; mais, s'il fallait être sévère, aucun vers français n'a pu se renfermer complètement dans les limites d'un genre. L'alexandrin a été le vers d' Agrippa d'Aubigné, Ronsard, Malherbe, Corneille, Racine, Voltaire, Lamartine, Victor Hugo^i mais, au moyen âge le vers de huit syllables a servi successivement pour la Passion du Christ et le roman de Renart^ paur la Vie de saint Lf-ycr et la farce de Patelin. Ronsard, Baïf et Bel-