CHAPITRE IV
Napoléon. — Antonij. — Charles Ml.
Dumas était maintenont connu ! Il était l'homme à la mode, celui dont les pièces faisaient prime dans les théâtres, mais il restait aussi celui qu'il était, fantaisiste et capricieux, ne voulant travailler qu'à ses heures et comme il l'entendait.
Cela n'allait guère avec le besoin que les directeurs avaient de ses ouvraii:es. Ceux-ci aloi's se décidèrent aux grands moyens, Ilarel surtout, qui attira l'auteur dans un guet-apons et l'emprisonna!
A la suite d'une première à l'Odéon, Ilarel invita Dumas à souper. Sa compagnie était choisie; il y avait entre autres M"* Georges.
Vers trois heures du matin, chacun se retira et Dumas s'apprêtait à partir lorsque Ilarel, le retenant, sous prétexte de lui faire voir quelque chose, lui fit traverser la chambre de Georges, puis un cabinet de toilette et entrer enfin dans une chambre confortablement installée.
Ici je lui laisse la parole :
« — Tiens, dis-je, voici une bonne chambre, bien
confortable; on doit bien y dormir et bien y travailler.
« — Ah ! dit Harel, ma foi! je suis enchanté qu'elle vuus plaise.
« — Pourquoi cela?
« — Parce que c'est la vôtre.
« — Comment, la mienne?
« — Oui... Et, comme vous n'en sortirez pas que vous m'ayez fait mon Napoléon, il faut que vous vous liouvicz bien pour ne pas être de trop mauvaise humeur pendant votre emprisonnement,
« Un frisson me courut par tout le corps.
« — Harel! m'écriai-je, pas de bêtises, mon ami!
« — Justement, pas de bèiises!... Vous en avez fait une grande de ne pas vous être mis à l'ouvrage quand je vous l'ai demandé... J'en ai fait une grande en ne commandant pas la pièce à un autre... mais je vous en avais parlé, et je n'ai qu'une parole. Je trouve donc que nous avons été suffisamment bêtes tous les deux, pour des gens d'esprit, et qu'il est bien temps que nous )-edevenions spirituels.
<( — Allons donc! vous n'y pensez pas! Je n'ai pas le moindre plan arrêté pour votre Napoléon.
« — Vous m'avez dit que vous avez refait Christine dans une nuit.
« — Il me faut des livres... Bourrienne, Norvins, Vicloires et Conquêtes...
(( — Voici Victoires et Conquêtes dans un coin; ^oici Bourrienne dans l'autre; voici Norvins sur la table.
« — Il me faut le Mémorial de Sainte-Hélène.
« — Le voici sur la cheminée.
« — Mon fils...
« — Il viendra demain dîner avec nous.
« — Ma maîtresse.
« — Ah! me dit Georges en entrant, vous venez de vous en passer pendant six semaines; vous vous en passerez bien pendant quinze jours, de votre maîtresse.
« Je me mis à rire.
« — La préviendra-t-on, au moins?
« — Elle est prévenue.
« — Par qui?
« — Par moi, dit Harcl, et elle a déjà reçu sa prime.
« — Laquelle?
« — Un bracelet.
« Je pris les deux belles mains de Georges, et, m'adressant à Ilarel :
« — Ma fui! mon cher ami, lui dis-je, vous faites les choses de façon qu'il n'y a pas moyen de vous refuser... Demain, je me mets à votre Napoléon, et, dans huit jours, vous l'aurez.
« — Vous êtes bien presse de nous quitter, mon cher! dit Georges en relevant sa lèvre d'impératrice.
« — Bon ! dis-je, la pièce sera finie quand elle sera Unie... Ce n'est pas moi qui suis pressé, c'est Harel...
a — Harel attendra, dit Georges avec ses airs de Cléopâtre et de Médée.
a Je m'inclinai; je n'avais plus rien à dire. Ilarel me montra un cabinet de toilette et ses dépendances, me fit observer que ma chambre n'avait d'autre issue que celle de Georges, sortit avec elle, et m'enferma.
« On avait poussé l'intention jusqu'à envoyer chercher cbez nvÀ mon pantalon à pieds.
« Le même soir, ou plulùt le môme matin, je me mis au travail et je trouvai le rôle de l'espion et la division du drame. Le rôle de l'espion trouvé, tout l'était. Quant à la division du drame, elle était donnée par l'histoire elle-même.
« — De Toulon à Sainte-Hélène! m'avait dit Harel. Je dépenserai cent mille francs, s'il le faut!
« il était difficile de me laisser plus de marge.
c Des le lendemain matin, je me mis à écrire.
« Huit jours après, le drame était fini. 11 avait vingtj quatre tableaux et comportait neuf mille lignes. »
Il est vrai qu'il n'est pas bon et est l'une des productions les plus inférieures d'Alexandre Dumas.
C'est d'ailleurs l'avis d'Alexandre Dumas lui-même qui se rangea à celui des siffleurs qui se firent entendre le soir de la première.
« La valeur liitcraire de l'ouvrage était nulle ou à peu près. Le rôle de l'espion seul était une création ; tout le reste avait été fait à coup de ciseaux. »
Mais c'était Frederick qui jouait Napoléon. Ce fut un grand succès d'argent. C'était en 1831 ; Dumas avait vingt-neuf ans.
Avant la représentation de Napoléon, Aiitony avait été reçu à la Comédie-Française. Les répétitions des deux œuvres marchèrent donc concurremment. Mais il y avait celte différence, entre les deux pièces, qu'à rOdéon tout le monde était content de son rôle, tandis qu'au Tliéàlrc-Français tout le monde était mécontent et, depuis le directeur jusqu'au souffleur, chacun entravait l'auteur et l'ouvrage. Admirable leçon!
M"° 3Iars épluchait le rôle d'Adèle et Firmin plumait tant qu'il pouvait celui d'Anlony. Au bout d'un mois de répétitions la pièce, privée de tous ses points saillants, pouvait être réduite à trois actes et même à un seul acte!
Plus approchait le jour de la première, plus Dumas sentait le mauvais vouloir. Il était com[)lèlement démoralisé. Ses amis même lui avouaient qu ils ne voijaient pas de pièce là- dedans.
Un jour, après des explications orageuses avec Firmin et M"° Mars, il emporta son manuscrit pour le donner à la Porte-Saint-Martin. M'" Mars venait de déclarer qu'elle ne jouerait pas Adèle, parce qu'elle avait fait faire pour 1,500 francs de robes et que le lustre du Théâtre-Français n'éclairait pas assez.
Mais avant de le donner au théâlrc dirigé par Crosnier, Dumas voulait s'assurer auparavant la principale interprèle, M"'° Dorval.
ALEXANDUE DUMAS 95
Ce fut donc chez celle-ci qu'il monta d'abord. Il la vil et obtint un rendez-vous pour le soir même, afin de lire la pièce.
Ici encore Je ne puis mieux faire que de citer. Le chapitre est long, mais quand vous l'aurez lu, vous me serez reconnaissant de n'avoir rien retranché. Il est adnjirable ; c'est Dumas tout entier qu'il nous peint :
(T Je revins le soir. Dorval était seule : elle m'attendait.
« — Ah ! ma foi ! m'écriai-je, je n'espérais pas un tcte-à-tètc.
« — J'ai dit que j'avais une lecture.
« — Et as-tu dit qui lisait?
« — Oh ! non; mais, d'abord, viens t'asseoir ici, et écoulc-moi, mon bon cliien.
« Je me laissai conduire à un fauteuil. Je m'assis.
a Elle resta debout devant moi, avec ses deux mains dans les miennes; elle me regarda de son bon et doux regai-d.
« — Tu m'aimes, toi, n'est-ce pas? me dit-elle.
€ — De tout mon cœur!
< — Tu m'aimes véi'itablemcnt?
a — Puisque je te le dis.
« — Pour moi?
« — Pour toi.
« — Tu ne voudrais donc pas me faire de la peine?
0 — Ail ! grand Dieu!
« — Tu désires que je joue ton rôle?
0 — Puisque je te l'apporte.
0 — Tu ne veux pas entraver ma carrière?
« — Ah gà! mais tu es f(dlc!
a — Eh bien, ne me tourmente plus comme tu as fait ce matin. Je n'aurais pas la force de me défendre, moi, et... et je suis heureuse comme je suis; j'aime
de Vigny, il m'adore. Tu sais, il y a des hommes que l'on ne trompe pas, ce sont les hommes de génie, ou, si on les trompe, ma foi, tant pis pour celles qui les trompent.
« — Ma chère Marie, lui dis-je, tu as à la fois l'esprit le plus élevé et le meilleur cœur que je connaisse. Touche là, je ne suis plus que ton ami.
« — Ah! entendons-nous, je ne dis pas que cela durera toujours.
« — Cela durera, du moins, tant que tu ne me rendras pas la parole que je te donne.
« — C'est dit. Si, un jour, cela m'ennuie, je t'écrirai.
tt — A moi?
« — A toi.
<r. — Avant tout autre?
« — Avant tout autre, tu sais bien comme je t'aime, mon bon chien... Ah! nous allons donc lire cela ; on dit que c'est superbe. Pourquoi donc cette mijaurée de M"° Mars n'a-t-elle pas joué le rôle?
Œ — Ah! parce qu'elle avait fait faire pour quinze cents francs de robes, et que le lustre n'éclairait pas assez.
« — Tu sais que je n'en ferai pas faire pour quinze cents francs de robes, moi; mais sois tranquille, on trouvera moyen de s'attifer! C'est donc une femme du monde, hein? Quel bonheur de jouer une femme du monde, mais une vraie, comme tu dois savoir les faire! moi qui n'ai jamais joué que des poissardes... Allons, vite, mets-toi là, et lis.
« Je commençai à lire, mais elle n'eut pas la patience de rester sur sa chaise; elle se leva, et vint s'appuyer sur mon dos, lisant en même temps que moi pardessus mon épaule.
« Après le premier acte, je relevai la tète, elle m'embrassa au front.
« — Eh bien? lui dcmandai-je.
« — Eh bien, mais il me semble que cela s'engrène
ALLXANDUh; DUMAS 9?
drôlement! Ils vont aller loin, s'ils marchent toujours du même pas.
« — Attends, et tu vas voir.
« Je recommençai le second acte.
« A mesun^ qui' j'avançais dans ma lecture, je sentais la poitrine de l'admirable actrice palpiter contre mon épaule ; à la scène entre Angèle et Antony, une larme tomba sur mon manuscrit, puis une seconde, puis une troisième.
« Je relevai la tète pour l'embrasser.
« — Oh ! que tu es ennuyeux ! dit-elle; va donc, tu me laisses au milieu de mon plaisir.
« Je me remis à lire, et elle se remit à pleurer.
et A la fin de l'acte, on se le rappelle, Adèle s'enfuit.
« — Ah! dit Dorval en sanglotant, en voilà une femme honnête! Moi, je ne m'en irais pas, va!
<r — Toi, lui dis-je, lu es un amour!
<i — Xon, monsieur, je suis un ange ! Voyons le troisième; ah! mon Dieu, pourvu qu'il la rejoigne!
Œ Je lus le troisième acte; elle l'écouta toute frissonnante.
a Le troisième acte se termine, on le sait, par la vitre cassée, par le mouchoir appliqué sur la bouche d'Adèle, par Adèle repoussée dans sa chambre; après quoi, la toile tombe.
Œ — Eh bien, me dit Dorval, maintenant?
« — Tu ne te doutes pas de ce que lui fait Antony?
« — Comment, il la viole?
« — Un peu ! seulement, elle ne sonne pas, elle.
« —Ah!...
<< — Quoi ?
« — Bon! en voilà une fin de troisième acte! Oh ! tu n'y vas pas de main morte, toi! C'est égal, il est un peu joli à jouer, cet acte-là. Tu verras comme je dirai : « Mais elle ne ferme pas cette porte !» et : « Il n'est jamais arrivé d'accident dans cette auberge? » Il n'y a que le cri, quand je l'apercevrai ; il me semble
que cela doit faire tant de plaisir à Adèle de revoir Antony, qu'elle ne peut pas crier,
0 — Il faut pourtant qu'elle crie.
« — Oui, je sais bien, c'est plus moral. Allons, va, va, mon bon chien!
a J'entamai le quatrième acte.
« A la scène de l'insulte, elle me prit le cou entre ses deux mains : ce n'était plus seulement son sein qui s'élevait et s'abaissait, c'était son cœur qui battait contre mon épaule; je le sentais bondir à travers ses vêtements. A la scène entre la vicomtesse et Adèle, scène dans laquelle Adèle répète trois fois : « Mais je ne lui ai rien fait, à cette femme! » je m'arrêtai.
a — Sacré nom d'un chien! me dit-elle, pourquoi t'arrêtes-tu donc?
« — Je m'arrête, répondis-je, parce que tu m'étrangles.
« — TienS; c'est vrai, dit-elle; mais c'est qu'aussi on n'a jamais fait de ces choses-là au théâtre. Ah ! c'est trop nature, c'est bète, ça étouffe, ah!...
« — Il faut pourtant bien que tu écoutes jusqu'à la fin.
« — Je ne demande pas mieux.
« J'achevai de lire lacté.
0 — Ah ! me dit-elle, tu peux être tranquille sur celui-là, j'en réponds. Ah! je dirai drôlement cela : « C'est sa maîtresse! » Ce n'est pas difficile à jouer, tes pièces; seulement, ça vous broie le cœur... Oh! là là, laisse-moi pleurer un peu, hein?... Ah! grand chien, va! où as-tu donc appris les femmes, toi? Tu les sais un peu bien par cœur !
« — Voyons, lui dis-je, un peu de courage et finissons-en.
« — Allons, va!
a Je commençai le cinquième acte. A mon grand étonnement quoiqu'elle pleurât beaucoup, il me parut lui faire moins d'effet que les autres.
« — Eh donc? lui dcmandai-je.
ALi;\AM)Ki; DUMAS Ull
« — Ail! dit-elle, je trouve cela bien, moi! très bien :
« — Ce n'est pas vrai, lu ne le trouves pas bien.
« — Mais si.
« — Mais non !
« — Eh bien, veux-tu que je le dise franchement mon avis?
« — Oui.
« — Je le trouve un peu mou, le dernier acte.
« — Regarde, et vois ce que c'est que les goûts : >!'"= Mars le trouvait trop dur, elle.
« — Je parie qu'il n'était pas comme cela, d'ajuud?
« — Non, je dois te l'avouer.
« — Et qu'elle te l'a fait changer?
f — D'un bout à l'autre!
« — Allons donc !
« — Mais, si tu veux, je te le referai.
« — Je crois bien, que je le veux !
a — Oh! c'est facile.
« — Et quand le referas-tu?
a — Demain, après-demain, un de ces jours enfin.
« Elle me regarda, fit tourner ma chaise sur un de ses pieds, et se mit à genoux entre mes jambes.
4 — Sais-tu ce que lu devrais faire, mon bon chien ? me dit-elle.
« — Que devrais-je faire? Voyons.
« Elle ôla un de ses petits peignes, et se mit à peigner ses cheveux, tout en me parlant.
c — Ce que tu devrais faire, je vais le le dire : lu devrais m'arranger cet acte-là celle nuit.
0 — Je veux bien , je vais rentrer chez moi, et m'y mettre.
« — Non, sans rentrer chez toi.
« — Comment cela?
« — Écoule : Merle est à la campagne; prends sa chambre; on te fera du thé; de temps en temps, je t'irai voir pendant que tu liavailltM'as. Demain matin,
lUO LES TROIS DUMAS
lu auras fini, et tu viendras me lire cela près de mon dodo; ah! ce sera bien gentil.
« — Et, si Merle revient?...
« — Bah ! nous ne lui ouvrirons pas, à lui.
0 — Eh bien, soit; tu auras ton acte demain avant ton déjeuner.
0 — Oh! bon chien, que tu es aimable, va ! Mais tu sais?...
« Elle leva le doigt.
« — Puisque c'est convenu!
<s — A la bonne heure ! Que veux-tu faire, ce soir? Veux-tu souper ? veux-tu travailler?
« — Je veux travailler.
c Elle sonna.
« — Louise! Louise !
0 Louise entra.
a — Eh bien, madame, encore? demanda-t-elle.
« — Non... Fais du feu dans la chambre de Merle.
« — Mais monsieur a dit qu'il ne reviendrait pas.
a — Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour Alexandre.
et La femme de chambre me regarda.
« — Eh bien, oui, dis-je, pour moi.
« — Oh! que c'est drôle ! dit-elle... Enfin...
« — Tu vois, dis-je à Dorval, c'est un scandale.
c — Quoi! ca t'ctonne, Louise? Il a une lettre de cliange, il craint d'être arrêté chez lui demain matin, et il couche ici, voilà tout; seulement, il ne faut pas le dire.
« Cette bonne Dorval, elle ne connaissait que deux motifs pour lesquels on pût ne pas coucher chez soi : une maîtresse ou une lettre de change.
<5 — Ah ! fît Louise, bon, bon, bon ! Je crois bien qu'il ne faut pas le dire !
« — Surtout à M. le comte, tu comprends... d'autant plus qu'il n'y a pas de mal.
« Louise sourit.
« — Oh ! madame me prend pour une autre, par
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exemple... Madame n'a pas autre chose à m'ordonne r ?
a — Non.
t Louise sortit.
« Nous restâmes seuls : moi, comme toujours en admiration devant celte nature naïve, primesautière, obéissant sans cesse au premier mouvement de son cœur, ou au premier conseil de son imnginalion ; elle, joyeuse comme un enfant qui se donne des vacances ignorées et savoure un plaisir inconnu.
Œ Alors, debout devant moi, sans prétention, avec des poses d'un abandon admirable, des cris d'une justesse douloureuse, elle repassa tout son r(jle, n'en oubliant pas un point saillant, me disant chaque mot comme elle le sentait, c'est-à-dire avec une poignante vérité, faisant éclore du milieu de mes scènes, mêmes de ces scènes banales qui servent de liaison les unes aux autres, des effets dont je ne m'étais pas douté moi-même, et, de temps en temps, s'écriant en battant des mains, et en sautant de joie :
« — Oh ! tu verras, mon bon chien, tu verras, quel beau succès nous aurons !
« 0 splendide organisation que la mort a cru détruire en la frappant entre mes bras, et que j'ai juré, moi, de ne pas laisser détruire par la mort; oh ! je le ferai revivre, je te l'ai dit, et puisque ceux qui avaient le droit d'exiger de moi le mensonge m'ont autorisé à dire la vérité, sois tranquille : à chaque évocation de ma plume, lu sortiras de la tombe, palpitante de réalisme, avec des faiblesses qui te faisaient femme, avec les qualités qui te faisaient artiste; telle, enfin, que Dieu t'avait créée. Pour toi pas de voile, pour toi pas de masque; te traiter comme une femme vulgaire serait insulter à ton génie!
« Au l)ont d'un quart d'heure, Louise rentra : tout était prêt dans la chambre de Merle. Il était décidé que je ferais désormais mes pièces chez ceux à qui elles étaient destinées.
a Je me mis à mon cinquième acte à onze heures et demie du soir; à trois heures il était refait, à neuf heures Dorval battait joyeusement des mains et s'écriait :
« — Comme je dirai : « Mais, je suis perdue, moi ! » Attends donc, et puis : « Ma fille! il faut que j'embrasse ma fille ! » et puis : « Tue-moi ! » et puis tout enfin !
« — Alors, tu es contente?
« — Je crois bien!... Maintenant, il faut envoyer chercher Bocage pour déjeuner et pour entendre cela.
a Je connaissais peu Bocage, comme talent. Je lui avais vu jouer seulement le curé de V Incendiaire, et le sergent de Napoléon à Schœnbrunn, deux rôles qui ne m'aidaient aucunement à me le figurer dans Antony. J'avais donc quelque répugnance contre lui ; je parlais de Lockroy, de Frederick; de la facilité de les avoir l'un ou l'autre au renouvellement de l'année théâtrale; mais Dorval tint bon : elle soutint que Bocage seul pouvait donner à Antony la physionomie qui lui convenait; — et l'on envoya chercher Bocage.
a Bocage était, alors, un beau garçon de trentequatre à trente-cinq ans, avec de beaux cheveux noirs, de belles dents blanches, et de beaux yeux voilés pouvant exprimer trois choses essentielles au théâtre : la rudesse, la volonté, la mélancolie ; comme défauts physiques, il avait les genoux un peu cagneux, les pieds grands, traînait les jambes et parlait du nez.
a II accourut ; — la lettre de Dorval était pressante. Nous déjeunâmes, et, après le déjeuner, je relus Anlonij.
« — Eh bien, que dites-vous de cela. Bocage? demanda Dorval quand j'eus prononcé ces derniers mots : « Elle me résistait ; je l'ai assassinée! »
« — Ma foi, répondit Bocage, je dis que je ne sais pas trop ce que je viens d'entendre... Ce n'est ni une pièce, ni un drame, ni une tragédie, ni un roman ; c'est quelque chose qui tient de tout cela, fort saisis-
AI,i;x.\M«lli; DUMAS lO.'J
sant, à coup sur !... Seulement, est-ce que vous me voyez dans Antony, moi?
« — Vous serez superbe ! répondit Dorval.
« — Et vous, Dumas?
a — Moi, je vous connais trop peu; mais Dorval Vous connaît, et elle répond de vous.
« — Bon !... 11 va me falloir une mise particulière pour cela ; je ne peux pas le jouer avec les redingotes et les lial)its de tout le monde.
« — Ali ! soyez tranquille, répondis-je, à nous deux, nous trouverons bien un costume.
« — Uu'y a-t-il à faire, maintenant?
tt — 11 y a à prévenir Crosnier que vous venez d'entendre un drame qui vous convient, à vous et à Dorval ; que ce drame est de moi, et que je suis prêt à signer avec lui le même traité qu'il a signé avec Hugo.
c — Bon!
Œ — Seulement, vous comprenez, Bocage ? pas de lecture olïicielle avant réception : la pièce reçue en tout cas ; puis lecture officieuse au directeur après réception.
« — Parbleu! c'est entendu!... Est-ce que vous lisez, vous autres? Vous apportez vos pièces, et on les joue, voilà tout. Les conditions?
« — Les mêmes qu'Hugo.
<j — Cela sera fait ce soir.
« .le pris un cabriolet, et j'allai prévenir Hugo de ce qui venait de se passer.
« Le soir même, je reçus un petit billet de Bocage ; il contenait ces deux lignes seulement :
« J'ai vu Crosnier. Tout est arrangé; vous lisez demain, ;'i onze heures du malin, dans son cabinet, of/icieusement, bien entendu.
« Tout à vous. « Bocage. »
« Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez M. Crosnier.
« A peine si je le connaissais; à peine l'avais-je vu une ou deux fois. Il avait participé pour un tiers ou pour un quart à cinq ou six pièces, et, entre autres, à une imitation (ï Intrigue et Amour, de Schiller, jouée sous le titre de La fille du Musicien. Je ne sais même pas trop si cette dernière pièce, qui eut, d'ailleurs, un grand succès, n'a pas été jouée postérieurement à l'époque dont je parle,
a C'était un homme fin, spirituel, aux cheveux blonds et rares, aux yeux gris, à la bouche démeublée, affable et de bonnes façons, qui a, depuis, amassé, je crois, une très belle fortune à laquelle ses relations avec Cave n'ont pas fait de tort. En somme, l'organisation la plus apte à comprendre la Petite Ville, la moins apte à comprendre Antonii.
« Je commençais ma lecture. Au troisième acte, M. Crosnier luttait poliment contre le sommeil; au quatrième, il dormait le plus convenablement possible; au cinquième, il rontlait.
a Je surtis, j'oserai dire, sans qu'il m'entendît sortir. — Bocage m'attendait au salon pour savoir le résultat de la lecture; je lui montrai, à travers l'entre-bàdlement de la porte, son directeur endormi, et lui laissai un reçu de mille francs.
« M. Crosnier, d'après nos conventions, me devait mille francs contre la lecture.
« — Diable! fit Bocage, le traité est-il signé?
« — Non; mais j'ai votre lettre d'hier qui vaut traité, et je vais attendre votre réponse chez Dorval.
a Bocage seul pourrait dire ce qui se passa entre lui et Crosnier. Je crois qu'il y eut du tirage. Cependant, une demi-heure ou trois quarts d'heure après, il arriva chez Dorval avec le billet de mille francs.
« Seulement, Crosnier remettait la pièce à trois ou quatre mois; il ne voulait pas risquer son hiver sur un ouvrage qui lui paraissait si peu sûr.
« — Eh bien, sur ou non, cela n'empêche pas,
Al.l.XA.NUlli; lilJ.MAS K,).')
mon bon chien, que je réponds, moi, qu'il fera de l'argent ! dit Dorval.
4 Voilà riiistuire (VAnlonii, comment il fit son entrée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant pour père votre serviteur, et pour parrain et marraine Bocage et Dorval. »
Une œuvre s'annonçant ainsi peut-elle tomber? Anlonij eut un succès fou. Dorval atteignit le sublime.
On demanda l'auteur avec des cris de rage. On le reconnut dans les couloirs. Tout un monde de jeunes gens de son âge — il avait 29 ans — se rua sur lui. On le tira à droite, on le tira à gauche, on l'embrassa. 11 avait un habit vert boutonné du premier au dernier bouton; on en mit les basques en morceaux ! 11 entra dans les coulisses avec une veste ronde; le reste de son habit était passé à l'état de reliques.
Il n'est pas moins curieux de savoir sous quelle préoccupation fut fait Antouij. On ne peut écrire drame semblable que si Ton est soi-même dans un état d'exaltation forcené.
C'était le cas d'Alexandre Dumas. C'est une aventure personnelle qui lui donna l'idée d'Antoinj.
Il était amoureux fou d'une femme qui était loin d'être belle, mais dont il était horriblement jaloux. Cette femme était mariée à un oflicier. Et, pendant l'absence de celui-ci, Alexandre Dumas était heureux.
Un jour pourtant, le mari annonça son retour. Aiïolé, Dumas courut au ministère de la guerre. Trois fois de suite, le congé du mari fut déchiré! !
Et Dumas prétend que la douleur A'Ajilonii n'est que la peinture exacte de sa j)ropre douleur.
« Antony, c'était moi, moins l'assassinat; Adèle, c'était elle, moins la fuite. »
^??/o;///, ainsi lancé, obtintà la DortcSaint-Martincent
lUO LLS mois DUMAS
trente représentations, au bout desquelles M. Tliiers fit mander Alexandre Dumas, et lui proposa de revenir à la Comédie-Française.
— Je veux bien, dit Dumas, Mais avec Dorval, Bocage et Frederick.
— C'est entendu!
— Et Dorval débutera dans Anionij.
— Accordé.
Ce qui fut dit fut fait. Et ralTiche annonça les débuts de Dorval à la Comédie-Française dans Anlonii pour le 28 avril 1834.
Mais on avait compté sans le Constitutionnel.
Le matin même de la reprise, Dumas voyait son fils, alors âgé de dix ans, revenir de la pension, envoyé par le maître Gonbaux, un numéro du Constitutionnel à la main.
Dans un violent article on y dénonçait l'obscénité d'Antonij. « Pourquoi donner une prime à la dépravation? Pourquoi grever le budget de l'Etat d'une somme de 200,000 francs au profit du mauvais goût et de l'immoralité. »
L'article était signé A Jay, de l'Académie française.
Le jour même, cet article recevait sa récompense. Défense était faite par M. Tliiers déjouer Antonij!
Une heure après, Dumas était au ministère de l'intérieur.
— Je viens demander compte à l'homme, dit-il, du manque de parole du ministre.
Il se brouilla naturellement avec Thiers qui lui offrit pourtant une forte indemnité d'argent. M""" Dorval, furieuse de ne pouvoir débuter dans xinlonij, envoya une couronne de rosière à M. Jay. Dumas intenta un procès au Théâtre-Français. L'affaire vint le 2 juin suivant.
Le tribunal condamna le directeur du Théâtre- Français, Jouslin de la Salle, à 10,000 francs de dommages-intérêts, chiffre fixé par Dumas, et aux dépens.
AI.KXANDHi; 1)UMAS I07
Dans un délai de lo jouis, Jouslin de la Salle fut tenu de se pourvoir devant l'autorité compétente pour faire statuer sur l'empêchement mis par le ministre.
Mais n'allons point si vite. Nous sommes encore en 1.S8I, l'année de Napoléon, îV Aiitonn ei qui va être aussi celle de Charles VIL
L'idée première de Charles VII fut donnée à Dumas par une lecture du magnifique drame de Gœthe, Cœti- de Berliehinfien.
PmsAndromaqiie, puhRichard Cœur de Lion, puis Qiieiithi Dnrward ; enfin un soir que Musset lisait chez y^Axav Les Marrons du feu, l'idée de Charles Vil s'imposa à lui. On voit que cette pièce est un peu hétérogène. En revanche, le cadre est bien d'Alexandre Dumas, puisqu'il le prit dans le patrimoine français : la Chronique de Charles ML
Le seul tort qu'il eut, en somme, ne fut pas d'avoir eu une idée dramatique par anologie, encore moins d'avoir pris une anecdote à l'histoire pour développer cette idée dramatique. Son tort évident fut d'emprunter des détails complets à Racine, à Gœthe et à Walter Scott.
Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'Alexandre Dumas, gêné par ceux qu'il imitait, ht une œuvre inférieure aux autres.
Charles VII fut joué à l'Odéon le ^2 octobre, eut un grand succès de première et ne fit pas recette.
Le succès de première faillit un moment être compromis par un incident amusant que Dumas va nous raconter lui-môme.
« Delafosso,un des comédiens les plus consciencieux que je connaisse, jouait le rôle de CJiarlcs VIL Comme je l'ai dit, Harel n'avait voulu faire aucune dépense pour la pièce, et, cette fois encore, il avait agi en
homme d'esprit; de sorte que j'avais été obligé, comme on sait, d'emprunter au musée d'artillerie une cuirasse du w" siècle; cette cuirasse avait, sur un reçu de moi, été transportée au cabinet d'accessoires del'Odéon; là, l'armurier du théâtre avait dû, non pas la nettoyer, — elle brillait comme de l'argent, — mais en repasser les ressorts et les articulations pour leur rendre la souplesse qu'ils avaient perdue dans une roideur de quatre siècles. Peu à peu la cuirasse complaisante s'était, en effet, assouplie, et Delafosse, dont, à un moment donné, elle devenait la carapace, avait pu, quoique dans un étui de fer, allonger ses jambes et mouvoir ses bras.
a Le casque seul s'était refusé à toute concession; sa visière, relevée probablement depuis le sacre de Charles VII, après avoir vu une pareille solennité, refusait absolument de se baisser.
« Delafosse voyait avec peine cette obstination de sa visière, qui, pendant tout le temps de son long discours belliqueux, lui rendait service en restant levée, mais qui, le discours achevé, et au moment de sa sortie, lui donnait, en s'abaissant, un air formidable sur lequel il avait compté.
« L'armurier fut appelé, et, à la suite de plusieurs essais dans lesquels il appela tour à tour les adoucissants et les coercitifs, l'huile et la lime, il obtint de la malheureuse visière qu'elle consentit à s'abaisser. Seulement, une fois ce but atteint, c'était une chose presque aussi difficile de la faire se relever, que c'en avait été une de la faire s'abaisser : en s'abaissant, elle glissait sur un ressort fait en tète de clou, lequel, après quelques lignes de pression, trouvait une ouverture, reprenait son jeu, et fixait la visière de telle façon, que ni coups d'épée, ni coups de lance, ne pouvaient la relever; il fallait comprimer ce ressort avec la dague d'un écuyer pour la repousser dans son alvéole, et permettre à la visière de se relever.
« Peu importait à Delafosse celte difficulté : il sor-
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tait visière baissée, et son écuyer avait tout le temps lie faire l'opération dans la coulisse.
« Une visière pareille, et Henri II ne mourait pas île la main de Montgomery! Voyez à quoi tient le destin des empii'es! je pourrais même dire celui des pièces! Henri II fut tué parce que sa visière s'était relevée. Charles VII faillit l'être parce que sa visière s'était abaissée.
tt Dans la chaleur de la diction, Delafosse fît un geste si violent, que la visière tomba d'elle-même, cédant, sans doute, à l'émotion qu'elle éprouvait. C'était peut-être sa manière d'applaudir.
oc Quoi qu'il en soit, Delafosse se trouva tout à coup fort emp'clié de continuer son discours : le vers commencé de la façon la plus claire, accentué de la façon la plus nette, s'acheva dans un beuglement lugubre et inintelligible.
« Le public se prit naturellement à rire.
a On dit qu'il est impossible à notre meilleur ami de s'empêcher de rire, quand il nous voit tomber. C'est bien autre chose, je vous en réponds, quand il voit tomber notre pièce.
« Mes meilleurs amis se mirent donc à rire.
Œ Par bonheur, lécuver du roi Charles VII, ou le comparse de Delafosse, comme on voudra, n'oublia pas en scène son rôle de la coulisse; il s'élança, la dague au poing, sur l'infortuné roi; le public vit, dans l'accident qui venait d'arriver, un jeu de scène; dans le mouvement du comparse, un incident nouveau. Les rires cessèrent et l'on attendit.
Le résultat de l'attente fut qu'au bout de quelques secondes, la visière se releva, et montra Charles VII rouge comme une pivoine, et tout près d'étouffer.
« La pièce se termina sans autre accident. »
Charles Vi/ terminé, Dumas se mit immédiatement à Richard IkirliurjUm et à La Tour de Nesle, dont nous allons parler.