CHAPITRE V
La Tour de Ncsle. — Los collaborations do Dumas : Ilicitard Darlinglon, Tevesn, Am/èle, Catherine Howard, .)/"" (/(' lielle-Isle, llamlcl, de, de.
L'histoire de La Tour de Nesle n'a guère de pendant dans riiisloire du théâtre. Je me trompe, elle en a un : l'histoire du Supplice d'une femme. L'analogie est hien frappante.
Dans les deux cas, un directeur ennuyé apporte à un Dumas une pièce, aussi mal écrite que mal conçue. Seule l'idée première est honnc.
Dans les deux cas, le Dumas, père ou fils, consent à remettre cette pièce sur ses pieds.
Dans les deux cas, dès qu'il touche à la pièce, elle s'écroule et l'arrangeur prend le p^'ti de faire une pièce à lui tout seul ; sur l'idée première, tout au plus se servira -t-il de quelques traits épars. Mais l'œuvre sera de lui, en entier.
Puis, pour ménager la susceptibilité de l'auteur premier, le second refuse de signer et de paraître.
Arrivent les répétitions. Le premier se présente, ne reconnaît pas son œuvre et se fâche.
Ici Gaillardet et de Girardin se séparent un moment.
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Tandis que Girardin refusera de signer, lui non plus, Gaillardet cède et signe.
Mais bientôt ils se réunissent de nouveau dans la publication de la brochure sous leur nom seul, en y joignant des amertumes pour celui qui a rendu leur œuvre acceptable.
Je me hâte, d'ailleurs, d'ajouter que plus tard, vingt ans après, M. Gaillardet, lors d'une reprise de La Tour de yesie, exigea que le nom de Dumas accompagnât le sien sur l'afliche. Lorsque Le Supplice dune femme est joué encore aujourd'hui à la Comédie-Franeaise, il l'est toujours anonymement.
Mais n'est-il pas curieux de voir le fils avoir en collaboration exactement les mêmes aventures que son père?
Donnons un dernier détail : la fameuse tirade des Grandes Dames n'est ni de Dumas ni de Gaillardet. Elle est de Jules Janin qui avait, lui aussi, quelque peu collaboré à ce drame, mais eut le bon goût de rester en dehors de toute querelle.
La première représentation de La Tour de ?\esle eut lieu le 29 mai 1832, avec un succès considérable. Aucun incident remarquable ne commande, d'ailleurs, de s'y arrêter plus longuement.
Heureusement pour lui, Alexandre Dumas n'eut pas que des ennuis avec ses collaborateurs.
Souvent il collabora! 11 était un peu dans la situation de tous les auteurs dramatiques à succès. Les débutants et les directeurs vous accablent et pour peu qu'on trouve une idée séduisante dans une mauvaise pièce, on se laisse aller, on promet de revoir et finalement on refait tout.
Dumas père, évidemment, dans la production affolée que des besoins d'argent, dont nous parlerons bientôt, exaspéraient, a dû souvent ne pas trop regarder à la qualité de ce qu'on lui offrait h signer. Il eut di's chutes, dans ces cas-là.
Uuoi qu'il en soit, ses collaborateurs ne le traitèrent
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pas tous comme le traita Gaillardet. C'est ainsi que les auteurs de Richard Darliugton; Beudin et Goubaux, le supplièrent jusqu'au dernier moment de se faire nommer.
Il refusa toujours. Et cependant cela était tentant. Il s'était fait beaucoup de bruit autour do cet ouvrage.
On savait que la pièce avaitun côté politique d'une haute portée et la fièvre des esprits français faisait, à cette époque, événement du moindre incident. On s'écrasait à la porte pour avoir des billets. Frederick Lemaître, M"" Noblet, M. Delafosse, M. Doligny étaient de la distribution. Frederick fut prodigieux. Le succès fut énorme. « Mes deux collaborateurs, j'en réponds, dit Dumas, furent plus tristement préoccupés d'être nommés seuls, que moi de ne pas l'être du tout. »
Plus tard, Alexandre Dumas écrivit avec Anicet Bourgeois deux drames : Angèleei Catherine Howard qu'il signa seul ; de même pour Kean qui était aussi dcMcaulon etCourcy; Féqiiilla avec Gérard de Nerval, Ca//^///rt, tragédieavec Anicet Uonvgeoh, 3Iademoiselle de Belle- Isle avec le comte Walewski ; avec Leuven et Brunswick, un Mariacje sous Louis XV, une Fille du Régent et les Demoiselles de Saint-Cijr. Et enfin il mit à la scène avec M. Paul Meurice, Hamlet, de Shakespeare, à propos duquel je retrouve des intéressants souvenirs qui me furent donnés par M. Paul Meurice, il y a dix ans, lors de la reprise de cette œuvre à la Comédie-Française.
Cet interview parut dans le Voltaire du ^G septembre 1886, sous ma signature. Je n'ai rien d'essentiel à y changer.
« Voilà deux ans bientôt qu'on parle de cette reprise. Et si un étonnement est légitime, c'est bien celui du public, qui se demandera pourquoi la Comédie-Française ne s'est pas approprié depuis longtemps l'œuvre de Shakespeare.
« Hamlet, que Victor Hugo égale presque au roi
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Lear, — son drame préféré, — a été joué, l'on peut dire, partout, excepté au Théâtre-Français. Notre grande scène française va, la semaine prochaine, nous donner cette pièce avec un grand éclat et réparer ainsi le dédain dans lequel elle avait laissé le grand poète.
« A propos de cette reprise, il nous a paru intéressant de demander à l'auteur survivant de la traduction des renseignements sur son œuvre. Et M. Paul Meurice a hien voulu, avec une modestie qu'il aurait le droit de ne pas avoir, nous rappeler comment naiiuit et vit le jour de son œuvre.
a — Ce sont do bien vieux souvenirs que vous venez me demander là, me dit M. Paul Meurice. Songez donc, ils datent de ISiri !
« Voulant, à celte époque, « faire du théâtre », je m'étais exercé — pensant que c'était la meilleure façon (WHiidier — à traduire en vers français les grands auteurs étrangers. C'est ainsi que j'avais été amené à faire une traduction littérale (ÏILunlet.
« Or, un jour que je me trouvais chez Alexandre Dumas, on vint à parler de Shakespeare, et Dumas déplora que le grand tragique n'eût pas été traduit en français.
Œ Sans doute, disait-il, il y a V Othello de Vigny, et nul plus que Vigny n'était capable de nous donner cette tragédie. Mais cela ne suffit pas ! C'est tout Shakespeare qu'il faudrait traduire et jouer... »
a A ce moment, je risquai timidement que j'avais traduit Vïlamlel de Shakespeare.
« Alors Dumas, s'emballant :
«f — Vous avez traduit Shakespeare, mon enfant, et vous ne le dites pas !.. . Apportez-moi ça !
« La traduction que j'avais faite était absolument littérale, mot pour mot. Je n'avais donc eu, en la faisant, aucune prétention scéniquo. Tout timide, je portai ma traduction à Dumas, qui me demanda la [)ermission de l'emporter à Klorence, où il se rendait.
« Lorsqu'il revint, au bout de six mois, il rnpporla
une pièce arrangée pour la scène, mise au point.
« Dumas, étant très lié avec Ligier, — le successeur de Talina, comme il s'appelait, — en parla à celui-ci qui s'enthousiasma immédiatement. Las de jouer VHamIet de Ducis, Ligier voulait jouer celui de Shakespeare ! Une lecture au Théâtre-Français fut décidée.
a C'était une grosse partie. Le comité de lecture, composé à cette époque des sociétaires d'hommes et femmes, n'était pas tendre pour les œuvres hardies, et c'était une audace que de représenter Shakespeare à la Comédie.
« J'osai cependant, car Dumas, sur ces entrefaites, était reparti pour l'Italie. Et la lecture eut lieu.
« Détail curieux : ce fut mon ami Edouard Thierry qui fit cette lecture. Il était à cette époque au Messager, simple journaliste. Mais, comme il possédait une très belle diction, je le priai de me remplacer, moi timide.
« La lecture donna lieu à plusieurs orages et je me souviens de l'un d'eux, qui aujourd'hui, vous jeune, vous étonnera.
« Augustine Brohan, en sa qualité de sociétaire, assistait à la lecture, et, comme ses amies, elle ne manquait pas de souligner les passages non classiques.
« Et lorsque Edouard Thierry déclama ces vers :
Ma vie! ah! je vous dis qu'une épingle vaut micu.\!
A. Brohan ne put retenir un grand éclat de rire, qu'elle réprima d'ailleurs aussitôt en me disant :
« — Je vous demande pardon, mais c'est plus fort que moi. Epingle est vraiment trop fort!
« Je m'excusai en déclarant que c'était la traduction littérale de Shakespeare, et la lecture continua... Et la pièce fut reçue à correction.
« Vous pensez quelle fut la culère de Duma<.
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ImmtMliatcment il retira la pièce, tout en me déclarant (jue je ne devais pas craindre pour mon sort.
« Plusieurs années se passèrent ainsi. Xous attendions une oerasion propice. Enfin, en 181G, Dumas obtint le pi'ivilège du Tliéàtre-IIistoriquc, et il imposa HamU'l à Holstein.
« Ilamli't fut joué au théâtre par Uouvière, qui créa llamlet, et iM""" Person Ophélie.
« Ce ne fut pas en réalité la première (rtlamlet. Notre drame avait été joué, en elïet, quelque temps auparavant, sur le théâtre de Saint-Germain. Dumas, qui venait d'acheter son château de iMonte-Cristo, avait monté llanuel sur le petit théâtre de Saint-Germain, et toute la critique de l'époque : Gautier, Janin, Koqueplan, Banville, était venue nous applaudir.
« Ce fut Uouvière qui créa la pièce sur ce théâtre. Et tous les amis de Dumas furent unanimes à lui Conseiller de donner llamlet au Théâtre-Historique.
« Puis Rouvière promena Hamlet dans presque tous les théâtres de Paris jusqu'en 180", où M'"" Judith eut l'idée originale de jouer Hamlet.
« Elle le joua avec un grand succès, et il est bien certain qu'elle dût cette remarquable interprétation à sa connaissance parfaite de la langue anglaise.
« Depuis, llamlet n'a jamais été joué, et mon étonnement fut grand lorsqu'il y a trois ans M. Perrin vint me proposer de le reprendre. Avec l'emballement que vous lui connaissez, Perrin me força d'abandonner toute affaire pour m'occuper dllamlet, et je fis subir à ma pièce de grands remaniements.
« Certains vers déjeune homme ont été refaits, et le plus grand changement que je puisse vous signaler est dans le nombre des tableaux, qui de huit est monté à douze.
« Quant à l'interprétation actuelle, je ne veux rien vous dire, si ce n'est que Mounet-Sully me paraît devi)ir faire une véritable civalion. »
Voici enfin pour terminer avec le théâtre d'Alexandre Dumas, que je ne puis vraiment songer à analyser et à examiner tout entier, voici une anecdote sur les Demoiselles de Saint-Cij)', qui terminera gaiement ce chapitre.
Après la représentation de cette dernière pièce, Janin se permit sur l'œuvre une critique assez verte. Indigné, Dumas riposte vivement. Nouvel article. Duel dont les pourparlers durent trois semaines. Voilà nos hommes sur le terrain. Dumas, qui a le choix des armes, propose Tépée.
— Non, vraiment, dit le critique, c'est impossible. Je connais une botte secrète qui du premier coup vous étendrait raide mort. Je demande le pistolet par générosité pure.
— Oh! oh! le pistolet! Vous êtes fou, moucher monsieur Janin! s'écrie Dumas. Je suis de force à tuer une mouche à quarante pas et vous êtes plus gros qu'une mouche.
Et ils s'embrassèrent.