CHAPITRE III
Henri III et sa cour; triomphe. — Christine. — 1830.
Dumas père trouva le sujet d'Henri III dans un volume d'Anquetil et dans les Mémoires de lEstoile qui sont bien les plus admirables mémoires et le plus beau roman que l'on puisse lire. Ajoutez à cela La Confession de Sancy et Vile des Hermaphrodites et vous aurez Henri III! Il faut peut-être aussi un peu du génie d'Alexandre Dumas?
Dumas écrivit cette œuvre en deux mois et encore alla-t-il à la chasse à Villcrs-Cotterets pendant ce temps-là.
Si l'on se rappelle que nous sommes en 1828, que l'année d'IIenuini est proche, on comprendra toute l'importance que pouvait avoir pour Alexandre Dumas le suffrage de cette pléiade révolutionnaire qui se pressait autour de Hugo : Alphonse Royer, Louis Desnoyers, Alphonse Karr, Nestor Roqueplan, Gautier, Borel, etc. etc.
Il obtint ce suffrage, fut reçu d'acclamation au Théâtre-Français et entra immédiatement en répétition.
Mais il était dit qu'avant de triompher il boirait toutes les amertumes.
C'était avec bien de l'impatience que, chez le duc
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d'Orléans, on voyait l'émancipation et la gloire naissante de ce petit employé. Aussi prit-on prétexte de ses allées et venues du Palais-Koyal aux Français pour lui donner à choisir entre les deux,
Dumas réclama ce congé de la bouche ou de la main même du duc d'Orléans, maisoffritenattendantde résigner ses appointements. On accepta !...
Le lendemain, bravement, avec cette assurance à laquelle il devait et devra tant, et qui n'est que la conscience d'un génie qui se voit grandir, il allait chez Laffitte et lui empruntait trois mille francs sur son ouvrage !
L'année 1828 se termina et au mois de janvier 1829, Dumas apprit que le duc d'Orléans lui avait aussi enlevé sa gratification, bien qu'il eût travaillé neut mois. Ce qui n'empêcha pas, naturellement, quelques jeunes sots de dire que c'était grâce à la protection du duc d'Orléans que Dumas était joué aux Français!
La seule faveur que Dumas obtint du duc, il l'obtint grâce encore à son audace, et encore le duc en profita autant que lui, en se donnant l'apparence d'un protecteur (les lettres et des jeunes.
Sur la demande de Dumas, qui s'adressa à lui en lui disant qu'il avait une injustice à réparer! le duc ne broncha pas et promit d'assister à la première avec tous ses invités. Il y vint, y applaudit et écoula debout le nom de l'auteur.
Ce fut un triomphe, cette première (Il février 1829), en dé[»it des intéressés qui avaient fait une {lélition au roi, lequel avait ré[)oridu son fameux mot : « Je n'ai qu'une place au parterre. »
Ce fut plus qu'un triomple, ce fut une soirée mémorable. Alexandre Dumas ouvrait les voies au romantisme, 1! fut le Baptiste d'une èpo(jue éclatante. Hugo et de Vigny y assistèrent, dans la loge de la sœur '
i. Elle était mariée, ;ï Droiix, (lopuis une dizaino d'années déjà.
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de Dumas, bien qu'il n'eussent fait, eux et Dumas, connaissance que ce jour-là.
Le soir, en rentrant chez lui, Dumas trouvait les plus plates félicitations de son chef de bureau!
Un chagrin pourtant le navrait à ce moment. Quelques jours auparavant, Dumas avait trouvé sa mère frappée d'une attaque de paralysie. Elle n'avait pu assister à la première, sa raison était à moitié éteinte.
Après le 3* acte, il sortit pour l'embrasser; elle dormait paisiblement, il l'embrassa sans qu'elle se réveillât et reprit le chemin du théâtre.
Que de gens qui lui envièrent cette soirée qui ne se doutaient guère qu'il passait la nuit à terre, sur un matelas, près du lit de sa mère mourante.
(Si l'on veut connnilrc l'opinion des critiques classiques sur Henri ///, lire la lettre que Dumas adressa au Journal de Paris, le ^9 mai 1829, à la suite d'une altercation qu'il avait eue à la première de Pertinax, tragédie d'Arnault, altercation que la presse avait racontée avec des commentaires malveillants. Dans cette lettre Dumas se plaint du Constitutionnel qui l'accusait d'avoir dansé en rond, dans le foyer de la Comédie-Française, avec quclquesénergumènesautour du buste de Racine, en criant : Racine est enfoncé ; du Corsaire, de la Ga:::Clle de France, etc.).
Mais la gloire était acquise, Devéria fit une lithographie de Dumas, David d'Angers une médaille. Henri ///rapporta 30,000 francs, du reste.
Il quitte son modeste domicile du faubourg Saint- Denis, s'installe rue de l'Université, au coin de la rue du Bac, dans un logement splendide et mène vie joyeuse.
« Comme étourdi de son passage subit de l'obscurité à la gloire, M. Alexandre Dumas, dit Loménie, se plonge avec ardeur dans un luxe exagéré; il porte des habits fantastiques, des gilets éblouissants, abuse de la cliaine d'or, donne des dîners de Sardanapale,
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crève une grande quantité île chevaux et aime un grand nombre de femmes. ->
Oui certes, Alexandre Dumas fut fastueux et prodigue, mais tout se tient dans un individu et lorsque limaginaiion s'échappe en tori'ent, il est bien rare que la pondération morale la suive. S'il avait été économe et méticuleux, il n'eut pas ccvii les Truis Mousquetaires. Alexandre Dumas, pourltint, après le succès d'Henri ///, pensait toujours à Christine, mais il voulait la remanier. Ecoutez-le lui-même nous dire son procédé de travail. Le cas en vaut la peine :
<f L'esprit d'un travailleur a de singulières préoccupations qui, parfois, sont si étranges, qu'elles touchent à la manie ; tantôt on se figure qu'on ne trouvera bien son plan que dans tel ou tel endroit; tantôt, qu'on n'écrira bien sa pièce que sur tel ou tel papier. Moi, je m'étais fourré dans la tète que je ne trouverais une Christine nouvelle dans la vieille Christine qu'en faisant un petit voyage, et en me berçant au roulis d'une voiture.
« Comme je n'étais point encore assez riche pour aller en poste, je choisis une diligence; peu m'importait pour quelle localité celte diligence partit, pourvu que je trouvasse le coupé, l'intérieur ou la rotonde vide.
'< J'allai donc dans la cour des Messageries, et, après deux heures d'attente, je trouvai ce que je cherchais, c'est-à-dire une diligence n'ay;uit personne dans son coupé.
« Celte diligence partait pour le Havre.
« J'avais de la chance, comme on le voit; je n'avais jamais vu un port de mer; j'allais faire d'une pierre deux coups.
« A celle époque, on mettait vingt grandes heures pour aller de Paris au Havre; c'était bien mon affaire. I/inspiralion aurait le temps de venir, ou elle ne viendrait jamais.
« Je partis, et, comme dans les œuvres d'art, l'imagination est naturellement pour beaucoup, une fois mon imagination satisfaite sur le mode de travail qu'on lui offrait, elle se mit à travailler.
« Quand j'arrivai au Havre, ma pièce était refaite ; la division de Stockholm, Fontainebleau et Rome était trouvée, et, de toute cette genèse nouvelle, avait surgi le rôle de Paula.
ce C'était une œuvre tout entière à remanier et à écrire; il ne pouvait pas rester grand'chose de l'ancienne pièce. Peu s'en fallut que je ne repartisse pour Paris, sans voir la mer, tant j'avais hâte de me mettre à la besogne.
« Je restai au Havre juste le temps de manger des huîtres, de faire une promenade en mer, d'acheter deux vases de porcelaine plus cher qu'à Paris, et je remontai en diligence.
« En soixante et douze heures, j'avais fait mon voyage et refait ma pièce. »
A peine l'avait-il terminée qu'Hurel la lui demanda pourl'Odéon, non sans faire d'abord quelques diflicultés; entre autres, il demanda qu'elle fût refaite en prose ! mais enfin il la joua telle qu'elle était revenue du Havre.
Hernani venait d'être représenté. La voie étant ouverte par Alexandre Dumas, Hugo y marchait, nivelant la route et Dumas n'avait plus qu'à laisser errer ses pas pour répandre son génie.
Christine triompha donc. Mais je veux citer encore.
« Un souper attendait chez moi ceux de nos amis qui voulaient y venir souper. Nous rentrâmes, sinon joyeux
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de la victoire, au moins tout échauffés par le combat.
« Nous étions vingt-cinq, à peu près :
« Hugo, de Vigny, Paul Lacroix, Boulanger, Achille Comte, Planche, — Planche lui-même, que le chien de la haine n'avait pas encore mordu, et qui n'avait que des dispositions à devenir enrage plus tard, — Cordelier-Delanoue, Théodore Villenave... que sais-je, moi? toute cette bruyante troupe pleine de jeunesse, de vie, d'action, qui nous entourait à cette époque ; tous les volontaires de cette grande guerre d'invasion qui n'était pas si terrible qu'elle s'annonçait, et qui, au bout du compte, ne menaçait de prendre Vienne que pour obtenir les frontières du Rhin.
« Et, ici, écoutez ce qui se passa; ce que je vais raconter, c'est presque le pendant de l'épisode de Soulié ; c'est, j'en réponds, une chose inouïe dans les fastes de la littérature.
« Il y avait à changer, dans ma pièce, une centaine de vers empoignés à la première représentation, pour me servir du terme vulgaire mais expressif; ils allaient être signalés à la malveillance et ne manqueraient pas d'être empoignés de nouveau à la seconde représentation ; il y avait, en outre, une douzaine de coupures qui demandaient à être faites et pansées par des mains habiles et presque paternelles; il fallait qu'elles fussent faites à l'instant même, pendant la nuit, afin que le manuscrit fût renvoyé le lendemain malin, et que les raccords fussent faits à midi, pour que la pièce put être jouée le soir.
« La cliose me fut impossible, à nr.oi qui avais vingtcinq convives à abreuver.
t Hugo et de Vigny f)rirent le manuscrit, m'invitèrent à ne m'inquiéter de rien, s'enfermèrent dans un cabinet, et, tandis que nous autres, nous mangions, buvions, chantions, ils travaillèrent... Ils travaillèrent quatre heures de suite avec la même conscience qu'ils eussent mise à travailler pour eux, et, quand ils sortirent au jour, nous trouvant tous couchés et endormis,
LES TROIS LUMAS
ils déposèrent le manusorit, puêt à la représentation, sur la cheminée, et, sans réveiller personne, ils s'en allèrent, ces deux rivaux, bras dessus, bras dessous, comme deux frères!
« Te rappelles-tu cela, Hugo?
« Vous rappelez-vous cela, de Vigny?
a Nous fûmes tirés de notre léthargie, le lendemain matin, par le libraire Barba, qui venait m'offrir douze mille francs du manuscrit de Christine, c'est-à-dire le double de ce que j'avais vendu Henri III. »
Décidément, c'était un succès !
Ceci se passait à la veille des Ordonnances de Juillet. Assez avant, pourtant, pour que Charles X eut encore le temps de refuser au duc d'Orléans la croix que celui-ci demandait pour son bibliothécaire.
Alexandre Dumas pouvait avoir bien des raisons déjà pour ne point aimer Icsdespotes ni les rois, aussi en eût-il une de plus et lorsque la révolution éclata, il se trouva naturellement tout porté dans le camp des révoltés.
Un volume tout entier de ses Mémoires est consacré au récit de ses aventures et de son héroïsme pendant ces trois jours. Le sang de son père se réveille en lui. 11 affronte la mitraille au pont d'Arcole, il prend le Musée d'artillerie, il fait le coup de fusil contre les Suisses du Louvre.
1830! moment d'éruption volcanique. L'imagination d'Alexandre Dumas n'y résiste pas. Les palmes littéraires ne lui suffisent plus. Il convient que, dès ce jour, // ne vit plus rien autre chose en ce monde que la politique et qu'il oublia totalement la littérature !...
11 était devenu, en outre, l'ami de La Fayette et comme il avait soif de jouer un rôle politique, il rêva d'étouffer en Vendée toute tentative de révolte et demanda à aller y créer une garde nationale. Il pa-
raitrait et sa présence -seule suffirait à calmer toute elïervescence. Quos ef/o .'...
La Fayette se prêta à ce jou et lui remit le saufconduit suivant :
V M. A. Diiinns est autorisé à parcourir^ comme envoifé spécial, les départements de la Vendée, de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de Maine-et-Loire, et à s entendre dans ces différents départements avec les autorités locales pour la formation d'une garde nationale.
I yous recommandons M. A. Dumas, excellent patriote de Paris, à nos frères patriotes de l'Ouest.
« Salut et fraternité,
« La Fayette.
<■ Ce n août 18S0. >.
Seulement Dumas voulut à tout prix un uniforme. On le reconnaît bien là. .Son uniforme fit émeute partout. On l'appelait le Monsieur tricolore. Il prit son rôle très au sérieux et rédi/j^ea un long rapport sur la Vendée, où il avait séjourné pendant six semaines. Quand il revint à Paris, M. Guizot était ministre et l'on réparait la façide de l'Institut !
Mais Dumas pouvait-il rester longtemps l'ami du Pouvoir, surtout lorsque ce pouvoir était détenu par son ancien maître Pliilipiie, le parcimonieux et le courtisan du succès?
Un jour, (-omme il disait à Deviolainc, son protecteur, son dégoût du régime nouveau, celui-ci lui répondit :
— Ce qui me fait de la peine, c'est qu'avec ce caractère-là, vois-tu, tu crèveras sur la j)aille, comme ton père !...
II se brouilla, en effet, tout à fait avec Louis-Pbilippe. II envoya sa démission de la place de bibliotliécaire. D'aucuns prétendent qu'il se brouilla uniquement parce que Louis-Pbilippe ne voulut pas lui
donner de portefeuille... C'est bien peu probable. En tout cas, Dumas écrivit à cette époque un
Napoléon Bonaparte dont la représentation ne dut pas
être précisément agréable au roi .
Le chapitre suivant nous en donnera les détails,
ainsi que d'Antony, qui occupe une si grande place
dans l'œuvre de Dumas père.