‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 72 sur 91 · LES ELFES · texte numérisé non relu

LES ELFES

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier.

Son éperon d'or brille en la nuit brune, Et quand il traverse un rayon de lune, On voit resplendir d'un reflet changeant, Sur ses cheveux noirs, un casque d'argent.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l'entourent tous d'un essaim léger Qui dans l'air muet semble voltiger.

(( Hardi chevalier! dans la nuit sereine, Où vas-tu, si tard? dit la jeune reine. De mauvais esprits hantent les forêts.

Viens danser plutôt sur les gazons frais ».

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

« Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux M'attend, et demain nous serons époux.

Laissez-moi passer. Elfes des prairies, Qui foulez en rond les mousses fleuries. Ne m'attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour. »

Couronnés de thym et de marjolaine.

Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

<c Reste! chevalier! Je te donnerai

L'opale magique el l'anneau doié,

Ou, ce qui vaut, mieux que gloire et foitune

Ma robe lîlée au clair de la lune.

— Non ! -- Va donc, dit-elle, et de son doigt blanc

Elle touche au co'urle guerrier tremblant :

Couronnés de thym »^t de marjoliiinp, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine,

Et sous l'éperon le noir cheval part; Il court et bondit et fuit sans retard : Mais le chevalier frissonne et se penche : Il voit se dresser une forme blanche Qui, de loin, l'appelle et lui tend les bras. (' Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas : »

Couronnés de thym et de marjolaine Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

" Ne m'arrête pas, fantôme odieux.

Je vais épouser ma mie aux doux yeux. »

« 0 mon cher époux, la tombe éternelle

Sera notre lit de noces, dit-elle,

Je suis morte. » — Et lui la voyant ainsi.

D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine Les Elfes joyeux dansent sur la plaine !

Ce qui frappe dans le poète allemand an premier al)or(l, c'est avant tout le rythme, fait des sonorités mystérieuses dont la langue allemande est si riche. Le rythme se soutient du commencement jusqu'à la fin. Les cris de terreur de Tenfant poursuivi par le roi des Aulnes, les promesses caressantes de ce dernier, l'accentuent, le varient sans jamais le briser, sans l'interrompre.

2i4 TRAITE DE DICTION

Quavons-nous dans le poète français? Six petits tableaux dans un cadre uniforme, entremêlés de dialogue et séparés — ce qui est grave — par un distique toujours le môme.

Or, pour peu que vous ayez l'expérience de la diction, vous saurez qu'un poème sans mouvement est un poème qu'il faut réserver pour la lecture et non pour le déliit. Les sonnets de Hérédia, qui sont de véritables tableaux, ne gagnent rien à la déclamation. Réserverezvous Ihs Elfes pour la lecture silencieuse des yeux? Si vous avez la patience de regarder d'un peu plus près le morceau, vous verrez à votre grande stupéfaction, que le fameux distique qui constituait la séparation va devenir la soudure et le pivot du rythme général, le Tonds et la perspective de l'ouvrage.

Détaillez cliaque strophe :

Après avoir rythmé très nettement, après avoir cadencé le distique de manière à indiquer au lecteur le mouvement général, exposez tranquillement, légèrement, la première strophe. Appuyez les traits suivants :

... Son éperon d'or brille en la nuit brune ... Sur ses cheveux noirs, un casque d'argent

Reprenez, dans le même mouvement que le })remier distique, le second que vous herez facilement avec la seconde strophe au moyen des vers qui suivent :

Us l'entourent tous d'un essaim léger, Qui dans l'air muet semble voltiger;

et ddut vous vous efforcerez de dégager l'harmonie sub-

tile toute en e muets, ouverts ou fermés, précieuse au diseur, car elle rend à merveille rimi)ression de flou, de voilé, de mystérieux, de brumeux qui convient à la scène, harmonie plus précieuse que le rythme lui-même de la strophe, qui n'a pas un caractère saillant. Ne vous attarde/ pas au dialogue. Revenez par degrés au moiiveiiient du refrain et enchaînez l'invitation de la reine :

Viens danser plutôt sur les gazons fiais. Avec la danse des Elfes eux-mêmes :

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine,

ddUt il convient d'accentuer légèrement et délicatement le rythme.

Maintenant que le drame est commencé, la difficulté pour le diseur sera de donner aux différentes péripéties et aux différents acteurs toute l'importance qui leur revient sans perdre le mouvement général. Pour vaincre la difficulté, ne vous avisez pas de bousculer les strophes, de précipiter le dialogue et de courir la poste. Détaillez, dans un mouvement moyen, la caressante prière de hi reine et ses promesses fallacieuses. Marquez les hésitations qui précèdent le non du chevaHer, car un dievalier, même fidèle, ne résiste pas. sans balancei-, aux tentations de la reine des Elfes.

Retournez au rythme et enfoncez-le, en le martelant, dans la tête de l'auditeur, où la répétition l'établira de telle sorte que, jusqu'à la fin du morceau, il y restera

sans difficulté si vous prenez soin de le rappeler dans les vers suivants :

Et sous l'Eperon, le noir cheval part :

Il court, il bondit, etc..

Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas!

Dans la dernière strophe, prenez largement votre temps pour dire ces vers :

0 mon bien-aimé, la tombe éternelle Sera notre lit de noces, dit-elle.

Je suis morte.

Retardez le mouvement des derniers mots.

Et lui, la voyant ainsi, D'angoisse — et d'amour — tombe — mort aussi.

Puis revenez brusqnement au rvtlnne du refrain et terminez le morceau entier, comme un pianiste qui plaquerait un accord final avec la pédale forte à la fin d'un « scherzo » joué en sourdine.

Dans le courant de la poésie, le rythme du distique doit revenir aux oreilles comme im bourdonnement d'ailes. Le diseur devra s'appliquer à donner dans les strophes, k l'expression, ce qui lui revient et à envelopper le dessin expressif d'un rythme général, d'un mouvement qui dominera toute l'interprétation.

Le mouvement qui nait du rythme intérieur et des idées d'un morceau de poésie a une importance très grande, aussi bien en prose qu'en poésie, et ce mouvement-là, il importe de le garder à tout prix, car il constitue dans l'âme de l'auditeur une addition de sen-

sations, une accélération progressive de perceptions et d'émotions, à laquelle il lui est impossible de ne pas s'abandonner complètement.

Le mouvement, ainsi observé et mené progressivement, enlève à l'esprit toute faculté d'examen ; il agit sur le sjtème nerveux et le fait vibrer directement à l'unisson de celui qui parle.

Constant Coquelin dit à propos du mouvement :

« A mesure que vous avancez dans l'action, échauffez le débit, preniez parti, négligez tout à fait les mots pour l'idée qu'ils représentent; plus do broderie poétique, jouez, vivez ; s'il y a dialogue, soyez celui qui parle, reflétez ce qu'il sent, rendez ce qu'il souffre, jetez ses cris ; même dans les incidences où l'auteur reparaît et continue le récit, conservez le mouvement acquis, restez au diapason, allez crp^condo de façon que le public ne cesse i)as une seconde d'être empoigné, entraîné, emporté jusqu'à l'explosion finale qu'il faut savoir faire désirer sans la faire attendre et détacher avec netteté, soit par un élargissement et comme un épanouissement de la phrase, soit au contraire par un contraste de ton, mais toujours naturel ^ »

On peut rapprocher le texte précédent du suivant : « Provost racontait en riant que, certain soir, connue il achevait une tirade d'Hippolyte suivi par le public haletant, la mémoire lui manqua tout à coup, juste aux deux derniers vers. Impossible pourtant de ralentir le iiionvement pour attendre le souffleur.

(( Il se décide en un éclair et avec un emportement ma-

1. C. Coquelin, Vréface des CoiiIps d'à présevl. île M. I'. Dclair.

gnifique, sans reprendre haleine, lance deux alexandrins d'un Yolaptick quelconque, auxquels naturellement le public n'entendit rien, mais qu'il applaudit avec fureur, tant le geste, l'accent, le mouvement en un mot, rendaient claire, éloquente et puissante cette langue improvisée ^ »

Ces observations de C. Coquelin sont très justes. Le diseur n'agit sur l'âme de celui qui l'écoute que par une série de chocs successifs, par une série d'ébranlements répétés, d'impressions accumulées ; malheureusement un seul arrêt dans cette série d'impressions de chocs ou d'ébranlements «uffit pour annuler tout le bénéfice des efforts précédents, et TenthoUvSiasme de l'auditeur lorsqu'il n'est pas soutenu, maintenu habilement en suspens, croule comme ces frêles châteaux de cartes édifiés par un miracle d'habileté, renversés par un souffle.

Est-ce à dire qu'un diseur doive saccager le rythme partiel intérieur d'une poésie, en sacrifier le détail pour arriver au mouvement irrésistible, au tourbillon et à l'effet final? Un tel parti pris conduirait au bafouillage et à la négation de l'expression artistique. Le difficile pour un diseur habile est de garder une moyenne qui lui permette de ne pas perdre le mouvement et d'éclairer toutes les parties du morceau qui en valent la peine. Pour parvenir à une telle maîtrise, il faut de longs efforts, une sûreté de jugement exercée, une sensibihté assouplie qui obéisse aveuglément aux ordres de l'esprit.

Un exemple fera mieux comprendre notre pensée. En France, à de très rares exceptions près, nous n'avons ni

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