LA QUESTION D'ARGENT
Après le triomplie du Demi-Monde, il ne pouvait plus guère être question de censure pour les pièces de Dumas fils.
Aussi La Question cV Argent n'a-t-ellepas d'histoire antérieure à sa représentation.
En revanche elle en eut après. Dumas fils a cru devoir la supprimer de sa préface populaire qui n'est qu'un admirahle hors-d'œuvre. Elle est pourtant intéressante à raconter. Le Constilutionnel de 18ol et La Presse de i868 la contiennent d'ailleurs.
Il s'agit de la polémique de Dumas fils avec Mirés, le fameux banquier.
Mirés, en 18ol, était dans toute la splendeur de ses succès financiers. Ses ennemis, et ils étaient nombreux, répandirent malicieusement le bruit que Dumas fils avait voulu le peindre dans Jean Giraud.
Et le numéro du Constitutionnel du 11 février 1831 contenait une longue lettre de Mirés à Dumas fils.
Dans cette lettre, Mirés se gardait bien de se reconnaître dans le personnage de Jean Gii'aud. Il était bien trop spirituel pour cela. Mais il faisait le procès de La Question cïargent en reprochant à Dumas de n'avoir pas compris la nécessité de l'agiotage, qui est le marché de l'argent, sans lequel les grandes entreprises industrielles n'existeraient pas.
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(^ FrappiS disait-il, du rôle et de l'importance que la spéculation a prise dans notre société, vous avez voulu donner une looon de haute morale en mettant la richesse acquise dans rcnceiiitc de la Bourse, en opposition marquée avec la richesse acquise par le travail en dehors de la Boui-sc, en inspirant de l'admiration et du respect pour celle-ci et de l'éloigncment pour celle-là. »
Gela n'était pas si mal compris... Et Mires combattait cette idée en faisant valoir les nécessités de l'agiotage.
« Le capital est une matière première, la principale, l'indispensable, et, à cette matière première, comme à tout autre, il faut un marché. Ce marché c'est la Bourse... Par l'association, le capital aggloméiv, on défriche, on cultive, on rend les ileuves navigables... on améliore le bien-être des masses, en un mot on moralise, on civilise. »
Et il ajoutait : « Si des fortunes, comme celle de Jean (liraud, se sont élevées par l'agio seul, aux dépens d'autres fortunes, c'ett là un mal, mais impossible à éviter, étant donné que toute médaille a son revers. En tout cas, mal inliine auprès de celui qu'amènerait la suppression du marché de l'argent.
« Ces idées grandes et justes, vous les avez méconnues, mon cher Dimias ; le peu que vous avez hasardé dans un passage de \otre œuvi'e sur le rôle de l'argent me paraît à la fois inexact et mesquin. Vous avez confondu le capital avec la somme de ressources journalières indispensable à la vie et tout injuste que vous vous montriez envers l'argent, vous lui avez prêté une influence qu'il n'a pas ».
Et il terminait en opposant, malicieusement. Mercadet à Jean Tiiraud.
A cette lettre, Dumas fils ne répondit pas. Il répondit seulement à une dernière phrase assez perfide qui pouvait laisser supposer qu<' Dumas fils avait demandé (juelques services à Mirés. Cette phrase disait :
•>Ji
LF.S TIîOIS DCMA.S
(c Si vous vous étiez plus rapproché de moi, si vous vous étiez souvenu de vos lettres si intimes et si amicales... »
A ce mot : intimes, Dumas fils répondit ce simple mot :
« Mo7i cher Mirés,
« Je viens de lire votre article. Voilà qui est convenu. Quand je ferai une pièce vertueuse firai vous demander des conseils et quand vous ferez une opération honnête, firai vous demander des actions. »
Quelques années après eut lieu le fameux procès Mirés. Celui-ci réveilla la querelle de La Question d'argent dans une lettre où il insinuait que Dumas fils avait écrit sa pièce à l'instigation des Péreire qu'il avait représentés sous les traits de M. de Cayolle, tandis que Jean Giraud c'était lui, Mirés.
Dumas fils répondit par la belle lettre que l'on peut lire dans le deuxième volume des Entf actes et Mirés ferma le débat par une lettre où il se défendait d'avoir jamais eu l'intention de porter une telle accusation, lettre dans laquelle il citait les jugements qui l'avaient acquitté et promettait solennellement de refaire la fortune de ceux que son arrestation avait ruinés.
Dumas ne répondit pas et l'affaire en resta là.
Ali.xandri; Dl.mas fils d'après une Iithos<r;iphic (1860)