LE GÈNLK.VL DUMAS
venir le gouverneur de raccident qui venait de m'arriver, en réclamant le secours du chirurgien du château ; mais le gouverneur, sans daigner se déranger de son repas, répondit tranquillement que le chirurgien était à la campagne, et qu'à son retour on me l'enverrait.
a J'attendis ainsi près de quatre heures.
« Pendant ce temps, la nature, abandonnée à ellemême, avait lutté, et j'avais repris quelque connaissance. Il est vrai que c'était juste ce qu'il en fallait pour sentir que je m'en allais mourant.
« En conséquence, rassemblant le peu de forces qui me restaient, j'ordonnai à une vieille femme qui faisait nos provisions d'aller dire au gouverneur que je savais parfaitement que le chirurgien n'était pas à la campagne, et que, s'il n'était pas près de moi dans dix minutes, je le prévenais que je me traînerais jusqu'à la fenêtre et crierais à toute la ville que j'étais empoisonné; ce qui n'étonnerait personne sans doute, mais ce qui du moins mettrait au grand jour son infamie.
(' Cette menace eut son effet : cinq minutes après, ma porte s'ouvrit, et ce chirurgien, qui ne pouvait venir parce qu'il était à la campagne, entra.
« J'avais eu recours à mon Tissot, et j'avais vu que, pour que le cas où je me trouvais, une abondante émission de sang était le seul remède. J'ordonnai donc impérieusement au médecin de me saigner.
« Miis, comme s'il ne devait obéir qu'à des ordres supérieurs, il se retourna vers le commandant du château, comme pour lui en demander la permission. Sans doute il l'obtint, car il tira de sa poche un instrument de chirurgie ; seulement, au lieu que cet instrument fût une lancette, c'était uncdamme à saigner les chevaux .
« Je haussai les épaules.
« — Pourquoi pas un poignard tout de suite? lui dis-je. Ce serait plus tôt fait.
« Et j'étendis mon bras.
c< Mais sans doute la première incision n'était pas suffisante, car ce ne fut qu'à la troisième ouverture que ce misérable me fit dans le bras, qu'il atteignit enfin la veine et que le sang vint.
<c Cette première attaque d'apoplexie fut, trois jours après, suivie d'une seconde pour laquelle le même chirurgien appelé de nouveau, me fit avec le même instrument, une seconde saignée. Seulement, celle-là, il jugea à propos de me la faire au pied, et si maladroitement ou si adroitement (car on craignait toujours que, grâce au secours des patriotes, nous ne nous évadassions), qu'un nerf fut attaqué et que, pendant trois mois, ma jambe enflait démesurément au bout de dix pas que je faisais.
« Cependant, comme le craignait le gouverneur, le bruit de ces infâmes traitements s'était répandu dans la ville. Un jour, une pierre tomba dans ma chambre enveloppée d'un morceau de papier. Sur ce papier étaient écrits ces mots :
« On veut vous empoisonner, mais vous avez dû « recevoir un livre dans lequel nous avons souligné « le mot poison. Si vous avez besoin de quelque « remède que vous ne puissiez pas vous procurer « dans votre prison, laissez pendre une ficelle à votre « fenêtre, et, au bout de la ficelle, on accrochera ce « vous demanderez. »
« Entre le papier et la pierre était roulée une longue ficelle armée d'un hameçon.
« Dès la nuit suivante, je laissai pendre la ficelle en demandant du kina pour me traiter, et du chocolat pour me nourrir.
« Dès la nuit suivante, j'eus ma provision faite de l'un et de l'autre.
« Grâce à ce traitement et à cette nourriture, le mal cessa de faire des progrès et les attaques d'apoplexie disparurent; seulement, je restai estropié de la jambe droite, sourd de l'oreille droite, paralysé de la
i,i; c.î:m":IvAl dumas 40
joue i^auchc et ayant l'œil droit presque perdu.
« En outre, j'étais en proie à de violents maux de tête et à de continuels bourdonnements.
« J'assistais enfin sur moi-même à cet étrange spectacle d'une nature vigoureuse [)liant sous la lutte d'une destruction obstinée.
« Il y avait près de quinze mois que nous étions prisonniers à Tarente, et notre importance faisait qu'on s'occupait de nous dans la ville. On en arriva à reculer devant le scandale de notre mort. Toutes ces tentatives d'empoisonnement ne s'étaient pas faites sans transpirer dans la ville; les patriotes parlaient tout baul des infâmes traitements auxquels j'étais en butte. Il fut donc décidé, entre le marquis de la Squiave et les agents du roi de Naples à Tarente, de nous transférer au château maritime de Brindisi. Cette singulière disposition nous fut cachée avec soin; mais, si secrète qu'elle eût été tenue, les patriotes en avaient été avertis, et trois ou quatre d'entre eux, en passant devant nos fenêtres, nous faisaient comprendre, par leurs gestes, que nous devions être transférés dans une autre prison, et que, sur la route, nous serions assassinés.
« J'appelai Manscourt, pnur lui faire part de la nouvelle qui nous était transmise; mais nous crûmes à un faux bruit, et nous ne nous in({uiétàmes point autrement de cet avis.
« Le même soir, vers onze heures, nous étions couchés, quand tout à coup ma porte s'ouvrit à grand fracas, et le marquis de la Squiave, avec une cinquantaine de sbires, entra et nous intima l'ordre de partir sur-le-champ pour Brindisi. Alors cet avertissement qui m'avait été donné dans la journée me revint à l'esprit; et, pensant (pie, puisque la première partie de cet avertissement qui concernait la translation était vraie, la secon<le, qui concernait l'assassinat, devait être aussi vraie que la première, je trouvais que tout autant valait mourir tout de suite; que d'ailleurs,
mourir en résistant, mourir dans une lutte, mourir dans un combat, était préférable à mourir lentement, lieure par heure, minute par minute. Je déclarai donc que je ne bougerais pas, qu'on m'enlèverait par force, mais que je me défendrais jusqu'à la dernière extrémité.
a A cette réponse, le marquis tira son sabre et s'avança vers moi.
« J'avais au chevet de mon lit une canne, avec un lourd pommeau d'or massif, qu'on m'avait sans doute laissée parce qu'on prenait ce pommeau pour du cuivre. Je saisis ma canne, et, sautant à bas de mon lit, je tombai sur le marquis et sur toute cette canaille d'une si rude façon, que le marquis lâcha son sabre et s'enfuit, et que tous ces misérables coquins, jetant couteaux et poignards, le suivirent en poussant de grands cris, et cela si vivement, qu'en moins de dix secondes ma chambre était complètement évacuée.
a Je ne -.îais, du reste, comment eût tourné pour nous cet acte de rébellion, si l'armistice conclu à Foligno n'était venu mettre un terme à ce long supplice, auquel nous devions nécessairement finir par succomber. Mais, comme le gouvernement napolitain devait être infâme pour nous jusqu'au dernier moment, on se garda bien de nous annoncer la fin de notre captivité. Tout au contraire, avec des menaces nouvelles, avec un appareil formidable, et comme si on nous réunissait là pour nous y faire périr tous ensemble, on nous transféra à Brindisi tous tant que nous étions de Français àTarente et dans ses environs.
« Ce fut seulement au moment d'être embarqués que nous sûmes l'armistice conclu et le cartel d'échange arrêté; nous étions libres.
« Seulement, notre liberté, selon toute probabilité, ne serait pas de longue durée.
« On nous embarquait à Brindisi pour Ancône, et, cela, sur une mer couverte de voiles ennemies. L'Angleterre allait donc, .selon toute probabilité, hériter de