‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 61 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Avec, le tiiubre des sons, ce «[ui est le plus sig-iiificatif (huis Texpression de l'émolion ou du sentiment, c'est l'intervalle que la voix humaine met spontanément entre ses différentes émissions. M. Combarieu, qui a traité magistralement toute cette partie du langage nuisical, écrit avec raison :

« Les intervalles jouent un très grand rôle dans la langue parlée. Ils lui donnent sa physionomie et sa vie, parce qu'ils représentent, eux aussi, des degrés de l'émotion. Les gens froids, lents à s'étonner, en usent peu ; les tempéraments vifs et impressionnables en mettent partout. Les méridionaux, dont le discours est souvent une mélodie facile à noter, nudtiplient et accentuent ces écarts d'intonation, signes de leur exubérance de sentiments. Ils ont en même temps, comme on sait, des aptitudes très grandes à la musique ; il y a entre ces deux faits un lien manifeste. Les grands orateurs, qui expriment d'ardentes convictions, se servent de leur voix comme dun véritable instrument'. L'enthousiasme, le patrio-

1. On peut de même et plus justement dire que les musiciens lenlcnt de se servir de leur instrument comme dune véritable voix, suivant les sentiments qu'ils veulent traduire.

tisme, l'indignation sont des forces expansives et explosives, qui se transforment, mais ne se perdent pas et se retrouvent, soit dans le volume du son qu'elles provoquent, soit dans Tétendue du chant vocal qu'elles font parcourir.

« La harangue d'un sage, toute de modération et d'inteUigence, peut se limiter à quelques notes du médium. Comparez-lui un meeting d'anarchistes, tous les degrés de l'échelle musicale y sont parcourus. L'observation des faits les plus simples montre que nous sommes tous musiciens en cela. L'annonce d'un mets succulent tire d'un gourmet deux : « Oh ! oh ! » à lèvres fermées, qui, comme ceux de Mascarille flagornant les Précieuses, sont très distants l'un de l'autre. Il est facile d'imaginer quelques-unes des innombrables circonstances où se reproduisent ces deux notes, dont l'écart est toujours fixé par l'intensité du sentiment. La colère, la gaieté, la haine, la menace, la peur, la souffrance, les affections agréables ou pénibles, les plus légers changements d'humeur, produisent de tels effets. »

Les exemples qui viennent à l'appui de cette théorie sont faciles à multiplier. '

Ecoutez, par exemple, un juge lire une pièce de procédure. Il la \iv3L recto tono, presque sans inflexions, sans nuances et sans que les intervalles de la voix s'écartent sensiblement les uns des autres. Entendez le même juge poser quelques questions à un accusé ; les intervalles seront déjà plus éloignés et, pour peu que ce magistrat mette de passion et d'acharnement dans son interrogatoire, vous entendrez les écarts de ses intonations grandir insensiblement jusqu'aux limites extrêmes dans les deux sens.

Dans r École des Maris de Molière, Valère, ayant reconnu la bonne composition et la grosse naïveté de Sgauarelle, se met en tête de s'en servir comme d'un messager pour Isabelle ; il le prie de vouloir bien fidèlement lui rapporter son langage. Voici la manière dont il s'exprime.

... Oui, oui, je vous quitte la place; Mais Je vous prie au moins, et c'est la seule grâce, Monsieur, que vous demande uu misérable amant, Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment. Je vous conjure donc d'assurer Isabelle Que si. depuis trois mois, mon cœur brûle pour elle, Cette amour est sans tache, et n'a jamais pensé A rien dont son honneur ait lieu d'être offensé.

SGANARELLt;

Oui.

Que, ne dépendant que du choix de son âme, Tous mes desseins étaient de l'obtenir pour femme Si les destins, en vous qui captivez son cœur, N'opposaient un obstacle à cette juste ardeur.

SCtAN.^RELLE

Fort bien.

Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire Que jamais ses appas sortent de ma mémoire; Que quelque arrêt des Gieux qu'il me faille subir. Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir; Et que si quelque chose étouffe mes poursuites. C'est le juste respect que j'ai pour vos mérites.

Dans ce dialogue, toutes les protestations de Valère doivent être appuyées par des inflexions très fortes, par des intervalles distants où se rencontrent des quintes, des quartes et même des octaves. Tout pousse Valëre à donner une expression colorée et fortement nuancée : il est sous Tempire d'un amour contrarié par la jalousie stupide d'un tuteur; le malin plaisir de faire porter un message à un rival ridicule Texcite et l'anime ; il est tourmenté '^n même temps de la crainte que Sganarelle ne transmette pas fidèlement ses paroles à Isabelle et qu'il en dénaturé le sens : ce lui est une raison de plus pour en mettre en relief tous les termes.

Sganarelle, touché de compassion pour un rival aussi modeste, qui rend si généreusement justice à ses mérites et se retire devant lui, se sent ému de compassion, tend les bras à Yalère, le presse sur son cœur et se hâte d'aller s'acquitter du message dont il a été chargé \wiy Isabelle.

SlIANARELLE

Jamais amant n'a l'ait tant de trouble éclater, Au poulet renvoyé sans le décacheter, Il perd toute espérance enfin et se retire. Mais il m'a tendrement conjuré de te dire (Jue, du moins, en t'almant, il n'a jamais pensé A rien dont ton honneur ait lieu d'être offensé, Et que ne dépendant que du choix de son ame, Tous ses désirs étaient de t'obtenir pour femme, ^)i les destins en moi, qui captive ton cœur, iN'opposaient un obstacle à cette juste ardeur; Que, quoiqu'on puisse faire, il ne te faut pas croire Que jamais tes appas sortent de sa mémoire ; Que quelque arrêt des cieux qu'il lui faille subir, Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir: Et que si quelque chose étouffe sa poursuite, C'est le juste respect qu'il a pour mon mérite.

Sganarellefici, ne fait que rapporter les paroles criiii tiers, et l'acteur chargé de ce rôle a bien soin de transmettre les mots de Valère sans aucune notation, en se contentant de marquer la fin de chaque phrase pai- une simple chute de la voixi Ici en effet Sganarelle ne se préoccupe pas d'exprimer des sentiments d'amour, mais de transmettre intégralement le message de Valère : il travaille à se rappeler les mots qui composent ce message et non à rendre les sentiments qu'ils contiennent ^

Les inflexions ne reprennent leurs intervalles habituels que dans les deux derniers vers où reparait la personnalité de Sganarelle.

Ce sont ses propres mois; et, loin de le blâmer, Je le trouve honnête homme et le plains de t'aimer.

L Dans Manon de Massenet, il y a une scène à peu près analogue que le compositeur a très justement notée et qu'on peut opposer à la scène de Molière. Le chevalier des Grieux, écrivant h. son père pour lui faire part de son amour, relit sa lettre avant de la fermer. 11 a mis dans cette lettre toute la chaleur de son àme, toute l'ardeur de son amour; il la lit comme il l'a écrite, avec passion. Voici la mélodie que le compositeur lui fait chanter

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