LES DERNIERS MOMENTS
Tout à l'iieure, à sept heures, j'étais encore dans le salon de la villa Cliampflour. La femme du Maître, ses filles, son gendre, ses médecins et quelques amis me disaient toute la joie qu'ils avaient eue de la journée d'aujourd'hui.
A la suite d'une médication énergique, il avait bien dormi, s'était réveillé avec toute sa connaissance, avait souri aux siens, avait déclaré qu'il voulait (faisant allusion aux infirmiers) être seul chez lui; avait appelé sa femme du gai : Hou! hou! dont il l'appelait dans le parc, avait dit à sa fille qui lui donnait à boire : « Alors tu me donnes pas autre chose? » avait plaisanté M'"" Colette Dumas, avec le petit nom familier qu'il lui donnait dans son enfance, avait, à midi, envoyé tout son monde déjeuner...
Et toutes ces gaies prémices se répandaient de bouche en bouche dans ce salon où le portrait du père Dumas semblait, lui aussi, sourire aux promesses.
Voici d'ailleurs la note que le docteur Henri Favre rédigeait ce matin :
« Hier soir, consultation des docteurs Dieulafoy, Brissaud, Charrier et Baze. Examen très détaillé et très réfléchi. L'état est trouvé stationnaire; les troubles n'ont pas changé de nature. Il y a eu dans la journée
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des soubresauts dans les muscles de l'avant-bras et de la main, mais sans convulsions et sans raideur.
« Dans la soirée, le malade se trouvait un peu fatigué. Comme nos savants confrères n'avaient constaté aucun siii:ne de danger imminent, on a pu pratiquer l'installation du malade dans un lit mécanique, qui permet de le soulever à volonté.
« On a posé deux petites mouches de Milan de chaque côté de l'oreille. On a prescrit le traitement indiijué par les symptômes.
« Grâce aux précautions prises et aux bons soins prodigués par toute la famille assistée de M. Kane, interne du professeur Diculafoy, la nuit s'est passée d'une façon très satisfaisante. Le sommeil a été calme, la respiration plus régulière et plus ample. L'agitation des mains a cessé.
8 Ce matin, la connaissance est un peu revenue; la parole, bien que rare, est devenue distincte.
« Telle est la situation vraie de ce matin. C'est une lueur d'espérance dont notre cœur d'ami recueille avec joie la scintillation réconfortante.
« Puisse l'aurore d'un mieux durable se lever à 1 horizon, encore bien enténébré, de nos sympathies! Nous n'osons rien aflirmer encore.
« Que la science, la nature et la Providence accomplissent le miracle de salut que tous désirent, mais qui demeure encore le secret de l'Eternel ! Et nous aurions grand bonheur de l'aimonccr en le conMrmant.
« Le D' Henri Favre. »
Était-il possible qu'il allât mieux? Et M""*" Dumas, me disait : « Je n'ose y croire, je tremble encore!... Si, pourtant, c'était possible? »
Et tout à coup, M""" Colette Dumas et M"' Dumas, nous ayant quittés pour se rendre auprès de leur malade, font appeler le docteur Charrier. 11 se jtrécipite; Dumas est saisi de deux secousses nerveuses et meurt
dans les bras du docteur, sans agonie, comme un enfant...
Cela était affreux. Il y a quelques minutes, nous riions presque à trois pas de sa chambre, et le voilà mort... De quoi? Comment?... Qui le saura jamais?
Et je me suis enfui à travers le parc dépouillé, éclairé d'une lune si pâle sur les arbres nus, fuyant cette maison où notre Maître à tous venait d'être si traîtreusement frappé à l'heure même où nous le croyions sauvé...
Pauvre femme et pauvres filles ! Leur douleur était affreuse. Puisse au moins notre peine à tous leur donner quelque rémission !
P.-S. — Aussitôt après la mort, des dépêches ont été envoyées au Président de la République, au président du Conseil, au ministre de l'Instruction publique, au généial Février, à M. VictoiMcn Sardou et à l'impératrice Eugénie qui avait télégraphié dans la journée pour demander des nouvelles.
Le corps sera ramené à Paris vendredi pour être exposé 2^, rue Alphonse-de-Neuville.
La date des obsèques n'est pas encore fixée.
Du 29 novembre 18',)5.
A MAULY AI'r.î:S LA MORT
10 h. du matin. — Sous le brouillard et la pluie, la villa Champllour, où le Maître dort son dernier sommeil, semble pleurer celui qui demain va quitter son doux abri. Les larmes tombent lentement des arbres et la maison se couvre de voiles.
Dans le vestibule, dans ce gai rez-de-chaussée où les salons clairs, le billard, la galerie remplie de souvenirs rappellent à chaque pas quelque minute heu-
ALKXANDrn; DUM.V-S ML.S 1 / I
reusc, déjà, malgré l'Iicurc raalinalc, les amis du Maître se pressent en fuulo.
Par le premier train sont arrivés : M. Houjon, directeur des beaux-arts, au nom du ministre de l'Instruction publiiiue; MM. Victorien Sardou cl Ludovic Halévy. Ces messieurs se sont concertés avec M'"'" Dumas pour les obsècjues.
On saura ce soir les décisions prises.
La difliculté est grande en ellet. Le testament du Maître contient ces trois nn)ls : « Pas d'église, pas de discours, pas de soldats. » 11 avait dit de plus, bien des fois, qu'il voulait les obsèques les plus simples. Comment concilier ces désirs avec et la nécessité qui s'impose à la France d'honorer son grand enfant et le désir de tous les fidèles amis et admirateurs du Maître de lui rendre un dernier hommage? La question seia réglée ce soir. M. d'IIauterive s'est rendu ce matin à Paris pour s'occuper de tous ces détails.
Midi. — Je viens de pénétrer dans la chambre du Maître. Si petite et si gaie, avec ses meubles de citronnier, sa tenture blanche à Heurs et oiseaux bleus, elle s'éclaire seulement de deux bougies placées sur la table, à côté du lit. 11 est là, étendu, comme pour une sieste, dans son costume de travail, la blouse et le pantalon à la hussarde, gros bleu, qu'il alïectionnait. i)u col et des inanches la chemise blanche bordée de rouge dépasse comme des colliers de sang. Les mains, réunies sur la j)oiirine, ces mains nerveuses gardent encore l'empreinte de la vie. Et la tète, cette tête si belle dans son auréole de cheveux blancs, repose doucement sur l'oreiller. La mort lui a rendu toute sa beauté, et surtout cette netteté du profil qui était si bien l'image de son ànic. A ses pieds quelques Heurs, et, au nmr, le veillant une dernière fois, le portrait de so[i père qui sourit...
2 heures. — Les trains de Paris continuent à amener une aflluence considérable, malgré le mauvais temps. Et parmi les visiteurs je reconnais :
Comte Primoli qui apporte une magnifique palme; Masscnet, marquis de Gradovosky, Lucien Marc, Léopold Lacour, Jules Case, vicomte de BoiTelli, Jules Claretie, Henry Houssaye, M. et M"^ Worms, M. et M'"* Jules Dupré, Edouard de Tras, H. Singer, J. Delafosse, Ch. de Courcy, Léon Cléry, Ch. Grandjcan, Laudrac, Guillaume Dubufe, G. Bcrardi, de Lassus, Claude Kajon, secrétaire particulier du ministre de l'Instruction publique; Lafontaioe, M"^ Pasca, M"* de Tlièbes, G. Roger, agent général de la Société des auteurs, E. Lambert, baron Taylor, Toudouze, Edgard Ctjmbes, Iletzel, Bianchi, Chéramy, M"* Marie Delaporle, vicomtesse de Dax, Calmann-Lévy, etc., etc.
Enfin arrive le peintre Détaille, qui s'installe auprès du lit où le xMailre repose et en dessine un admirable crayon. C'est, d'ailleurs, le seul dessin que la famille autorise, et M. de Saint-Marceaux, aidé de M. Moncel, l'auteur désigné de la statue du général Dumas, prend un moulage du visage et des mains.
4 heures. — Le testament n'a été que parcouru hier soir, dans le but seul de savoir quels étaient ses ordres pour ses obsèques. Et la famille, dans le pieux désir de se conformer à ses volontés, ne sait trop que faii'e. Tuuchée de l'empressement que nous mettons tous à vouloir dire au public qui s'intéresse à leur père et mari, elle hésite pourtant à satisfaire notre curiosité. On peut savoir cependant que le Maître n'a désigné aucun exécuteur testamentaire. Ayant testé dans le sens de la plus large équité, il avait la conviction que les siens sauraient se soumettre pieusement à ses désirs de concorde et de paix, en son souvenir. On croyait qu'il aurait désiré être enterré à Villers-Cotterets où sont déjà son père et son grand-père. Mais il indique d'une façon précise le Père-Lachaise ou Montmartre. C'est donc l'un de ces deux cimetières qui sera choisi.
5 heures. — On nous permet enfin de voir quelquesunes des dépèches qui ont été envoyées à la famille Dumas. En voici quelques-unes :
ALKXANbUi: I)IMAS FII.S ITIJ
Miiiistre de llnstrucUtni publique à M. (Vllauterive,
Marhj.
a Au nom de l'Université tout entière, je vous prie (le fiiire comiaiii'c à M'"" Alexandre Dumas le profond senliinent de dnuleur que nous éprouvons de cette perte ii-réparable ettle lui ti-ansmellre en nienie temps l'hommage de mon respect et de ma sympathie. «
Combes.
Duc (CAumcde à M. (Vllauterive.
« Reçois dépêche. Expliquez à tous les vôtres la douleur que me cause la mort du grand homme, de l'ami »
AU.MALF.
Le grand chancelier de la Légion d'honneur avait re.;u hier soir la dépèche suivante :
cr Mon général, la famille Alexandre Dumas me confie la douloureuse mission de vous apprendre la mort de l'illustre maître. »
Ange Galdemar,
Secrétaire du Comité de la statue du général Dumas.
Le général Février a répondu :
« Le srrand chancelier de la Lésfion d'honneur adresse à la famille Dumas l'expression de ses regrets et de ses vives sympathies. »
Général Février.
M"" Sarah Bernhardt a envoyé deux dépêches empreintes du plus profond senliinent :
a poitTo. — A Madame Alexandre Dumas : Quelle abominable nouvelle! madame. Je vous offre ma profonde douleur, ne pouvant chercher à consoler la votre. »
Sarah Bernhahut.
17i LF.S TROIS DUMAS
« Ponio. — A Madame Coletle Dumas ; Madame, la mort de votre père me frappe douloureusement, car je l'adorais. Je vous plains, oh! je vous plains de tout mon cœur.
Sarah Berniiardt.
De M. Ambroise Thomas :
« A Madame Dumas : Quelle douloureuse stupeur! Je pleure mon cher ami toujours si bon pour son désolé confrère qui partage votre immense chagrin. »
Ambroise Thomas.
Enfin, le duc d'Aumale, à la suite de la séance de l'Académie qui a été levée en signe de deuil, a envoyé la dépèche suivante :
« Croyez à la profonde douleur que me cause la mort du grand homme dont l'amitié m'était si chère, »