LE PARADOXE DU COMEDIEN
Il faut dire que le public semble encourager cette évolution. Les amateurs abondent chez lui, et la race des amateurs— race dangereuse parce qu'elle n appartient pas au clan des professionnels, et qu'elle fait bande à part dans le public spontané prêt à se livrer à ses impressions — ne se contente plus de ressentir lemotion, elle veut démontrer et analyser le jeu de l'acteur, y découvrir le truc, le coup de patte, la méthode.
Potrr^e diseur .«[«4-, le plus souvent, dans l'interprétation des poètes, aura plus besoin de sensibilité que d'habileté, le-4ttot -de '^ffol'é'Teste- profondément juste et doit servir de règle. ^ '
Quelle est, en somme, la signification de cette phrase ?
Que l'acteur ou le diseur ne doivent accepter aucune manifestjition instinctive do la sensibilité, sans l'avoir contrôlée, comparée, examinée, sans lui avoir fait subir un certain travail de dégrossissement et d'élimination ; ainsi l'artisan polit le diamant qui existait déjà dans sa gangue informe et rugueuse pour le livrer pur et brillant aux connaisseurs et aux chalands.
Dans cette discussion sur le Paradoxe, on oublie toujours qu'il s'agit d'art et qua l'art n'existe que par l'har-^ monie.
Contemplez des lutteurs. Laissez-les à leurs instincts de brute, à l'emballement de la lutte, aux exagérations de leur force et de leur fureur ; ils se mordront comme des fauves, s'étoufferont, s'assommeront traîtreusement, et n'exciteront que le dégoût chez les spectateurs. Mais introduisez certaines contraintes, certaines règles et certaines formes dans cette brutalité, dans ces ébats de fauves : aussitôt le spectacle changera entièrement, l'art
apparaîtra, et la force intelligente déploiera de la grâce pour vaincre la force brutale. Dans la lutte, la force musculaire est la matière dont l'athlète dispose et qu'il distribue à son gré ! Dans l'art dramatique, l'artiste dispose de la sensibilité.
A un autre point de vue, l'improvisation ne peut ; 7 pas donner les résultats que donnerait une composition réfléchie.
(;hapitre XII
E>fttts-4a-|icemi4iP€^-^açtio, nous demandions au diseur
j une curiosité avisée, intellif^ente, qui le pousse à écouter,
! à entendre, à comparer, à juger., Un tel « écouteur » sera
^préparé pour devenir un diseur subtil, varié, habile; mais
il manquera peut-être d'expression. Comment obtenir
l'expression? Par l'effort admirable de la sympathie.
Qu'est-ce au juste que la sympathie ?
Vous avez certainement rencontré, un jour ou l'autre dans la vie, quelques-uns de ces hommes dont on dit railleusement que ce sont de bonnes pâtes... Suivez un de ces hommes dans la rue; il croise, en sortant de sa maison, un garçon de vingt ans qui, le rire aux lèvres, un I)ouquet de violettes à la main, marche l'air dégagé, vainqueur; — le rire vient également épanouir les lèvres de notre bonhomme ; si le jeune homme, très peu psychologue, puisqu'il a vingt ans, apercevait l'inconsciente mimique de notre ami, ses bons yeux, qui le fixent avec un certain contentement, avec un air qui reproduit, à un degré moins fort, son allure conquérante, il s'imaginerait qu'on se moque de lui; grave erreur!
Notre ami, léger, mis en joie par cette rencontre, poursuit sa route : il croise sur la chaussée une veuve en
grand deuil accompagnée de deux petits enfants : le visage de la femme est morne, avec mie triste lueur de décom-agemeiit dans le regard, la démarche est accablée ;/ immédiatement le sourire se fige sur les lèvres du brave homme, son front se courbe et s'obscurcit de tristesse; mais, deux pas plus loin, il court le risque d'être atteint par le brancard d'une voiture dont le cheval s'est abattu ; il s'arrête, il regarde comme un excellent badaud qu'il est. Les harnais et les brancards pèsent lourdement sur la bête affalée, essoufilée, dont les naseaux se dilatent douloureusement; il semble à notre brave ami que des brancards imaginaires lui entrent dans les reins, que des harnais l'étouffent. Un cocher brutal allonge des coups de pieds, des cinglements de fouets à la rosse accablée, et notre ami bondit comme s'il les recevait sur Téchine. Il se détourne du vilain spectacle, le cœur serré, et monte rendre une visite dans une maison voisine.
En visite, notre ami est homérique. Une charmante jeune femme lui raconte de ces incidents qui, sans l'ombre d'une importance, jouent cependant un rôle capital dans l'existence d'une femme jolie et désœuvrée : lui, qui, d'autre part, est un homme sérieux, occupé de travaux scientifiques, si vous le A'oulez, et qui, seul, serait à mille lieues de pareilles futilités, prend cependant un tel intérêt à ce qui est sans intérêt pour lui, simplement parce qu'un autre être y met de l'animation, du mouvement, de la vie, un peu de soi-même, qu'il imite instinctivement tous les gestes de son interlocutrice. Elle hoche la tête : celle de notre homme oscille légèrement; elle fait un mouvement, il commence
le même ; elle se met en colère, et le sang court plus rapidement dans les veines du bonhomme; et, quand la bavarde, son histoire terminée, redevient souriante, apaisée, notre ami s'apaise et sourit à son tour, sans se douter que sa pantomime expressive a prodigieusement amusé la galerie trop légère ou trop affairée pour se demander ce qu'il y a au fond de toute cette bonhomie, de toute cette imitation.
Ne vous eu déplaise, ce qui rend notre homme si prompt à se transformer, si apte k rire et à pleurer avec ses semblables et à pâtir avec les bêtes, c'est le don merveilleux de sympathie. ^
C'est par la sympathie qu'on arrive à la compréhension, à l'intelligence et à l'admiration. Il est inutile de vouloir interpréter un texte dont on perçoit trop nettement les faiblesses et qui ne vous frappe pas par ses qualités. On y mettra de l'habileté, mais nulle sincérité.
Nous voudrions qu'un diseur fût — pardonnez-nous l'expression — un peu « gobeur». Il vaut mieux pécher dans ce sens par exagération que par prudence. Car ne voir d'un texte que les inutilités, les locutions surannées, les défauts, c'est faire preuve de sécheresse et de pauvreté dans la sensibilité. En diction surtout, l'enthousiasme devient une vertu.
Il y a quelques années, nous avons eu l'occasion de rencontrer un jeune Normahen, un nouveau Pic de la Mirandole, qui dissertait volontiers de tout, à l'exemple de son modèle. Mais, lorsqu'on parlait littérature avec lui, le plus clair de ses dissertations aurait pu s'exprimer eu des résumés aussi cruels et aussi rapides que ceux-ci ;
« Alfred de Musset : une vieille romance! Alphonse de Lamartine : une lyre à répétition ! Renan : un bâton flottant ! Victor Hugo : un bazar oriental et moyenâgeux ! »
11 est évident que ce jeune homme, après s'être exercé pendant dix ans à la modération, aurait pu devenir un excellent critique ou un rigide éducateur; quant à devenir même un diseur moyen, il faudrait qu'il y renonçât, si l'envie lui en prenait un jour.
Le respect des maîtres, la faculté de sortir de soi, le don de sympathie et la richesse dans l'admiration, sont des dons indispensables aux (Useurs comme à tous les artistes, d'ailleurs: Comment imaginer un peintre reproduisant une nature dont il n'est pas épris, un sculpteur travaillant d'après un modèle dont il n'admirerait pas les lignes?
Pour ne parler que des poètes et des écrivains, ions doivent posséder ce don de sympathie à un çlegré plus ou moins fort. C'est parce qu'ils possèdent ie don merveilleux de sympathie qui, poussé à un degré plus haut, devient de l'identitication, que les poètes, sans être ni des meurtriers, ni des monstres d'immoralité, peuvent traduire les souffrances d'un Oreste, les remords et la passion d'une Phèdre, imaginer l'âme d'un Néron, faire parler et agir la féroce jalousie d'un Othello; sans être ni des martyrs ni des saints, ils incarnent un Polyencte, ils construisent un Jean Valjean. Mieux encore, ils s'identifient à des êtres inanimés.
Nous nous imaginons à tort ou à raison que La Fontaine devait ressembler au type d'homme que nous avons essayé de tracer au commencement de ce chapitre, et nous aimons à l'évoquer souvent sous le chêne
OÙ M"- de Sévigné le rencontra, certain jour d'orage.
La pluie tombe, et le Bonhomme la regarde tomber pendant des heures, et peut-être il s'imagine pénétrer avec elle dans le calice des fleurs, humecter la terre, monter comme une sèA'o le long des racines épuisées, le long (les tiges presque flétries ; et les minutes passent, et la pluie tombe toujours, et le Bonhomme est trempé; mais pourquoi s'en apercevrait-il? Son rêve dépasse la réalité de toute l'intensité des jouissances qu'il y goûte et dont il sera privé à son retour dans le réel. Peut-être s'absorbe-t-il simplement dans les efforts d'une fourmi qui a jeté un fétu de paille sur une flaque d'eau pour s'en faire un pont. L'événement serait de mince importance pour d'autres yeux que ceux du Bonhomme; mais pour lui, quel drame!
Certains passages d'auteurs, très différents par les procédés et les œuvres, nous i)ermettent d'établir d'une manière très nette, que l'état d'âme dont nous essayons de donner une idée est plus général qu'on ne pense. Alfred de Musset, qui est certes bien loin de la naïveté du Bonhomme, écrit :
« Le romancier, l'écrivain dramatique, le moraliste, l'historien, le philosophe voient les rapports des choses ; le poète en saisit l'essence. Son génie, purement natif, cherche en tout les forces natives. Sa pensée est une source qui sort de terre ; ne lui demandez pas de se mêler de critique et de raisonner sur telle et telle circonstance qui se passerait même à deux pas de lui; il ignore ces jeux de la fantaisie et ces variations de l'espèce humaine; il ne connaît qu'un homme, celui de tous les temps. Le poète n'a jamais songé que la terre tourne autour du
soleil; il est indifférent aux affaires publiques, négligent des siennes ; c'est assez pour lui des ouvrages de la nature. Le plus petit être, la moindre créature, par cola seuls qu'ils existent, excitent sa curiosité. Le grand Gœtlie quittait sa plume pour examiner un caillou et le regarder des heures entières ; il savait (pi'en toute chose réside un peu du secret des dieux. Ainsi l'ait le poète, et les êtres inanimés eux-mêmes lui semblent des pensées muettes. Tandis que des rêveurs qui divaguent cherchent à satisfaire leur exaltation par des déclamations ampoulées et par un vain cliquetis de mots, il contemple ardemment la forme et la matière, et s'exerce à entrer dans la sève du monde. Regarder, sentir, exprimer, voilà sa vie; tout lui parle ; il cause avec un brin d'herbe ; dans tous les contours (jui frappent ses yeux, même dans les plus difformes, il puise et nourrit incessamment l'amour de la suprême beauté ; dans tous les sentiments qu'il éprouve, dans toutes les actions dont il est témoin, il cherche la vérité éternelle, et tel il est né, tel il meurt, dans sa simplicité première ; arrivé au terme de sa gloire, le dernier regard qu'il jette sur ce monde est encore celui d'un enfant ' . »
Ce qu'écrit George Sand dans les Impressions et Souvenirs de sa vie, ne diffère pas sensiblement de la théorie d'Alfred de Musset :
« Les moments où, saisi et emj)orté hors de moi par la puissance des choses extérieures, je puis m'abstraire de la vie de mon espèce, sont absolument fortuits, et il n'est pas toujours en mon pouvoir de faire passer mon âme dans les êtres qui ne sont pas moi.
\. A. lie Musset, (Euvfes posthumes.
« (^nand ce phénomène naïf se produit de lui-uiéme, je ne saurais dire si quelque circonstance particulière, psychologique ou physiologique, m'y a préparé.
'• A coiq) sûr, il y faut l'absence de vive préoccupation ; la moindre cause d'inquiétude éloigne cette sorte d'extase intérieure, qui est comme un oubli involontaire et imprévu de ma propre vitalité. — Cela arrive certainement à tout le monde ; mais je voudrais rencontrer quelqu'un qui pût me dire : « Cela m'arrive de la même manière. >- Il y a des heures où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme et sensations changeantes, mobiles, indéfinies; des heures où je cours, où je vole, où je nage, où je bois la rosée, où je m'épanouis au soleil, où je dors sous les feuilles, oîi je plane avec les alouettes, où je rampe avec les lézards, où je brille comme les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout ce qui est le milieu d'un développement, qui est comme une dilatation de mon être... Je n'ai pas rencontré cet interlocuteur... J'aurais voulu le rencontrer à la condition qu'il tût plus savant que moi et qu'il eût pu me dire si ces phénomènes sont le résultat d'un état du corps ou de Tàme, si c'est l'instinct de la vie universelle qui reprend physiquement ses droits sur l'individu, ou si c'est une })lus haute parenté intellectuelle avec l'âme de l'univers qui se révèle, à l'individu délivré, à certaines heures, des liens de la personnalité '. »
En regard de ces lignes éloquentes de Georg'e Sand, il convient de mettre ce cri de Gustave Flaubert, qui ter-