DUMAS INTIME
Alexandre Dumas fdsest donc mort dans cette propriété de Marly-le-Hoi qu'il aimait tant. De plus en
plus, il y prolongeait ses séjours. Il s'y installait souvent dès le mois de mars et y restait jusqu'en décembre. C'est une grande maison toute simple, mais admirable surtout par son parc oij les arbres centenaires sont nombreux. Il avait hérité cette propriété de l'ami de son père, de Leuven, qui la tenait luimême de son père. Et c'était une des joies de Dumas fils de montrer, dans son jardin, le banc où M'"^ de Staël avait juré un éternel amour à l'assassin de Gustave III.
Il y a trois ans, étant installé à Marly, je le rencontrais presque tous les jours dans la foret qu'il arpentait de son pas tranquille et solide. Une canne, dans sa main, n^était là qu'un ornement. Les bras jetés derrière le dos, il gravissait comme un jeune homme les côtes de 3Iarly, sans souffler, sans s arrêter, ni se soutenir. Il avait soixante-huit ans à celte époque; il en paraissait cinquante-cinq à peine.
Et c'était toujours, sous le chapeau de feutie penché sur l'oreille, ses yeux si clairs et si perçants qui vous fouillaient jusqu'au fond de l'âme — je n'en vis jamais de pareils qu'à Lenbach, le grand peintre bavarois — et cette bouche un peu boudeuse, mais si bonne, à qui savait voir.
Car il faut le dire bien haut, Dumas était un bon, un cœur tendre s'il en fut. Mais il fut dans la vie de son cœnr, dans sa pitié si l'on veut, ce qu'il fut dans la vie de son cerveau, dans son œuvre. Il voulait voir et savoir. On ne le dupa jamais. Cet homme, qui eut la plus nette et la plus claire intelligence de son temps, avait besoin de légitimer à ses yeux tous ses actes par des raisons qui lui paraissaient péremptoires. Ces raisons, avec sa lucidité unique, il les percevait du premier coup, et dès lors restait immuable. De sorte que ce qui paraissait le fruit d'une humeur ou de la dureté, n'était jamais que le résultat de réflexions, qu'il avait faites plus rapidement que les autres.
L'affaire Cliéret en est un frappant exemple. N'admettant pas qu'on lui fît faire la charité malgré lui.
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il laissa crier, se laissa même injurier, tint bon, encaissa ses cinq mille francs qui, huit jours après, étaient distribués sans qu'on en sût rien.
A la Société des auteurs, bien souvent il compléta les secours demandés [lar un mnlhcui'eux et diminués par la Commission, toujours généreuse, maisassaillie! Et ce n'était qu'à la mort du bénéficiaire que l'on apprenait la charité du Maître.
Pour ne parler que des morts, je ne citerai que Villiers de L"lsle-Adam, aux besoins duquel il subvint en grande partie. Et sa touchante pensée de consacrer les droits d'auteurs du Marquis de Villemer, qu'il avait fait entièrement, à acheter au bon Manceau, le dernier ami de George Sand, sa maison de Palaiseau? Et Agar, et tant d'autres, écrivains ou comédiens, qui vont perdre, avec lui, le plus clair de leur subsistance !
Des traits de bienfaisance de Dumas, il y en a mille et un. Celui-ci entre autres : Un petit employé des finances vient le trouver (une fois par semaine, il recevait tous ceux qui avaient besoin de lui) et lui dit : « Je vais me marier, je suis pauvre, j'ai besoin d'argent pour ma noce. » Dumas se renseigna etdotma cinq cents francs. Sa charité est là tout entière. II voulait savoir à qui il donnait. Comme il savait voir, il ne se laissait prendre à aucun artifice de réclame ou de snobisme. Son œuvre n'était point de celles oij la morale se paye de mots, sa vie n'en était point non plus.
Pourtant, une grande inlluence pesa sur sa vie et bien souvent lui fit modifier ses résolutions.
Peut-être, s'il pouvait lire ceci, sourirait-il. Et cependant c'est la vérité. Mais il n'en voudrait rien croire, parce que cela heurte précisément la grande prétention de toute sa vie^ et sa nature même. « Dumas fils avait une àme de dompteur », me disait l'un de ses parents et cela est exact. Il fallait que cet homme matât. Il le disait bien souvent, que jamais
femme n'eut d'empire sur lui. Et pour qui a lu la préface de L'Ami des Femmes, cciie assertion ne sera pas étonnante.
Eh bien, au fond, jamais homme ne fut plus soumis à sa femme que celui-ci. Quiconque voulait obtenir quelque chose de Dumas devait prendre le chemin le plus court, par le salon. Chaque matin, soit rue de Longchamp, soit boulevard Saint-James, soit avenue de Neuilly, soit place Wagram, soit enfin dans le célèbre hôtel de l'avenue de Viilicrs, chaque matin il entrait chez sa femme, s'asseyait sur son lit et causait avec elle. C'était à ce moment que M'"^ Dumas obtenait de lui ce qu'elle voulait. Doucement, càhnement, elle ne se laissait intimider par aucune rudesse, et lorsque Dumas avait déclaré, par exemple : « Je vous préviens, madame, que je n'entends pas recevoir chez moi les gens qu'on a voulu me présenter hier », huit jours après ils dinaient chez lui si W" Dumas l'avait voulu. Enfin, M""" Dumas lui fut, pour ses œuvres, bien souvent le plus précieux conseil.
Et puisque je parle de ses amis, il faut rappeler les fameux dîners du mardi. C'était le jour de Mcissonier. N'était admis qu'agréé par celui-ci. On y voyait : Charles Narrey (« Dumas, je te léguerai mon portrait. — Où le mettrai-je? — A table, papa! » intervient M"'' Jeannine), Henri Lavoix, Mirault, amiral Duperré, Protais, général Cambriels. Autour de ces immuables, quelques autres amis, ou la famille, comme M. Lippmann, qui avait épousé la fille aînée, Colette, M. de Caillavet, etc.
Après diuer on passait au billard, où DumasetMeissonier faisaient leur partie. Ayant tous deux de grandes prétentions au carambolage, ils passaient la soirée à se faire des concessions et à mal jouer, pour ne pas se contrister mutuellement. Et en plus du sourire qu'amenait involontairement la vue de ces deux corps si différents autour de ce tapis, l'un se haussant sur
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In pointe des pieds, l'autre se coucliant à pl;U ventre, il y avait joie à les voir si indulgents...
A côté de ces amis quotidiens, qui ne pas citer? Toute la France intelligente et toute 1 Kuro[)e. Dans le monde des comédiens, il ne fréquenta guère que les inlcrprcles féminines de ses pièces. La plus célèbre de toutes fut Desclée. On sait combien il l'admirait et combien il la pleura. Puis M"" Delaporte, Croizette et M""-' Pasca furent les trois femmes de théâtre pour lesquelles il [)roiessa le plus d'admiration.
Dans le monde des peintres, il eut aussi de vives amitiés. Parmi les plus conn«s, il faut citer le peintre Léon Flahaut, dans le château duquel, en Sologne, il passa de nombreux étés, et où un pavillon lui avait même été construit, et le peintre de Xitlis.
Quant à ses amis d'aujourd'hui, c'était tout l'Institut, et, parmi les jeunes, Paul Bourget qu'il affectionnait profondément et estimait au plus haut point.
C'est vers l8Go qu'il se maria. Toujours préoccupé de domination, il mettait une certaine grâce à raconter que sa femme, princesse Xai'ischkine, accourait à ses appels, du fond de la Russie, passant cinq jours en chemin de fer, pour rester quelques heures avec lui. C'était aussi le faible de Balzac avec M'"" Hanska...
De son mariage Alexandre Dumas eut deux hlies : l'une, Colette, qui épousa M. Maurice Lippmann, dont la sœur épousa notre ami Armand de Caillavet. La seconde fille, Jeannine, a épousé, il y a cinq ans, le capitaine de chasseurs d'IIauterive, actuellement en garnison à Moulins. M""" Colette Dumas, divorcée aujourd'hui, a deux lils. M"" d'IIauterive n'a pas d'enfants.
Alexandre Dumas adorait ses filles, pour lesquelles il était le plus doux des pères.
Je connais un trait bien touchant de l'amour profond de ce père. Sa fille Jeannine était souffrante et restait étendue, ce jour-là, sur sa chaise longue. Son père arrive :
— Qu'as-tu?
— Kien... Je viens de me tordre le pied!...
Et voilà le bon et grand vieillard qui s'agenouille, prend dans ses mains le pied de sa fille et, pendant une heure, doucement, le masse, le presse, s'exclamant : « Ça va-t-il?... Te fais-je mal?... » et toutes les cajoleries du plus doux des pères.
Il était, aussi, de la part de ses enfants, l'objet de la plus absolue tendresse. S'il y avait conjuration, dans sa famille, c'était pour lui rendre la vie aimable et douce. On le voulait heureux, avant tout. Lorsque M'"" Dumas mourut, sé|*arée d'ailleurs de son mari depuis quelque temps déjà — elle habitait avenue Niel avec M""' Colette Dumas, l'hôtel avait été vendu et Dumas habitait rue Ampère — lorsque sa femme mourut, Dumas déclara à ses filles qu'il allait se remarier : « Il n'y aura rien de changé chez moi, il n'y aura qu'une enfant de plus », écrivit-il.
Personne ne songea, un instant, à s'opposer à cette nouvelle union. Elle fut loyalement acceptée, dans cette unique pensée : Que notre père soit heureux. Heureux, il l'était, avec sa femme M'"" Henriette Régnier, la fille du célèbre comédien, épouse divorcée de M. Escalier, le peintre-architecte bien connu. On sait que M'"" Dumas est morte au mois d'avril dernier et que Dumas se remaria voici juste six mois.
Quelques jours après il partait pour Puys où, on le sait, il possédait un chalet. Il y tomba malade etrevint s'installer à Marly vers la fin de septembre.
Que de pages il y aurait encore à écrire sur la vie de cet homme admirable, l'une des plus pures gloires de la France, au génie si français tout de clarté, de mesure et de fermeté !
Mais son enfance, il nous l'a dite lui-même dans ses pièces (/<? Père prodigue), dans ses romans {l'Affaire Clemenceau), dans toutes ses préfaces. Mais sa jeunesse c'est la Dame aux camélias, Diane de Lys, le Demi-Monde, Le Fils naturel. Mais sa vie avenue de
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Villiers, on nous l'a décrite maintes fois, dans cet hùiol où, dès le seuil, ou se heurtait à une statue de son père, rempli d'œuvres d'art dont la vente fit tant de bruit et qu'il racheta presque toutes, et jusque dans ce petit château de Champllour à Marly, qui était les communs du château et sous les terrasses duquel on voit des caveaux profonds.
La France entière et tous les amis du beau du monde entier le pleureront avec nous. C'est une de nos plus grandes giuires qui s'en va. Avec lui disparaît un grand caractère, d'une trempe d'acier clair, luisant et net comme un « bistouri », selon le mot de IJourget.
C'était et ce restera l'une des plus belles figures de notre teiTe de France, et si l'on songe que toute son œuvre et toute sa vie furent toujours pesées et mesurées par lui au poids, à l'étalon de la morale et de la vertu, il n'est pas que le gendclettre pour le regretter, mais aussi quicon(|ue rôve chaque jour à l'améliDration intellectuelle de son pays et du monde.
Voici maintenant des notes qu'il a données, sur luimême, à Desbarolles :
« Je n'ai aucune disposition au surnaturel, pas plus d'ailleurs, qu'aux mathématicjues, qui en sont l'opj)osé. Je n'ai aucune superstition. Un très grand besoin d'aimer, de vénérer, aucun besoin qu'on m'aime. Je ne demande pas aux miens de m'aimer, je ne leur demande que de me croire quand je leur dis comment il faut vivre de faeon que je les aime, c'est-à-dire que je leur demande ce (pi'il y a di; plus difficile à obtenir, la contiancc et la soumission.
a Je suis moi-même tout ce qu'il y a de plus confiant et de plus soumis quand je crois qu'on ne veut pas
me tromper, tout ce qu'il y a de plus révolté et de plus rusé dès que je m'aperçois qu'on me prend pour dupe; en revanche, très indifierent au mal qu'on dit ouvertement de moi ou qu'on me fait publiquement.
« Il m'est impossible d'en vouloir à qui que ce soii qui m'attaque. On pourrait croire que c'est par orgueil que je suis ainsi, on se tromperait. Je suis très sincère, jamais je ne dis de quelqu'un ce que je ne pense pas, et je pardonne aux gens le mal qu'ils disent de moi, c'est que je suis convaincu qu'ils le pensent et que, pour eux, je le mérite...
« J'adore la société des femmes ; d'abord, c'est par elles qu'on apprend le mieux à connaître les hommes, et puis ce sont les innocentes par excellence; elles ne savent jamais ce qu'elles font, ce qu'elles ont l'ait, ce qu'elles doivent faire. Un homme intelligent doit leur avoir pardonné tout d'avance, excepté d'être mauvaises mères. J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour les empêcher de descendre quand je les ai vues en haut, et pour les faire remonter quand je les ai vues en bas. La Daine aux camélias et VAmi des Femmes sont nés de ce double principe.
« Je ne connais pas de plus beau spectacle que celui d'une femme belle et honnête ; mais je tiens à ce qu'elle soit belle pour qu'elle ait quelque mérite à être honnête...
« J'ai une acquisivité effrayante ; je n'ai aucun besoin personnel, et je ne puis m'empêcher, quand j'achète un objet d'art, par exemple, qui me plaît beaucoup, de calculer tout de suite ce que je pourrais gagner à revendre cet objet, peut-être moins pour le gain que j'en tirerais que pour me prouver que j'ai vu juste. J'ai une grande prétention à la prévoyance et à la prévision. J'adore l'argent pour la puissance qu'il peut donner et pour le bien qu'il peut faire. Je méprise les prodigues et je hais les avares; ils ne savent ni les uns ni les autres se servir de l'argent. J'adore les généreux et les charitables. Je ne crois
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pas qu'il y ail une jouissance plus grande que celle de donner. C'est donc par égoïsnie que je voudrais cire riche comme lous les Koiliscliild réunis. Je conlinuerais île vivre cl je changerais la face de hicn des choses dans ce pays-ci.
(c Un homme qui a reçu une grande forlune el qui en use mal ou qui thésaurise me paraît être non seulement le plus sot, mais le plus méprisahle des hom mes. J'aime peut-être mieux le voleur; au moins a-til une raison à donner quand il vole ; le riche avare n'en a pas.
« Jusiiu'à présent, je n'ai aucune peur de la mort. Je vois dans le monde une harmonie admirable où rien n'est à modifier. Je suis convaincu que cette harmonie ne s'interrompt pas et qu'elle est dans la mort tout autant que dans la vie.
Enfin voici pour terminer celle biographie, ce que Alexandre Dumas disait de son fils :
« Alexandre cherche et adopte un type. Ou plutôt un type le rencontre et le prend. Ce type est l'embryon de la pièce. Dans La Dame aux camélias, il s'appelle Marguerite Gautier; dans Diane de L?/s, c'est la dame aux perles; dans Le Demi-Monde, c'est Suzanne d'Ange; dans La Question dUirgent.,c'csl Jean Giraud; dans Le Fils naturel, c'est Jacques Vignot.
« Ce type n'est point un type idéal, mais matériel : il existe ou il a existé. Les quatre derniers types choisis par Alexandre auraient pu, et je pourrais même dire ont pu assister à la première représentation cl se saluer, comme s'ils passaient devant une glace.
« Autour de ce type, moral ou immoral, élégant ou ridicule, il groupe d'autres types secondaires, mais vivants, mais animés comme le type principal. Ces
types, c'est un cercle tracé avec le compas de Tintelligence dans la société où nous vivons. Tout ce qu'il y a dans le cercle est pris comme poissons dans un iilet. Quelques-uns glissent à travers les mailles, c'est le fretin.
« Ce point trouvé, Alexandre commence par la scène qui lui paraît la plus comique ou la plus intéressante, le reste viendra après.
« Et le reste vient,
« Mais c'est là où est le labeur.
« Labeur terrible, incessant, interminable, qui lui prend ses jours, ses nuits, son intelligence, sa santé, non seulement sa vie spiritualiste, mais sa vie matérielle. Comme la chenille qui se fait papillon, la chrysalide ne trahit en quelque sorte la souffrance de sa transformation que par des soubresauts nerveux.
« Dix fois il respire et croit avoir fini. Dix fois il s'apcrroit que le travail est incomplet et recommence. Il refait des actes tout entiers et les change de place. Il enlève des personnages qu'il avait crus d'abord indispensables à son action ou il en met de nouveaux qu'il avait jugés inutiles et auxquels il n'avait pas songé.
« Si le directeur n'arrachait pas le manuscrit des mains d'Alexandre, il travaillerait toute sa vie à la même place. Et c'est bien simple ; n'ayant pas tout trouvé d'abord, il lui reste toujours quelque chose à trouver, »