‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 54 sur 91 · CHAPITRE I SUR LA DICTION EXPRESSIVE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE I SUR LA DICTION EXPRESSIVE EN GÉNÉRAL

Nous supposons que ceux qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici, et mettre en pratique nos conseils soient eii' •A .— ê^ ;^^^blîr de l'ordi-e dans un texte et d^en analyser le rythme, de l'accentuer ou de l'atténuer, de le précipiter ou de le ralentir, suivant l'intérêt du morceau Fil ne leur reste plus maintenant qu'à couronner le travail en y ajoutant l'expression. Ici les difficultés grandissent, et l'art devient plus difficile ; Sully-Prudhomme a écrit ces beaux vers parmi beaucoup d'autres :

Deux hommes sont montés sur la haute falaise :

Ils ont fermé les yeux pour écouter la mer.

'< J'entends le paradis pousser des clameurs d'aise... "

— ''Et, moi, j'entends gémir les foules de l'enfer. »

Alors, épouvantés des songes de l'ouïe, Ils ont rouvert les yeux sous le même soleil. L'Océan sait parler selon l'àme et la vie. Aux hommes différents, avec un bruit pareil.

C'est \m privilège des voix de la nature de pouvoir dire plusieurs choses à des hommes difi'érents avec des

<( bruits pareils », et de satisfaire le sentiment intérieur particulier de ceux qui Técoutent attentivement : la musique partage aussi ce privilège.

La sonate de Beethoven, intitulée An clair dp limr, peut, à la rigueur, évoquer pour ceux qui en connaissent le tilre un ciel pur sous la clarté lunaire : pour l'un, elle symbolisera naturellement l'apaisement d'une âme sans conflits, sans passions; pour l'autre, elle évoquera l'apparition d'un lac tranquille, sur lequel une voile glisse sans l)ruit et sans effort; à un troisième, elle donnera l'impression poignante d'une tristesse qui n'a même plus la force d'élever sa plainte.

Longtemps, dans les commencements de notre initiation au génie de Wagner, nous avons eu, avec une précision extraordinaire, la vision suivante en écoutant l'ouverture des Maî/res chffntP7frs ; — le mot vision n'est pas trop fort, — à mesure que les mélodies chantées par le hautbois, les violons et les violoncelles, — abstraction faite du commencement et de la fin de l'ouverture où les cuivres ont un rôle décisif, — à mesure que ces mélodies gracieuses et naïves engendrées les unes par les autres, et capricieusement enlacées, se déroulaient pour nos oreilles, il nous semblait assister à l'éclosion subite de fleurs splendides qui naissaient et mouraient dans le même instant, aussitôt renouvelées par d'autres aussi belles, unies et mêlées inextricablement suivant un harmonieux caprice et le goût le plus sûr. D'autres, en même temps que nous, y voyaient ce que le poète avait voulu réellement y peindre, un modèle, des essais naïfs et une satire.

Peut-être, à l'origine, le cri, cet humble ancêtre du chant et de la parole, a-t-il participé à ce vague d'ex-

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pression qui est le grand (iiarme de la nature et de la musique. Aussi les premiers hommes, pour échapper à cette imprécision qui, dans le langage, serait un grand défaut, accompagnaient-ils leurs cris de gestes des mains, d'expression des yeux, d'attitudes du corps, plus significatives en elles-mêmes que le cri inarticulé, pauvre de mélodie, pauvre de signification.

SuUv-Prudhomme — on ne se plaindra pas que nous citions ici trop souvent les poètes — , a exprimé fort heureusement l'enfance du langage naturel, dans cet éloquent poème où nous trouvons ces vers d'une vue si profonde.

Les hommes se parlaient sans un langage appris : La peine et le plaisir s'exhalaient dans les cris; La terreur bégayait des prières farouches; Le soupir échangeait les âmes sur les bouches; Dans le rire éclatait Tétonnement joyeux, Et le discours trahi s'achevait dans les yeux; Peut-être au bord des eaux seul et baissant la tête, Quelque sauvage enfant qu'on eût nommé poète. Las de son ignorance et plein d'un vague ennui. Sollicitait les joncs à pleurer avec lui.

Aujourd'hui, la parole a gagné tout ce que le geste primitif a perdu : les mots ont revêtu les idées et se sont multipliés avec elles, mais en même temps aussi le mode d'expression, la notation des mots s'est enrichie. Un exemple éclairera notre pensée. En consultant les textes anciens, nous n'y trouvons mention que de trois ou quatre coideurs au plus : le blanc, le noir, le rouge, le jaune et peut-être le bleu. A ces couleurs sont venues s'ajouter les couleurs complémentaires dans les ou^Tages écrits en des temps moins reculés ; depuis, la gamme des couleurs s'est

enricllie de demi-teintes, de nuances, de dégradations dont la liste s'augmente tous les Jours.

Ce qui s'est produit dans le domaine des couleurs s'est aussi produit dans le domaine moral : la gamme des sentiments s'est prodigieusement enrichie et compliquée, à mesure que le monde vieillissait...

Or les mots ne suffisent pas à traduire des sentiments, à exprimer un état d'âme. Supposez un moment qu'on vienne dire à quelqu'un :

« Vous êtes nommé chevalier de la Légion d'honneur. »

Si la personne en question ne devait exprimer toute sa pensée qu'avec des mots, elle dirait en cas de surprise (à supposer que ce fût une personne modeste, et qui no s'imaginât pas avoir droit aux faveurs du Gouvernement) :

« Est-il possible qu'on décore un homme comme moi, dont les efforts, à coup sûr, ne méritaient pas une distinction aussi enviable... » etc., etc.

Faisons parler maintenant le décoré présomptueux... On peut se le figurer plein d'ironie joyeuse, et s'exprimant ainsi : « Est-il possible qu'on ait enfin rendu justice à un homme qui le méritait... »

Supposons encore qu'à ces deux personnages un juge d'instruction déclare brusquement :

« Messieurs, vous êtes accusés d'un crime. »

Tous deux aussitôt de bondir et de se récrier :

« Est-il possible que des misérables se permettent de suspecter », etc., etc..

Dans la réalité, au moins pour les deux premiers cas, nos deux sujets peuvent économiser les longues phrases et s'en tirer avec ces simples mots :

« Est-il possible??? »

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