L'AMI DES FEMMES
Cette pièce fut représentée en 1864. Elle fut froidement accueillie par le public et quand on songe à la magnifique carrière qu'elle vient de fournir, en 1894 et 1895, à la Comédie-Française, on peut affirmer qu'elle n'avait qu'un défaut : elle était venue trente ans trop tôt.
A la suite des représentations de 18G4, Dumas fils avait cru devoir opérer dans sa pièce quelques remaniements portant principalement sur le rôle de M. de Ryons, ce frère d'Olivier de Jalin. Quelques âpretés de ce caractère avaient été adoucies et, à la fin, M. de Ryons consentait à épouser M"" Ilackendorff. Dans la version de la reprise ces deux façons de comprendre Ryons ont été conciliées. Quelques-unes des duretés de Ryons ont été rétablies et le mariage a été indiqué comme probable.
Entre temps, Dumas fils publiait l'Edition des Comédiens. Dans cette édition il a rétabli sa pièce telle qu'il l'avait écrite la première fois et dans une admirable lettre à Taine il explique les raisons de ces changements :
«Vous regrettez, dit-il en substance à son ami Taine, que j'aie atténué, altéré même le caractère de Ryons, jusqu'à l'amener au mariage, c'est-à-dire jusqu'à le réduire aux maigres proportions d'un vulgaire pcr-
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sonnnge de comédie où tout est bien qui finit bien. Modiliei' Ryons de celle façon, c'est démcnlir tout son caractère.
« Sans doute ! mais il y a quelqu'un de plus fort que nous; c'est le public. Or le pui)lic m'a donné tort et j"ai cédé au public parce que la modification du caractère de M. de Ryons n'avait rien qui contrariât la thèse de mon œuvre.
« Car enfin mon œuvre, elle est dans le cas de M™'' de Simcrose.
<' Une femme du mond»^- d'un grand esprit m'écrivait un jour les lignes suivantes à propos d'un mariage mondain auquelle elle venait d'assister :
« Je me demande avec quel tremblement un homme qui comprend doit pe'nétrer dans la chambre d'une vierge. Quel chemin parcourent son esprit et son cœur avant (Fapprocher du lit dont les voiles transparents sont aussi lourds à soulever qucVairain'.' Quel est le plus ému de r enfant qui croise les bras sur son sein soulevé, ou de celui qui les doit dénouer, sans qu'un cri d' effroi déshonore ces lèvres que le baiser va clore? J'ai souvent rcffretlé de n'être pas un homme, mais je n'ai jamais pensé sans frémir à ce premier pas dans la possession, qui est imposé à riiomme, même quand la femme sait, même quand elle veut. Il y a là une minute terrible... Il y a un éveil forcé qu'aucune précaution ne sauve, où la pudeur souffre, gémit, agonise, et qui, cependant, tant le sacrifice est la trame delà vie, reste dans la mémoire, comme le moment enchanté cruel et doux, qu'une longue possession ne nous rend jamais. »
C'est là tout le sujet de r.\mi des Femmes, qui n'est pas M. d»' Hyons. C'est lui qui manie les fils qui vont rapprocher M. et M"" de Simerose, mais c'est de ceux-ci avant tout qu'il s'agit.
Dumas fils a donc cru pouvoir céder au public qui
avait condamné la sécheresse, la morgue, la dureté de cet homme indiscret.
Paul de Saint-Victor s'était fait l'interprète de ce blâme du public dans un feuilleton retentissant.
« Son amertume n'a pas même l- excuse du ressentiment; la vie n'a rien fait à ce garçon florissant et riche. Il n'a jamais aimé, il n'a jamais souffert, il est bronzé sans être brisé. »
Et il n'a même pas l'excuse de mépriser les femmes puisqu'il en use !
Tel fut le jugement public en 1SG4 devant la pièce représentée. Dumas fils s'inclina. Mais voici que, lisant la pièce, d'excellents esprits, comme Taine et M. Paul Bourget, comprennent admirablement de Ryons et le déclarent l'un des plus admirables types créés par Dumas fils.
Celui-ci put alors juger en connaissance de cause. Ce qui était admissible pour le lecteur ne l'était pas pour le spectateur, fùt-il Saint-A'ictor lui-même. Et s'il maintint le changement pour le théâtre, il maintint la première version pour le volume.
Et s'élevant alors à des sommets qu'il a rarement atteints, Dumas fils, voulant à tout prix que de Ryons reste garçon, écrit ces belles paroles qu'il sera toujours regrettable de ne pas voir imprimées dans ses œuvres pour l'édification de tous.
« C'est sur l'amour de l'homme pour la femme et de la femme pour l'homme que la vie de tous repose, mais ce n'est pas sur lui que repose la vie de chacun. Etant donné une moyenne de soixante années d'existence, l'individu passe ses dix-huit ou vingt premières années sans avoir la pensée ni le besoin de cette sensation ; et à peine a-t-il atteint quarante ans elle commence à lui faire comprendre qu'il n'y a plus beaucoup à compter sur elle. »
Vingt années seulement restent donc à l'amour sur soixante. Un tel sentiment peut-il donc prétendre à occuper toute la vie?
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« Cet amour de l'iiomme pour la femme n'est donc qu'un mode, une parUciilarisation, la [>lus séduisante, la plus poétique, des attractions uni\erselles nécessaires au ci-éateur pour le mouvement et l'harmonie des mondes, mais il ne saurait être le but unique de la destinée humaine. Celui qui la réduit à celte proportion la réduit et l'abaisse; il traiiit les desseins de la nature même qui a besoin de l'évolution successive et progressive de toutes les facultés contenues dans l'homme et il n'a plus à s'étonner du vide immense où il se trouve quand cette cause momentanée n'existe plus, puisqu'il a rompu le lien entre lui et le reste du monde. Si l'amour n'amène pas l'homme à la constiiution de la famille et à la communion avec l'humanité tout entière, avec le principe et l'éternité des choses il n'est qu'une commotion passagère et abrutissante, une déception à bref délai, un danger permanent pour l'individu et pour tout le monde. De là le mépris des religieux, des philosophes et des moralistes, pour les hommes qui ne voient à la vie d'autre emploi que l'amour, sous cette forme définie. »
Pourquoi donc alors les dramaturges prennent-ils ces hommes comme héros? Parce que l'amour est encore le meilleur agent de vie et de mort des cœurs et des âmes, là où la vie s'agite le mieux. Et c'est pour cela aussi que ces dramaturges sont invinciblement conduits à conclure au mariage qui est la fin de cette période, dans la morale, la famille, le devoir.
Quelle page! et digne de celui à qui elle a été écri te !
C'est dans l'Ami dc.<i Femmes que débuta Céline Chaumont. Dumas fils l'avait découverte au Gymnase. 11 la conduisit à Montigny et la fit engager.