CHAPITRE V
NOTATIONS DE QUELQUES INFLEXIONS
Tous les manuels de diction, passés ou présents, parlent des inflexions de la voix ; cpaelques-uns indiquent à leurs lecteurs à quel moment du vers on doit élever ou abaisser la voix ; mais dans quelle proportion on doit abaisser ou élever la voix, c'est ce que tous les manuels omettent de dire. — Nous n'avons pas la prétention de vouloir cond)ler cette lacune ; — nous croyons même qu'il serait dangereux de le tenter sans avoir multiplié les expériences, au moyen des appareils enregistreurs que la science possède actuellement; — cependant nous essaierons d'indiquer les règles principales qui président à la formation des intervalles que rémotion introduit dans les différentes notes de la voix.
Avant de nous occuper sérieusement de la question, nous avions entendu dire, et non par des gens dont on pouvait suspecter la bonne foi et l'autorité, qu'il existait des notations de vers écrites d'après certains acteurs célèbres. Il n'y a pas si longtemps encore, un critique écrivait sérieusement que Guétry avait noté des rôles de Lekain.
Or, toutes recherches faites à la Bibliothèque nationale, ilans l'édition des Essais ou Mémoire sur la Musique
NOTATIONS DE QUELQUES IXFJ, EXIONS
(le cet auteur, puliliée par les soins de la ('onveutiou en 1794, au tome II, nous n'avons trouvé que trois notations du langage parlé.
La première retrace le dessin mélodique d'un cri d'enfant taquiné par son frère, qui refuse de manger sa soupe et module ainsi sa phrase moitié criant, moitié pleurant :
ie
J'ne veux pas man . gec
La seconde est la reproduction d'un vers tel que l'a phrasé Lekain : d'un vers à un rôle il v a loin. Voici ce vers.
^s^trJ-^-j-3^
^tP^ I I p r p F^^
Il S'en pré.sen te . ra Gar.dez -vous d'en dou.ter!
La troisième est la simple notation du bonjour d'un Monsieur, faite en réponse à une négation de l'élément musical de la parole :
Bonjour Mo
on . sieup
Grove, dans son Diclionnairc de inunqxifi, \\ rarticlé Jhu/diu donne cette notation du célèbre compositeur en réponse à un de ses amis qui lui demandait des nouvelles de sa santé :
Alt ùnd çchwach bia ich.
Voilà tout ce que nous avons trouvé en fait de documents antérieurs. II existe, dit-on, au « British Muséum » de Londres, des transcriptions de rôles d'après un célèbre acteur qui serait Garryck ; nous n'avons pas pu vérifier le fait, qui d'ailleurs n'aurait, au point de vue delà mélodie du langage français, qu'un intérêt secondaire et ne nous permettrait pas des conclusions utiles à notre travail.
(gluant à l'utilité de pareilles transcriptions, elle apparaît trop manifestement pour que nous insistions trop longuement sur elle. On s'est toujours plaint d'un art qui condamnait le comédien à passer sans laisser aucune trace de son talent, aucun monument de son génie autres que les additions dont il enrichira la seule tradition, dans un théâtre comme la Comédie-Française. Avec de pareils documents, nous arriverions en partie à ressusciter le passé des grands acteurs tragiques ou comiques, à sauver de l'oubli les interprétations originales, à conserver les intonations et les expressions aussitôt retombées dans l'oubli que réalisées, ou simplement transmises à la mémoire infidèle des hommes.
La tradition, de ce fait, prendrait une nouvelle autorité et nous permettrait d'établir, sur certains points délicats, des comparaisons jusqu'à présent impossibles ; enfin la physiologie et la psychologie, en multipliant les recherches dans un champ jusqu'alors inexploré, jiourraient y trouver des indications utiles aux progrès de la science. Or, ces documents ne nous paraissent guère difficiles à obtenir dans un siècle qui a vu l'invention du phonographe, invention merveilleuse à ses débuts et qui, perfectionnée, moins brutale, remplacera peut-être le livre ; alors le ro-
NOTATIONS DE QrELQUES INFLEXIONS 223
mail lu sera remplacé par le roman écouté sans fatigue, au grand détriment de l'imprimerie.
Mais c'est prévoir les événements de trop loin et trop élargir notre champ, puisque nous ne tentons simplement ici que de donner quelques-unes des règles qui président à la formation des intervalles dans le langage.
D'une manière tout à fait générale, les intervalles de la voix sont en rapport direct avec la force des sentiments exprimés ou de l'émotion qui les inspire. Un homme qui lit et interprète les sentiments d'un autre n'j met pas tant de feu que celui qui s'interprète lui-même, naturellement, spontanément, sans jouer aucun rôle. Une énumération, la narration d'un fait quelconque, sans grand intérêt, laissent la voix presque blanche, n'y introduisent aucune iTKjdulation de valeur, aucun écart sensible ou inaccoutumé.
Dans la grande salle de travail de la Bibliothèque Nationale, un peu avant six heures en été, avant cinq heures en hiver, le gardien chargé d'annoncer la fermeture de la salle aux habitués absorbés dans leurs fouilles ou leurs lectures, psalmodie d'une voix solennelle, blanche, sans expression, la formule habituelle qui, dans sa bouche, semlde n'avoir pas plus d'importance que la sonnerie d'un timbre à la porte d'une antichambre : « Messieurs, on va bientôt fermer. » La phrase est dite par lui d'un trait, sans modulation, sans inflexion, sauf sur la dernière syllabe, et encore cette inflexion est ascendante au lieu d'être descendante, probablement parce que fermer est pour bii b.' mot principal.
TRAITR DE DICTION
Voici la notation de sa })saliiiO(lie
Messieurs, on va bien.tôt fer . mer
On ne peut pas mieux exprimer Findifférence que le dit gardien a pour la formule qui lui passe chaque jour par les lèvres. Mais, si les derniers lecteurs tardent, un autre gardien, pressé de voir la fin de son travail et de retrouver la quiétude de son logis et sa famille, gourmande les retardataires ainsi :
Allegro.
Allons Messieurs al Jons
Sous l'empire de l'impatience, l'intervalle de seconde s'est augmenté d'une quarte, il est devenu une quinte.
Et si de l'exhortation un peu vive vous allez à l'insulte provoquée par une vive colère, vous entendrez les intervalles augmenter avec le sentiment et devenir tout simplement des octaves.
Supposons, le fait, hélas' est fréquent, un embarras de voitures, au cours duquel deux cochers de maison (nous ne pourrions pas ici reproduire le vocabulaire des autres) accrochent leur véhicule respectif.
Heurt, confusion, efforts des deux parts pour se dégager, jurons étouffés, au cours desquels on entend des réflexions dans le genre de celle-ci :
Presto.
A-t-oiLjamais yu ua ma. la. droit pa
peil
NOTATIONS DE QUELQUES INFLEXIONS
Et, pour peu que l'embarras se prolonge, que les chevaux s'énervent, que les roues mettent du temps à se dégager, vous entendrez les injures tomber comme une pluie cadencée aussi régulièrement qu'un cancan d'Offenbachi.
gi^rj \n}i^\.u i^\H
ïKZixri
CcULgacD Im bé ci.-le Ga.na - ohe în.va.ii d«^
Comparez, dans le Philémon et Bmtcis de Gounod, la manière de jurer et de pester du bon Vulcain, que l'orage a mis de mauvaise humeur.