‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 85 sur 91 · LE PARADOXE DU COMEDIEN · texte numérisé non relu

LE PARADOXE DU COMEDIEN

<( le public la même impression que de coutume : je me « suis trop livré; je n'étais plus maître de moi; j'étais « entré si vivement dans la situation que j'étais le per- (( sonnage même et que je n'étais plus l'acteur qui le « joue : j'ai été vrai comme je le serais chez '•moi. Mais, « pour l'optique du théâtre, il faut être autrement. La « pièce, ajouta Mole, se rejoue dans quelques jours : M venez la voir encore et placez-vous dans les premières « coulisses. »

« M. Lemercier s'y trouva avec exactitude.

<( Au moment où arrive la fameuse scène, Mole tourne la tête de son côté et lui dit à voix basse : « — Je suis bien maître de moi, vous allez voir. »

« Et en efï'et M. Lemercier m'a assuré que l'acteur avait produit une sensation beaucoup plus forte que le premier jour et qu'il n'avait jamais vu plus d'art et de calcul pour remuer les spectateurs. »

Ce trait a déjà une certaine gravité, se rapportant à un comédien de la valeur de Mole : en voici un autre qui, tout en étant le contre-pied direct du précédent,! nous ferait aboutir aux mêmes conclusions. Il se rapporte à Joanny, un acteur de l'Odéon qu'on appelait le Talma de la province. Ce trait figure dans les Mémoires de Scunson.

« Une actrice très belle, appelée M"" Gaussin (nom célèbre au théâtre, dont elle n'était pas destinée à soutenir l'éclat), faisait ses débuts à notre théâtre avec succès. Elle devait jouer Hermione dans Andromaque , lorsque Joanny fit dire qu'il était malade. 11 était souvent atteint de maux de gorge. Comme on tenait beaucoup à ne pas remettre cette représentation, on fit auprès de

lui de pressantes démarches, qui réussirent; seulement il exigea qu'une annonce orale instruisit le public de l'état de sa voix et réclamât pour lui l'indulgence. J'assistai au spectacle, et Joanny fut superbe. Se défiant de lui, il se gardait de cette fougue, trop juvénile pour son âge et ses forces, qui n'arrivait le plus souvent qu'à l'extravagance et à l'épuisement. 11 fut simple, noble, discret, dans sa gesticulation d'ordinaire surabondante ; il eut des mots et des accents à la Talma, et les fureurs qui terminent le rôle d'Oreste excitèrent justement un immense enthousiasme. On s'abordait dans les foyers du public et des acteurs avec un étonnement à la fois flatteur et offensant pour le héros de la soirée. Aux compliments nombreux qui lui furent prodigués, il répondit invariablement: — (( Je ne suis pas content, je n'avais pas ma voix; quand je l'aurai retrouvée, je rejouerai Oreste, et ce sera bien autre chose. » Ce fut autre chose en effet; il rejoua le rôle et je le revis. Hélas ! il ne fut pas supportable. Que conclure de là? Que cet acteur avait en lui de très réelles qualités tragiques : la diction, l'âme, la noblesse, mais qu'il ne semblait les avoir reçues que pour en faire rarement usage. Porté à l'exagération par son défaut de goût et par cette soif d'applaudissements qui égare tant d'artistes, il lui eût fallu, au contraire, pour obtenir un succès légitime, .s^ contenir cm lieu de se livrer. »

Mole avait coutume de répéter : « Au théâtre, il faut livrer son cœur et garder sa tète. » Le théâtre moderne semble oxchire du jeu des acteurs la véritable sensibilité aux dépens du calcul et de l'habileté cérébrales, ce qui semble assurer la victoire des habiles sur les sincères.

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