CHAPITRE Vin DU DÉTAIL DANS L'EXPRESSION
Le défaut des apprentis diseurs est le plus souvent de négdiger le détail de l'expression ; la raison capitale en est qu'ils ne disposent que d'une sensibilité très vague, très peu aiguisée, qui ne leur permet de sentir les impressions contenues dans un morceau que d'une manière un pi u superficielle et pour ainsi dire « k vol d'oiseau ».
Les sentiments, les émotions, les beautés d'un texte leur apparaissent confus, sans relief, noyées dans la perception de l'ensemble ; c'est ce qui arrive aux voyageurs inexpérimentés qui visitent une contrée en cliemin de fer et se plaignent de n'en avoir pas vu les sites pittores(iues, de n'avoir jeté les yenx que sur des régions uniformément planes ou uniformément boisées. Le voyageur expérimenté, qui sait tout ce que peut cacher un repli de terrain, une colline de peu d'apparence, un épais rideau d'arbres, prend son temps, fouille les coins de l'horizon et découvre des oasis fertiles, des gorges pittoresques, des sources fraîches et chantantes, là où d'autres n'avaient cru voir que l'ennui et la soHtude. Il en est de même pour les productions de l'esprit. jLes apprentis diseurs, trompés par l'apparente simplicité des textes, se contentent d'en exprimer l'idée générale, l'impression dominante.
sans se douter de quel élément de vie, de vérité, de réalité ils se privent en négligeant le détail.
S'ils ont à interpréter la Confidence de Victor Hugo, ils se laissent suggestionner par ces vers du délnit :
Lorsqu'avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Echevelé, livide, au milieu des tempêtes, Caui se fut enfui de devant Jéhowah; Comme le soir tombait, etc..
Et soit qu'ils nous transmettent les paroles de Tsilla c< l'enfant blond », « douce comme l'Aurore », ou le discours d'Hénoch, soit qu'ils racontent comment :
... Tubalcaïn père des Forgerons Construisit une ville énorme et surhumaine;
comment :
Pendant qu'il travaillait, ses frères dans la plaine Chassaient les tils d'Enos et les enfants de Seth, Et l'on crevait les yeux à quiconque passait...
Soit même qu'ils profèrent le vers blasphématoire: Sur la porte on grava : " Défense à Dieu d'entrer » ;
c'est toujours la voix de Caïn ftivant de devant Jeliovah, éclievelé, livide, au milieu des tempêtes, que nous entendons, c'est toujours un Caïn désespéré, vaincu avant même d'avoir lutté contre ses remords, que nous voyons. Tout le tableau est noyé dans l'obscurité, la terreur, les angoisses de la fuite. Ni lumière, ni demi-teintes, la nuit complète : d'une telle interprétation la monotonie, la fatigue déroulent vite pour les auditeurs.