‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 80 sur 91 · VALEUR EXPRESSIVE DES ONOMATOPÉES · texte numérisé non relu

VALEUR EXPRESSIVE DES ONOMATOPÉES

toutes les fois que Racine a voulu faire de la musique il a échoué piteusement.

Et voici d'après lui les vers dans lesquels Racine aurait voulu introduire un élément musical.

Vous-a-telle forcé d'encensei' ses autels... Qu'en quelque obscurité que le ciel Tait fait naître... Quand vous ne me quittez que pour quelque moment, Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée?

C'est bien mal juger, pour un universitaire, du goût et du sens musical du plus harmonieux de nos grands poètes tragiques : M. Combarieu ne nous apporte que des vers lourds, rocailleux, monotones et remarquables par l'absence de toute harmonie ; à moins qu'on n'entende, par harmonie, la répétition d'assonances lourdes et désagréables. La répétition peut avoir de bons effets dans l'allitération ; elle cesse de convenir à la musique des sonorités du vers, qui doit être faite de nuances subtilement variées, comme les dégradations d'une même couleur, jusqu'aux limites des couleurs avoisinantes.

Dans le ciel clair rayé par Fliirondelle alerte Le matin qui lleurit comme un divin rosier...

Voilà des vers harmonieux, des vers pleins d'une exquise musique .

Or remarquez, dans le premier vers, la variété des sonorités d'une seule voyelle, ïe répétée, six fois :

Dans l'article « le ».

Dans les substantifs « hirondelle » et (( ciel ».

Dans le participe « rayé ».

Dans l'adjectif « alerte »

Notez que l'adjectif « clair » a la sonorité d'un « è » ouvert.

Weber, dans ses Ilbisions niusicales, imagine des raproclienients assez comiques entre le mot « citadelle », d'une sonorité qu'on trouve en général guerrière, imposante, poétique et, le mot u mortadelle », qui, avec une sonorité parfaitement identique, n'offre à l'esprit que des images prosaïques, réjouissantes et pacifiques.

La plaisanterie est un art à la portée de tous les critiques : elle a cela de bon qu'elle met les rieurs do leur côté; mais, parce qu'il se rencontre entre les mots des analogies de son et des oppositions d'idée si plaisantes, est-il légitime d'en conclure qu'il n'y pas généralement, dans certains muts, un rapport entre les sons et les idées ?

Demandez àTimproviste ;i quelqu'un les idées qu'évoque en lui la couleur rouge : infailliblement, dix personnes sur dix vous ré})ondront que le rouge évoque pour elles des idées d'éclat, de carnage, de flamme; en réfléchissant, vous remarquerez que le rouge d'une brique, le rouge d'un nez d'ivrogne, le rouge d'une tranche de jambonneau n'ont rien qui rappelle des idées de tuerie, de pourpre royale ou d'incendie; cependant irez-vous conclure que le rouge est intimement lié aux idées d'ivrognerie ou de charcuterie?

11 en est de même des mots : aucun d'eux n'a une valeur absolue au point de vue de la sonorité ; ils dépendent de la phrase oii on les enchâsse et, de môme que la couleur rouge,appliquéesur un manteau, le fera resplendir comme une pourpre, de même le mot « citadelle », intercalé dans un récit de guerre, offrira des ressources suffisantes à l'articulation pour que le diseur en tire l'impression

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voulue. Mais il serait ridicule d'articuler férocement, dans des propos de table, les dentales du mot mortadelle.

De même l'aspiration de l'A dans le mot « hache » permet un effet de frayeur, tandis que l'aspiration de la consonne initiale du mot (( hachis » prêterait à des éclats de rire.

A M. Combarieu, on peut opposer ces hgnes de Taine qui démontreront que nos recommandations aux diseurs ont du moins quelque fondement :

« Qu'est-ce qu'un mot ? Et quels sont les mots qui peignent ? Comment faut-il les choisir pour faire apercevoir au lecteur les gestes, les détails, les mouvements?

Comment, ave& des griffonnages noirs alignés sur du papier d'imprimerie, remplacerez-vous pour lui la vue personnelle des couleurs et des formes, l'interprétation des visages, la divination des sentiments? Comment le ferez-vous sortir de la conception abstraite et de la notion pure ? Et par quelle merveille trois lettres lui feront-elles voir un âne, et cinq lettres un chien ? C'est que, s'il y a des mots secs, comme les termes philosophiques et les chiffres, il y en a de vivants, comme les vibrations d'un violon ou les tons d'une peinture. Bien plus, à l'origine, ils sont tous vivants et pour ainsi dire chargés de sensations, comme un jeune bourgeon gorgé de sève; ce n'est qu'au terme de leur croissance et après de longues transformations qu'ils se flétrissent, qu'ils se raidissent et finissent par devenir des morceaux de bois mort. Au premier jet, ils sont sortis du contact des objets ; ils les ont imités par la grimace de la bouche ou du nez qui accompagnait leur son, par l'àpreté, la douceur, la longueur ou la brièveté de ce son, par le râle ou le sifflement du gosier, par le gonflement ou la contraction de la poitrine. Encore aujourd'hui,

si éloignés que nous soyons de l'imitation corporelle, ils gardent avec eux une partie du cortège qui les entourait à leur naissance ; ils renaissent en nous accompagnés par l'image des gestes que nous avons faits lorsqu'ils sont venus sur nos lèvres ; ils traînent après eux la figure de l'objet qui i)our la première fois les a fait jaillir. De sorte qu'un mot bien choisi fait en nous comme un éveil de sensations ; par lui un point clair se détache, et tout alentour apparaissent et s'enfoncent par échappées les choses environnantes. Si les mots suivants ont la même vertu, le style est comme un flambeau qui promené successivement, devant toutes les parties d'une grande toile, fait passer devant nos yeux une suite de figures lumineuses, chacune accompagnée parle groupe vague des forn.es qui l'entourent et sur lesquelles la clarté principale a égaré quelques rayons. Par cette puissance, l'imagination reproduit et remplace la vue ; le livre tient lieu de l'objet ; la phrase rend présente la chose qui n'est pas là. C'est pour cela que le premier talent du poète consiste dans l'art de choisir les mots. Il faut qu'ayant l'idée d'un objet ou d'un événement il trouve d'abord non pas le mot exact, mais le mot naturel, c'est-à-dire l'expression qui jaillirait par elle-même en leur présence et à leur contact. Il y a cent expressions pour les désigner sans qu'on puisse se méprendre ; il n'y en a que deux ou trois pour les faire voir. » On croirait ce texte fabriqué pour les besoins de notre cause. Si le poète s'est donné la peine de choisir des mots vivants, « comme les vibrations d'un violon et lestons d'une peinture )),?le premier devoir d'un diseur sera de dégager la vie et les sensations contenues dans les mots, d'en dégager les vibrations spéciales, d'en fairejaillir l'éclat.

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