‹ Les trois DumasChapitre 29 sur 58 · AUMALE · texte numérisé non relu

AUMALE

Voici l'acte de décès :

« Le vingt-sept novembre 1803, à six heures quarante-cinq du soir, est décédé à Marly-le-Roi, en son domicile, 1, rue du Champflour, M. Alexandre Dumas Davy de La Pailletterie, homme de lettres, grand-oflicier de la Légion d'honneur, membre de 1 Académie française, né le 27 juillet 1824, à Paris, fils de M. Alexandre Dumas Davy de La Pailletterie, époux de Henriette-Cécilc-Renée de La Bruyère, sans profession, âgée de quarante et un ans, et veuf en premier mariage de Nédéla Knorrindg.

« Les témoins ont été : MM. Lecourt d'Hauterivc, lieutenant au l"" chasseurs à Melun, âgé de trente et un ans, gendre du défunt, et de La Charlotterie, chef de bureau au P.-L.-M., âgé de cinquante ans, filleul du défunt. »

6 heures. — La nuit est venue. La maison, si pleine tout à l'heure, se vide peu à peu.

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Tout le nioiulo a rc|)ris le train et nous restons seuls. M. d'IIauterivc revient de Paris et voici ce qui a été décidé :

Alexandre Dumas sera mis en bière ce soir en présence des seuls membres de la famille, de son filleul, du docteur Favre et de M. Galdemar, que le Maître affectionnait particulièrement.

Puis demain vendredi, à dix heures, un fourgon, suivi de voilures où prendra place la famille, le conduira, :2:2, rue Alphonse-de-Xeuville, dans cet appartement où il n'est jamais entré.

Une chambre ardente sera installée dans la salle à manger. A partir de deux heures, les amis du défunt seront admis à y défiler.

Comme je l'ai dit : « Ni église, ni discours, ni soldats. » Il ne sera pas envoyé de lettres de faire part.

Les obsèques auront lieu samedi 30 novembre, à midi.

Le corps sera conduit directement au cimetière Montmartre.

Il sera déposé dans un caveau provisoire en attendant le monument.

Telles sont les volontés du défunt. Son testament est formel à ce sujet, comme d'ailleurs sur les autres points. Sa fortune est divisée également entre ses filles et sa femme qui ne sera qu'usufruitière. Les œuvres vianuscriles ne devront être ni publiées, ni représentées. Une pension est faite à M. de La Charlotterie. Enfin le portrait du Maître par Meissonier ira au Louvre. Beaucoup de dons et souvenirs à des amis (il y en a plus de deux pages) sont inscrits au testament. On les connaîtra ultérieurement.

Quant à la part de l'Etat dans ces obsèques, elle se réduira à se faire représenter par le ministre de l'Instruction publique. Dumas a voulu que sa mort fut simple, comme sa vie. Sa volonté sera respectée. M. Uoujon a simplement télégraphié pour savoir le jour des funérailles.

Enfin, M""' la princesse Mathilde, qui avait annoncé sa visite, n'a pu venir, empêchée par les prières de ses amis, qui ont craint pour elle les émotions d'une si douloureuse visite.

8 heures. — Et laissant la famille à son pieux devoir, je me retire en me remémorant ce mot, si poignant aujourd'hui, qu'il disait, il y a longtemps, au docteur Béni-Barbe :

— Soignez-moi bien, docteur ! Je ne veux pas mourir par le cerveau!...

« P.-S. — La mise en bière a été faite en présence de M'"^ Dumas, des filles du Maître, de M. d'IIauterive, de M. Galdemar et de M"* Foulon.

Au moment où on allait fermer le cercueil de chêne et de plomb, M"'° Colette Dumas s'est jetée sur la bière en suppliant qu'on la laissât encore voir son père... On a dû l'emporter. »

Du 30 novembre 189:3.

Hier matin, à dix heures moins un quart, un fourgon des pompes funèbres s'est rendu à Marly pour emmener le corps d'Alexandre Dumas.

Dans le fourgon, M™" Dumas et M. d'IIauterive ont pris place. M'"* Colette Dumas, M'"" d'Hauterive, M. de La Charlotterie, le docteur Favre et le docteur Landolt suivaient dans deux landaus.

Le cortège a descendu la côte de Marly et, traversant Port-Marly, Rueil, Nanterre et Neuilly, s'est rendu rue Alphonse-de-Neuville.

Une chambre ardente y avait été préparée dans la salle à manger. Elle est toute tendue de draperies noires brodées d'argent. Le cercueil est entouré de quatre lampadaires. Il est recouvert de l'habit d'académicien avec l'épée.

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Aux pieds du catafalque, un coussin supportant les dôcDi'ations.

Des couronnes nombreuses sont apportées. Parmi celles-ci on remarque : celle de la princesse Mailiilde toute en immortelles jaunes, celle du théâtre du Gymnase, dont Dumas fit pendant vingt ans la fortune, toute en roses et en palmes d'or, celle de M. Jules Claretie, l'un des amis les plus dévoués du Maître.

Le défilé des amis et admirateurs du Maître a commencé vers une heure et demie et n'a cessé que dans la soirée.

M™* la princesse Mathildc est venue s'agenouiller au pied du cercueil de son ami.

Au moment où elle se retirait est arrivée une dépêche du prince Napoléon ainsi conçue :

« Les lettres françaises font dans la personne de votre père une perte irréparable. Croyez à la part sincère que je i)rends à votre douleur.

« Napoléon. »

Parmi les personnes qui sont venues s'inscrire, citons :

MM. Léon Bour2:eois, Challcmcl-Lacour, Lépinc, M. et M""' Ambroise Thomas; MM. Puvis deChavannes, Arsène Houssayc, Adolphe Gochery, Ernest Boulanger, Jean Richepin, Eu.^ène Morand, Léopold Lacour, Gaston Bérardi, Guillemet, Henri Bagnières, le prince de Sagan, le comte de Tracy, le baron Jules Legoux, Eugène Bertrand, Albert Sorel, Georges Grisier, Gaston Paris, Cil. lUict, Flameng, Jules Claretie, Marck, directeur de l'Odéon ; Thomé, Ailricn Bernheim, Francisque Sarccy, Louis Dcprct, Bouquet de La Grye, Pingard, Gustave Moreau, le général Turr, l'aul Ollcndorff, le docteur Béni-Barde, Frédéric Febvre, Baillet,M"'° Blanche Pierson, Emile Bergcrat, Auguste Germain, etc.

Nous arrêtons là cette nomenclature. Il nous faudrait citer tout Paris.

Contrairement à l'opinion générale, les funérailles n'auront pas lieu aux frais de l'Etat. Ledésirde Dumas d'être enterré avec simplicité a seul empêché l'Etat de prendre ces obsèques à sa charge. Le Président de la République se fera représenter. Le ministre de l'instruction publique assistera en personne.

Au sujet du testament de Dumas, disons que les renseignements donnés hier sont des plus exacts.

Nous pouvons ajouter que la propriété de Marly a été l'objet d'une mention spéciale. M""' Dumas en aura, sa vie durant, la jouissance pleine et entière, ainsi que des souvenirs de famille dont elle est pleine.

Ce testament commence ainsi : « A certains indices, je sens que je ne vivrai pas plus d'une année encore...» Suivent deux pages du sentiment d'affection le plus touchant pour iM'"" Dumas.

Viennent ensuite le règlement des intérêts, les dons, et il se termine par l'intention de rédiger plus tard, plus à loisir, ce testament écrit dans la prévision d'une catastrophe.

Quant aux œuvres inédites, l'interdiction de les publier n'est point aussi formelle qu'il a été dit. Dumas laisse tous ses papiers à sa femme, avec des inslruclious. Tout fait donc espérer que nous pourrons voir La Roule de Tlièbes.

Ainsi que nous l'avons dit, les funérailles auront lieu aujourd'hui à midi. On se réunira rue Alphonsede-Neuville, :22, et on se rendra directement au cimetière Montmartre.

Les cordons du poêle seiont tenus par MM. Henry Roujon, représentant le gouvernement; le général Février, grand-chancelier de la Légion d'honneur ; Gaston Doissier, représentant l'Académie française; Edouard Détaille, pour l'Institut; Victorien Sardou, pour la Société des auteurs et compositeurs dramatiques ; Jules Claretie, pour la Comédie-Française; Emile Zola, pour la Société des gens de lettres, et l'amiral Duperré, représentant la famille. Au cas où

le général Février, un peu souffrant, serait obligé de suivre en voiture, il serait remplacé par le général Jacquemin, vice-président du Comilé de la statue du général Dumas.

La Société des auteurs dramatiques s'est réunie hier et a décidé que la Commission se rendrait en corps aux obsèques.

Tous les détails ont été réglés par son agent M . Roger, qui était aussi un ami du Maître et dont le zèle a été fort affectueux en ces tristes circonstances. Une immense couronne sera portée par quatre huissiers et tous les membres de la Société sont invités à se joindre au cortèiire.

Du !«' décembre 1895.

SES ODStlQUES

« Pas de soldats », avait dit Alexandre Dumas. Il faut croire que les gardiens de la paix avaient pris cela pour eux, car leur indifférence a été parfaite.

Pénible déjà, à bien des points de vue, cette triste cérémonie, que nous aurions voulue le plus respectueux hommage rendu à un Maître, s'est transformée en une sorte de débandade d'un caractère poignant. Il y avait des « sergots », mais ils étaient massés sur le boulevard Pcreire. Il paraît qu'on avait fait l'honneur au Conseil municipal de s'inquiéter de la séance d'hier... Eu tous cas, la brigade d'agents n'a [)as eu à se déranger, et les quelques gartiicns de la paix (|ui accoMipagtiaieni le collège, n'ont l'icn l'ail jiour faciliter le dégagement de la maison mortuaire, ni les abords du cimetière, ni le caveau.

La famille Alexandre Dumas, si grand élait le désordre, a été obligée, pressée parla foule, de se retirer alors que trois cents personnes au mi»ins devaient encore déliler.

Le cortège s'est mis en marche à midi. En avant, marchaient deux chars portant des couronnes. Suivait le corbillard de seconde classe, mais sans ornements et trainé seulement par deux chevaux.

Les cordons du poêle étaient tenus par M. Henry Roujon, directeur des beaux-arts; Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie française; Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ; Edouard Détaille, membre de l'Académie des beaux-arts; Victorien vSardou, président de la Société des auteurs dramatiques; Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française ; Emile Zola, président de la Société des gens de lettres ; le commandant Bizard, officier d'ordonnance du général Février, grand-chancelier de la Légion d'honneur.

Ainsi que nous l'avons dit, celui-ci, souffrant, avait prié M. Galdemar de demander au général Jacquemin de vouloir bien le remplacer.

Celui-ci, souffrant aussi, a prié M. Galdemar de l'excuser auprès de M'"'' Dumas. Le général Février, qui, en cette circonstance, voulait être présent au titre de président du Comité de la statue du général Dumas, a envoyé son officier d'ordonnance.

Derrière le char, on voyait le commandant Germinet, représentant le Président de la République; puis la famille : M. dllauterive, en uniforme de lieutenant de chasseurs achevai ; M. de La CharlotterieetM. René Lippmann, petit-fils du défunt.

Derrière eux, M. Combes, ministre de rinstruction publique, et MM. Lockroy, Mesureur et Léon Bourgeois.

Parmi les couronnes, on remarquait principalement celle de la Société des auteurs, immense bouquet de roses, porté par quatre huissiers; celle de M""" la princesse Mathilde, celle de M"" Sarah Bernardt, toute en orchidées ; celle de la Comédie-Française et plus de cinquante autres plus belles les unes que les autres.

Et d'un pas rapide, le cortège s'est mis en route, sous un ciel triste, tout gris, mouillé de pluie. La

AT.r.x.vNDur: dumas fii,s 181

foule rop:;irilc passor, se montre les comédiens et les liommos politiques. On passe devant la statue d3 Dumas père qui, une dernière fois sourit à son fils. C'est le moment le plus solennel, le moment vraiment émctuvant de la cérémonie, le seul.

On passe, et quelques minutes après, on entre au cimetière dans une bousculade qu'il faut renoncer à décrire.

La Commission des auteurs, venue en corps, l'Académie française, la Comédie- Française, sont pressées, envahies, et doivent renoncer à défiler. Chacun s'évade comme il peut, la plupart sans avoir seulement pu passer une dernière fois devant le cercueil du Maître. Pauvre Dumas! était-ce ainsi qu'il avait voulu réellement ètreaccompagné, par une foule péniblement impressionnée et éparpillée?..

Un fâcheux accident n'a pas peu contribué à nous attrister davantage. M'"" d'IIauterive, accablée de douleur, n'a pu résister à un tel envahissement. Et son mari a dû l'emmener et la soustraire à cette cohue. Elle allait s'évanouir...

Aussitôt après la cérémonie, M"^* Dumas est rentrée seule à Marly.

La foule s'est précipitée autour du caveau, couvert de couronnes. Et quelques âmes tendres ont arraché quelques Heurs, qu'elles sont allées porter sur la tombe de la « Dame aux Camélias », Marie Duplcssis.

Pour compit'tor coUo biographie do Dumas file, voici un article que je publiai dans le Figaro, le lendemain de sa mort, iS novembre IH'Jo :

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