CHAPITRE PREMIER
Naissance d'Alexandre Dumas. — Son enfance. — Mort de son père. — Il reste seul avec sa mère, dans la gène. — Premières études. — La vocation littéraire se dessine. — Adolphe de Leuven. — Départ pour Paris.
Le '2't juillet 1802, à cinq heui'es du matin Elisabeth Labouret mettait au monde un gros gai'çon, dont la venue était, on le sait, la joie du pauvre général.
II veut annoncer lui-même celte nouvelle à ses amis et voici la lettre qu'il écrit, de Villers-Cotterets, à son ajiii Hruiie :
Ce G thermidor an X. Mon cher Brune,
Je l'annonce avec joie que ma femme est accouchée hier malin CL un gros garçon, qui pèse neuf livres et qui a dix-huit pouces de long. Tu vois que s il continue de grandir à V extérieur comme à l'intérieur, il promet d'atteindre une asse:^ belle taille.
Ah çà ! lu sauras une chose : cesl que je compte sur toi pour être parrain. Ma fille ainée, qui t'envoie mille tendresses au bout de ses petits doigts noirs, sera ta commère. Viens vite, quoique le nouveauvenu en ce monde ne paraisse pas avoir envie d'en
sortir si tôt; viens vite, car il y a longtemps que je ne t'ai vu et j'ai une grosse envie de te voir.
Ton ami, Alex, Dumas,
P. -S. Je rouvre ma lettre pour te dire que le gaillard vient de pisser par-dessus sa tête. C'est de bon augure, hein?
Brune fut donc parrain d'Alexandre Dumas. On se souvient que Bonaparte et Joséphine avaient promis de l'être...
Les temps avaient changé : le général Dumas était tombé en disgrâce et l'on sait déjà que lorsqu'il mourra, l'Empereur se refusera à faire quoi que ce soit pour la veuve et ses enfants.
A la mort du général (2G février 1806) Alexandre Dumas avait trois ans et demi. Une touchante anecdote nous est parvenue à ce sujet :
On annonça à l'enfant le trépas de son père.
— Mon papa est mort? Qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que tu ne le verras plus. Le bon Dieu l'a pris.
L'enfant s'empara alors d'un fusil et grimpa au grenier.
— Où vas-tu ?
— Au ciel, tuer le bon Dieu qui a tué papa.
Et la pauvre mère eut ce mot d'une si belle résignation :
— Oh ! ne dis pas ces choses-là, mon enfant, nous sommes bien assez malheureux!
Ce n'était pas la misère pour les Dumas, mais presque. Ils avaient quelques ressources, quelques arpents de terre, la maison où ils habitaient et, enfin, autour d'eux, une famille assez nombreuse, des amis. Du temps du général, avec la retraite, on habitait un château ! aujourd'hui c'était la gêne, mais enfin on
pouvait vivre, en mangeant son capital qui durerait quelques années, et attendre des temps meilleurs.
M"" Dumas se résigna courageusement à son sort et voulut que son fils reçût l'éducation que son père lui aurait donnée.
Elle l'envoya à l'école où il débuta par une bataille dont il se tira à son honneur, 11 resta ainsi quelques années menant la vie habituelle aux écoliers dans les petites villes de province, plus de vagabondage que de travail ! mais à cet âge...
Un jour, une chance inespérée fit faire à sa mère un petit héritage de quinze cents francs. Et le même légataire laissait une bourse au séminaire de Soissons pour « un parent ». Le jeune Alexandre était assez désigné, à mots couverts, pour que le legs ne tombât pas avec le refus possible de l'enfant, mais assez clairement pour que la famille Dumas ne s'y trompât pas.
La joie de M""* Dumas fut grande. Elle allait donc pouvoir donner à son fils une éducation assez sérieuse et peut-être, qui sait, le jeter dans une carrière où il gagnerait tout, honneur, bonheur et profit.
Le gamin accepta d'abord. Puis, sur une raillerie d'une cousine, il prit un grand parti. Il laissa à sa mère un mot :
« Ne sois pas inquiète ma bonne mère : je me sauve parce que je ne veux pas être curé. »
Et il se sauva pendant trois jours et trois nuits dans la forêt !
Quand il revint, sa mère l'embrassa en l'appelant méchant et on ne parla plus jamais de séminaire.
Les études continuèrent tant bien que mal L'enfant se développait peu à peu, intellectuellement. Et déj;'i le merveilleux et le grand le tentaient. Ses lectures, à cette époque, vers 1815, éliiient la lîihie, Buffon, Robhison Crusoé, une Miftliologie de la Jeunesse ornée de gravures et égayée devers de Racine, enfin V Enéide.
6i LES TROIS DUMAS
« J'ai su par cœur des chants entiers de VEnéide et aujourd'hui, je crois que je pourrais dire d'un bout à l'autre le récit d'Enée à Didon, quoique je ne sois pas capable de construire une phrase latine sans faire trois ou quatre barbarismes, »
Quant à son développement physique (on sait quel admirable hercule était Alexandre Dumas) comment ne se serait-il pas fait par cette vie forestière, de chasseur et de bûcheron ?
Il lui fallait bien pourtant, un jour, aider un peu sa pauvre mère. Et quand il eut quinze ans, il entra comme clerc chez M*" Menesson, notaire, en qualité de saute-ruisseau.
Ce fut l'annnée suivante que la vocation dramatique commença à se révéler chez Dumas père. Laissons-le raconter lui-même :
« Au nombre des plaisirs qui nous étaient promis par la seconde capitale du département de l'Aisne, nous avions mis au premier rang le spectacle.
« Une troupe d'élèves du Conservatoire, courant la province, jouait ce soir-là, par extraordinaire, VHamlet de Ducis.
« J'ignorais complètement ce que c'était qu'Hamlet; je dirai plus, j'ignorais complètement ce que c'était que Ducis.
« Il était difficile d'être plus ignorant que je ne l'étais.
« Ma pauvre mère avait voulu me faire lire les tragédies de Corneille et de Racine ; mais, je dois l'avouer à ma honte, cette lecture m'avait prodigieusement ennuyé. J'ignorais, à cette époque, ce que c'était que le style, ce que c'était que la forme, ce que c'était que le fonds; j'étais l'enfant de la nature dans toute la force du terme : ce qui m'amusait était bon, ce qui m'ennuyait était mauvais.
« Je lus donc avec un certain effroi sur l'affiche le mot tragcdie.
« Mais, au bout du compte, comme cette tragédie était onoore ce que Soissons nous offrait de mieux pour nous faire passer la soirée, nous nous mîmes à la queue en temps utile, et, malgré la grande affluence, nous parvînmes à nous placer au parterre.
« II y a quelque chose comme trente-deux ans que cette soirée est écoulée; eh bien, elle produisit une telle impression sur mon esprit, que les moindres détails en sont encore présents à ma mémoire.
« Le jeune homme qui jouait le rôle d'Hamlet était un grand garçon pâle et brun, nommé Cudot; il avait de beaux yeux, une voix puissante, et de tels souvenirs de Talma, que, lorsque je vis Talma jouer le même rôle, je fus tenté de croire qu'il imitait Cudot.
a J'ai dit que, pour moi, la question littéraire était complètement absente. J'ignorais même qu'il existât, de par le monde, un nommé Shakspeare, et, lorsque, à mon retour, instruit par Paillet qu'Hamlet n'était qu'une imitation, je prononçai devant ma sœur, qui connaissait l'anglais, le nom de l'auteur de Roméo et de Macbeth, je le prononçai comme je l'avais vu écrit, ce qui me valut une de ces longues railleries que ma sœur ne m'épargnait jamais à l'occasion.
« Il va sans dire que cette occasion, je la lui fournissais à lui faire plaisir.
« En somme, comme VHamlet de Ducisne pouvait pas perdre dans mon esprit par la comparaison, puisque je n'avais entendu parler de celui de Sliakspeare, ïllamk't de Ducis, avec son entrée fantastique, son apparition visible à lui seul, sa lutte contre sa mère, son urne, son monologue, le sombre interrogatoire adressé par le doute à la mort ; Vllamlet de Ducis me parut un chef-d'œuvre, et me produisit un effet prodigieux.
< Aussi, en revenant à Villers-Cotterets, la première chose que je fis fut-elle de réunir les quelques francs
échappés au voyage de Soissons, et d'écrire à Fourcade — qui avait cédé sa place à ce même Carausat dont j'ai parlé à propos du père Hiraux, et qui était retournée Paris, — de ni'envoyer la tragédie d'Hamîet.
« Fourcade, je ne sais pourquoi, tarda cinq ou six jours à me l'envoyer ; mon impatience était si grande, que je lui écrivis une seconde lettre, pleine des plus vifs reproches sur son défaut de complaisance et d'amitié.
« Fourcade, qui n'aurait jamais pu croire qu'on accusât un homme d'être un mauvais ami, parce qu'il ne se hâtait pas d'envoyer Hamlet, me répondit une lettre charmante, mais dont je ne pus comprendre l'esprit que lorsqu'une étude plus approfondie du bon et du mauvais m'eut mis à même de classer l'œuvre de Ducis au rang qui lui était dû.
'( Quoi qu'il en soit, je devins fou ; je demandais à chacun :
« — Connaissez-vous HamJet ? Connaissez- vous Ducis?
(( La tragédie arriva de Paris. Au bout de trois jours, je savais par cœur le rôle d'HamIet, et, qui pis est, j'ai une si fatale mémoire, que je n'ai jamais pu l'oublier.
(' Quoi qu'il en soit, Hamlet fut la première œuvre dramatique qui produisit une impression sur moi ; impression profonde, pleine de sensations inexplicables, de désirs sans but, de mystérieuses lueurs, aux clartés desquelles je ne voyais encore que le chaos.
« J'ai retrouvé plus tard, à Paris, le pauvre Cudot, qui jouait Hamlet. Hélas! ce grand talent, qui m'avait si fort séduit, n'avait pu trouver nulle part la moindre place, et je crois que, depuis longtemps, il a renoncé même à l'espérance, — cette fille de l'orgueil qui meurt si difficilement chez l'artiste, — à l'espérance de se faire une position au théâtre.
« Or, — comme si le démon de la poésie, une fois
AI.EXAXDRF, DCMAS 07
éveillé on moi, avait juré de ne pas se rendormir, et, employant tous les moyens pour arriver à ce but, était parvenu à faire de maîire iMcnnesson lui-même son complice, — àpeinederctourdeSoissons.au lieu d'une vente à expédier, d'une ol»ligaiion à grossoyer, ou d'une course à faire, maître Mcnncsson me donna une pièce de vers à copier en tri[)le expédition.
« Cette pièce de vers était intitulée les Bourbons en 1815.
« Je l'ai dit. M. Mennesson était républicain; républicain je l'ai retrouvé en 1830; républicain je l'ai revu en 1848.
« De plus, en tout temps, et sous tous les régimes, c'est une justice à lui rendre, il disait tout liant son opinion ; si baut, que ses amis s'en effrayaient, et lui faisaient tout bas leurs observations.
« Mais lui liaussait les épaules.
« — Que diable voulez-vous qu'ils me fassent ? disait-il. Mon étude est payée, mon répertoire au courant ; je les défie de trouver une nullité dans un seul de mes actes ; avec cela, on se moque des rois et des caloiins !
« Il avait raison, ledit maître Mennesson, car, malgré toutes ces démonstrations, taxées d'imprudentes p.ir les esprits timorés, son étude était la meilleure de Villcrs-Cotterets, et allait se bonifiant tous les jours.
« Cette fois, il était à l'apogée de la satisfaction.
« 11 avait attrapé, je ne sais pas où, une pièce de vers manuscrite conlre les Bourbons. 11 l'avait lue à toute la ville, il venait, comme je l'ai dit, à mon retour de Soissons, de me donner l'ordre d'en faire deux ou trois copies pour deux de ses amis qui seraient, comme lui, curieux de posséder ce même pampblet.
« Je ne l'ai jamais vu imprimé, je ne l'ai jamais relu, depuis le jour où j'm lis trois copies, et cependant ma mémoire est telle, que je pourrais le dire d'un bout à l'autre.
« Mais que le lecteur se rassure, je me contenterai d'en citer quelques vers.
« Voici quel était le début :
Où suis-je ? Qu'ai-je vli? Les voilà donc ces princes Qu'un sénat insensé rendit à nos provinces; Qui devaient, abjurant les préjugés des rois, Citoyens couronnés, régner au nom des lois; Qui Venaient, disaient-ils, désarmant la victoire, Consoler les français de vingt-cinq ans de gloire ! Ils entrent! avec eux, la vengeance et l'orgueil Ont du Louvre indigné franchi l'antique seuil. Ce n'est plus le sénat, c'est Dieu, c'est leur naissance, C'est le glaive étranger qui leur soumet la France; Ils nous osent d'un roi reprocher Vcchafaud : Ah 1 si ce roi, sortant de la nuit du tombeau, Armé d'un fer vengeur venait punir le crime. Nous les verrions pâlir aux yeux de leur victime !
« Enfin, terminant le discours par une péroraison digne du sujet, l'auleur s'écriait encore, dans son enthousiasme libéral :
Ne balançons donc plus, levons-nous ! et semblables Au tîeuve impétueux qui rejette les sables, La fange et le limon qui fatiguaient sou cours, De notre sol sacré rejetons pour toujours Ces tyrans sans vertus, ces courtisans perfides. Ces chevaliers sans gloire et ces prêtres avides. Qui, jusqu'à nos exploits ne pouvant se hausser, Jusques à leur néant voudraient nous abaisser !
« Douze ans après, on chassait les Bourbons de France.
« Ce ne sont pas les boulets des révolutions qui renversent les trônes; ce n'est pas la guillotine qui tue les rois : boulets et guillotine ne sont que des instruments inertes au service des idées.
« C'est cette haine sourde, c'est cette lutte souterraine, qui, tant qu'elle n'est que l'expression des désirs de quelques-uns, échoue et se brise, mais qui, du moment qu'elle devient l'expression de l'intérêt général, engloutit trônes et races, rois et royautés.
« Il est facile de comprendre comment les Messéiiicnnes de Casimir Delavigne, qui paraissaient imprimées concurremment avec ces pamphlets manuscrits, semlilaient [)àles et décolorées. C'est que Casimir Delavigne était un de ces hommes qui chantent parfois les révolutions accomplies, mais qui n'aident pas aux révolutions à faire. »
C'en est fait. Le sort en est jeté. Il n'en sait rien encore. Personne autour de lui ne le voit. Et qui le verrait, à Villers-Cotterets, en 1818 !... Le sceau était marqué pourtant sur son front et au premier signe de la muse il obéira.
C'est alors que se présenta le grand tentateur, son ami Adolphe de Leuven. Qui ne le sait aujourd'hui? ce Leuven, à qui appartenait la propriété de Marly, oîi Dumas fils est mort, ce Leuven qui donna cette propriété à Dumas fils, était le plus vieil ami d'Alexandre Dumas, son initiateur à la vie littéraire.
Fils du célèbre comie Ribbing de Leuven, l'un des assassins de Gustave lll, roi de Siicdc, il habitait avec son père Yillers Cotterets où les Bourbons faisaient semblant d'ignorer sa présence.
Le jeune Dumas était très lié avec toute la société brillante de la ville, les châtelains des environs. Fils d'un homme illustre, petit-fils d'un marquis — bien qu'il ne portât i)as son nom — élevé par la plus digne et la meilleure des mères, il était très protégé et très aimé.
Les de Leuven s'intéressèrent à lui et comme les enfantsétaientdumèmeâge, ils ne se quittèrent bientôt [)lus.
Adolphe de Leuven, qui avait une meilleure éducation et une instruction plus développée, qui faisait avec son père de fréquents séjours à Paris, cultivait déjà les muscs. Et s'il partageait avec son ami les
plaisirs, les aventures amoureuses aux dépens des cousines et des jeunes filles du pays, il voulait absolument partager avec lui la gloire littéraire qu'il se promettait.
Depuis la représentation iVHamlet, Alexandre Dumas ne demandait que des encouragements. Il se laissa faire et Adolphe de Leuven revenant, un été, à Villers-Cotterets, après six mois de séjour à Paris, il fut ébloui...
Adolphe fit sonner aux oreilles d'Alexandre les noms bénis de Scribe, M"" Duchesnois, de Jouy, Arnault, Pichat, Theaulon, Talma, M"" Mars, etc.
L'ivresse était trop subtilement versée, à un homme qui sentait fermenter en lui le génie que, dans quelque temps, il va répandre.
Ecoutcz-le, il va vous dire lui-même ce qu'il advint :
« Ce retour d'Adol()hc, c'était donc pour moi un grand événement; comme don Cléophas, je me pendais au manteau de mon excellent diable boiteux, et, enlevant pour moi la toiture des théâtres qu'il avait vus, il me faisait voir en me racontant.
« Quelles longues promenades fîmes-nous ainsi! combien de fois je l'arrêtai, passant d'un aitisle à l'autre, en disant, après avoir é[)uisé les célébrités du Gymnase :
« — Et Talma? et M"" Mars? et M'"' Duchesnois?
« Et lui complaisamment s'étendait sur le génie, le talent, la bonhomie de ces artistes éminents, posant la main sur des touches inconnues du clavier de mon imagination, lesquelles faisaient vibrer des cordes sonores et ambitieuses, endormies jusqu'alors en moi, et que j'étais étonné de sentir s'éveiller dans mon cœur.
« Alors, pauvre Adolphe, il lui vint peu à peu une
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singulière idée, c'était de me faire partager, pour mon compte, les espérances qu'il avait conçues pour le sien ; c'était de faire naître en moi le désir de devenir, sinon un Scribe, un Alexandre Duval, un Ancelot, un Jouy, un Arnauli ou un Casimir Delavigne, — tout au moins un Fulgence, un Mazère ou un Vulpian.
« Et, il faut le dire, c'était déjà bien ambitieux ; car, je le répète, je n'avais reçu aucune éducation, je ne savais rien, et ce ne fut que bien tard, en 1833 ou 183-4, lors de la publication de mes premières Impressions de voiiarje, que quelques personnes commencèrent à s'apercevoir que j'avais de l'esprit.
« En 18^0, je dois l'avouer, je n'en avais pas l'ombre,
« Huit jours avant le retour d'Adolphe, admettant pour moi cette vie de province à l'horizon restreint et muré, qu'un premier reflet du ciel venait de vivifier, j'avais posé, comme terme à mon ambition, une perception de province, aux appointements de quinze ou dix-huit cents francs, car, être notaire, il n'y fallait pas songer; d'abord, la vocation me manquait, et, depuis trois ans que je copiais des ventes, des obligations et des contrats de mariage, chez maître Mennesson, je n'étais guère plus fort en droit que je ne l'étais en musique, après trois ans de solfège chez le père Hiraux.
(' Il était donc évident que le notariat n'était pas plus ma vocation que la musique, et que je ne jouerais jamais mieux du code que du violon.
« Cela désolait fort ma mère, à qui toutes ses bonnes amies disaient :
« — Ma chère, écoutez bien ce que je vous prédis : Votre fils est un grand paresseux, qui ne fera jamais rien.
« Et ma mère poussait un soupir, et me disait en m'embrassant :
72 LES TROIS DUxMAS
« — Est-ce que c'est vrai, mon pauvre enfant, ce qu'on me dit de loi ?
a Et, naïvement,, je lui répondais : ,
« — Dame! je ne sais pas, moi, ma mère!
« Que pouvais-je répondre? Je ne voyais pas au delà des dernières maisons de ma ville natale, et, si je trouvais dans son enceinte quelque chose qui répondit à mon cœur, j'y cherchais vainement quelque chose qui satisfît mon esprit et mon imagination.
« De Leuven fit une brèche à cette muraille qui m'enveloppait, et, à travers cette brèche, je commençai d'apercevoir comme un but sans formes dans un horizon infini.
« Pendant ce temps, de la Ponce opérait sur moi de son côté.
« Je traduisais avec lui, comme je l'ai dit déjà, le beau roman italien, ou plutôt la belle diatribe italienne d'U'go Foscolo, — cette imitation du Wertlier de Goethe, dont l'auteur du poème des Sépulires est arrivé, à force de patriotisme et de talent, à faire une œuvre nationale.
« En outre, de la Ponce, qui voulait m'inspirer le regret d'avoir abandonné l'étude de la langue allemande, m'avait traduit la belle ballade de Biirger, Lénore.
« La lecture de cette œuvre, appartenant à une littérature qui m'était complètement inconnue, produisit sur moi une profonde impression : c'était comme un de ces paysages qu'on voit en rêve, et dans lesquels on n'ose se hasarder à entrer, tant ils vous semblent différents des horizons ordinaires. Ce terrible refrain, que répète sans cesse, à la fiancée qu'il emporte frémissante sur son cheval-spectre, le cavalier funèbre : « Hourra! — fantôme, les morts vont vite? » ressemblait si peu aux concetti de Demoustier, aux rimes amoureuses de Parny ou aux élégies du chevalier Bertin, que ce fut toute une révolution qui se fit dans
mon esprit quand je commençai de lire la sombre ballade allemande,
« Dès le même soir, j'essayai de la mettre en vers; mais, comme? on comprend bien, la làcbe était audessus de mes forces. J'y brisai les premiers élans de ma pauvre muse, et je commençai ma carrière littéraire comme j'avais commencéma carrière amoureuse, par une défaite d'autant plus terrible qu'elle était secrète, mais incontestable à mes propres yeux.
« N'importe, ce n'en étaient pas moins les premiers pas essayés vers l'avenir que Dieu me destinait, pas inexpérimentés et cliancelants comme ceux de l'enfant qui commence à marcher, qui trébuche et tombe dès qu'il s'arrache aux lisières de sa nourrice, mais qui, tout en se relevant, endolori de chaque chute, continue d'avancer, poussé par l'espérance, dont la voix lui dit tout bas : « Marche! marche, enfant! c'est par la douleur qu'on devieni homme, c'est par la constance qu'on devient grand! »
Le résultat de ces conversations avec Adolphe de Leuven fut un vaudeville : Le Major de Strasbourg et un drame : Les Abencérages.
« C'est dès- lors que séveilla dans mon cœur, une grande force qui peut tenir lieu de toutes les autres : la volonté; une grande vertu qui n'est certes pas le génie, mais qui le remplace : la persévérance. »
C'est bien la devise de toute sa vie.
Adolphe de Leuven avait quitté Villers-Cotterets. Il s'était installé à Paris avec son père, et il appelait sans cesse son ami auprès de lui.
Un beau matin, Alexandre Dumas débarqua à Paris. Pour deux jours ! Il était venu à cheval, en compagnie d'un de ses amis, avec trente-sept francs pour eux deux!
Le soir il alla à la Comédie-Française voir Sylla, joué par Talma.
Adolphe connaissait Talma qui lui avait donné deux places. Le jeune Dumas fut émerveillé. Il vibra de tout son être, la muse l'agitait de plus en plus... La représentation terminée, il monta chez Talma.
« De Lcuven poussa cette porte. La loge du grand artiste s'ouvrit; elle était pleine d'hommes que je ne connaissais pas, et qui tous avaient un nom ou devaient en avoir un.
« C'était Casimir Delavigne, qui achevait les dernières scènes de l Ecole des Vieillards; c'était Lucien Arnault, qui venait de faire jouer son Régiiliis; c'était Soumet, encore tout fier de son double succès de Saiil et de Clijlemnestre; c'était Népomucène Lemercier, ce boudeur paralysé dont le talent était estropié comme le corps, qui, de son côté sain, {imàh Agamemnon , Pinto^ Frédégonde, de son côté malade, Clirislophe Colomb, la Panhiipocrisiade , Cahin Calia; c'était Dolricu, poursuivant, depuis 1809, la reprise d' Artaxercès ; c'était Viennet, dont les tragédies faisaient quinze ou vingt ans du bruit dans les cartons, pour aller vivre, agoniser et mourir en une semaine, pai'cilles à ce Gordien dont le règne dura deux heures, et le supplice trois jours; c'était, enfin, le héros de la soirée, M. de Jouy, avec sa grande taille, sa belle tèle blanchie, ses yeux à la fois spirituels et bienveillants, et, au milieu d'coX tous, Talma avec sa simple robe blanche, dont il venait de dépouiller la pourpre, sa tète, dont il venait d'enlever la couronne, et ses deux mains gracieuses et blanches, avec lesquelles il venait de briser la palme du dictateur.
« Je restai à la porte, bien humble, bien rougissant,
« — Talma, dit Adolphe, c'est nous qui venons vous remercier.
« Talma me chercha des yeux en clignant les paupières.
ALKXAXUUI:: DUMA.S /O
« Il m'aperçut contre la porte.
« — Ah! ah! dit-il, avancez donc!
« Je fis deux pas vers lui.
« — Eh bien, dit-il, monsieur le poète, ètes-vous content?
« — Je suis mieux que cela, monsieur... je suis émerveillé.
« — Eh bien, il faut revenir me voir, et me redemander d'autres places.
« — Hélas! monsieur Talma, je quitte Paris, demain ou après demain, au plus tard.
« — C'est fâcheux! vous m'auriez vu dans Béguhis... Vous savez que j'ai fait mettre au répertoire Ré'juliis pour après-demain, Lucien?
« — Oui, je vous remercie, dit Lucien.
« — Comment! vous ne pouvez pas rester jusqu'à après-demain au soir?
« — Impossible ! il faut que je retourne en province.
« — Que faites-vous en province?
« — Je n'ose pas vous le dire. Je suis clerc de nola iro.
<f Et je poussai un profond soupir.
(■< — Bah! dilTalma, il ne faut pas désespérer pour cela! Corneille était clerc de procureur! Messieurs, je vous présente un futur Corneille,
« Je rougis jusqu'aux yeux.
« — Touchez-moi le front, dis-je à Talma, cela me portera bonheur!
(' Talma me posa la main sur la icle.
« — Allons, soit! dit-il. Alexandre Dumas, je te baptise po."'te au nom de Shakspeare, de Corneille et de Schiller!... RelouiMie en province, rentre dans ton élude, et, si tu as véritablement la vocation, l'ange de la Poésie saura bien aller te chercher où tu seras, l'enlever par les cheveux, comme le prophète Ilabacuc, cl l'apporter là où tu auras affaire.
« Je pris la main de Talma, que je cherchai à baiser.
« — Allons, allons! dit-il, ce garçon-là a de l'entliousiasmc, on en fera quelque chose.
« Et il me secoua cordialement la main.
« Je n'avais plus rien à faire là. Une plus longue station dans cette loge pleine de célébrités eût été embarrassante et ridicule; je fis un signe à Adolphe, et nous sortîmes.
« J'aurais volontiers sauté au cou d'Adolphe dans le corridor.
« — Oh ! oui, lui dis-jc, soyez tranquille, je viendrai à Paris, je vous en réponds ! »
Peu à peu, cependant, les ressources de M"* Dumas diminuaient. Elle vendit ses biens, son champ, sa maison et enfin, un matin, elle se trouva avec deux cent cinquante-trois francs pour toute fortune.
Le jeune Alexandre Dumas résolut d'en finir. Il supplia sa mère de le laisser partir. Il prit les cinquante-trois francs, gagna son voyage au billard et muni de lettres pour les généraux, anciens amis de son père, Jourdan, Sebastiani et Victor, il partit de Villers-Cotterets à la conquête de Paris dont il allait être le dieu pendant quarante ans.