‹ Les trois DumasChapitre 40 sur 58 · LA VISITE DE NOCES · texte numérisé non relu

LA VISITE DE NOCES

Cette œuvre est la première pièce nouvelle d'Alexandre Dumas fils, créée par Desclée à Paris.

Desclée pouvait vraiment plus mal tomber. Elle y fut admirable et c'est à la j^Iorifier que Dumas consacre toute la note de l'Edition des Comédiens.

Je ne puis, malheureusement, citer ici toutes les lettres de Desclée et les lettres de Dumas fils dont se compose le monument que celui-ci élève à son interprète. Et, d'autre part, l'histoire de Desclée, découverte par Dumas fils à Bruxelles, ramenée à Paris et imposée au Gymnase, l'histoire privée de Desclée, vingt fois racontée et dévoilée enfin par les Lettres à Fan- Fan, est trop connue pour que je n'aie pas à insister.

Je ne voudrais pas pourtant laisser passer cette figure sans la regarder. Je ne citerai pas la lettre, si connue, à Dumas fils le lendemain où, celui-ci l'ayant repoussée, elle se donna à un autre.

En voici plutôt une autre qu'elle écrivaitde Bruxelles en 18"0 :

«■Mais, mon Dieu, pourquoi ne suis-je pas heureuse on seulement eontenle? A''?/ arriverai-je jamais? E.reepté pendant les années de douleurs dont le souvenir me poursuit, dont je parle sans eesse, ce qui fait que je finis par rabâcher, depuis cette époque où j'étais fille de joie avec les apparences de fille

ALLXANUUi: DUMAS 1 ILS l^.W

bi('n ffurdre, depuis que je me suis éeliappée de eelle (julère, je )i'(ii eu ù me plaindre de rien et de personne. Que de femmesbeniraienl le Ciel! Je me porte bien, la salle est eumble, eliaque soir des /leurs et des triotnpiies à rassasier tous les minotaures du théâtre. . . Eh bien, non, ça m\'st éfial... Quoi qu'il en soit, ce bonheur relatif, cette situation indépendante^ c'est à vous que je la dois, vous qui vous êtes donné la peine de lutter pendant deux ans contre tous et contre moi-même; aussi, que vous // teniez ou non, il me semble que vous êtes ce que f aime le mieux et le plus au monde.

Dcsclce aima Dumas qui ne l'écouta jamais : « Je n'ai jamais compris ce qu'on décore du nom d'amour entre auteur et comédienne et j'aurai parcouru toute ma carrière sans tomber dans cette erreur psychologique et sans lever cet impôt l>anal. »

Et pourtant Desclée l'adorait. Et quelle femme que celle qui pouvait écrire :

Yafjabonde, vous m'avez appelée vagabonde. Ce mol me poursuit. Quand vous parle-.:, je vous écoute de toutes mes forces... Je vous reffarde quelquefois avec un sourire bête. C'est à ce moment-là que vous me faites le plus de mal... Je me figurais que, même dans une position irréf/ulière, on pouvait être une honnête femme et pas une vagabonde... Alors les femmes quon n épouse pas doivent toutes rester vierges. Oui, f avais l'honnêleté instinctive. Je n'étais que chasteté. Ce qu'on m'a fait sau/frir depuis ma première robe décolletée jusqu'au reste! Je suis maintenant de l'autre côté du ruisseau, (letrie, meurtrie, souillée, )nais immuable... Maintenant oui., je vous l'ai avoué, j'arrivais à tapies, un paijs nouveau ; f avais déposé ma robe empoisonnée a la frontière ; // me ."ioiiblait que je renaissais; )nes proniers succès }>i'enivraie)tt. Il était beau, il avait l'air si iloux. Je

n'avais été que vendue, me donner avait un attrait pour moi. . . Je voudrais que vous me donniez, la main.. . Je veux que vous me disie:i que les misérables qui m'ont violée, profanée, ne valent pas la poussière que fait ma traîne. »

Enfin, un jour elle écrit à Dumas, lui demandant de « la sauver. » 11 comprit et lui écrivit une lettre trop longue pour être reproduite ici et trop intime peut-être. Désespérée, Desclée prit un nouvel amant et l'écrivit à son ami qui l'avait repoussée.

Il lui répondit. Et cette fois je cite, entraîné malgré moi par la grandeur morale de ces lettres que je ne voulais, pourtant, qu'analyser :

« Ah ! pauvre âme, comme tu te débats, et quels efforts tu fais pour ériger en principes et pour proclamer fatales et nécessaires les dernières fantaisies des dernières habitudes! Comme tu as plus envie de 2)leurer que de rire! Et comme tu sais bien que tout cela est faux! Mais aussi quel besoin de seusatio))s ! Et voilà que, croyant ne pouvoir monter jusquau plus haut., tu te précipites jusqu'au plus bas. Tu ne t'y feras pas de sang, tu ne t'y feras pas de joies et tu y perdras les premières plumes de tes ailes qui commençÂiient à repousser. Et voilà ensuite que tu veux entrer dans un couvent. A quoi bon ? Tu n'y resterais pas. lï ailleurs, le couvent est partout pour qui sait vouloir. Le véritable couvent c'est le respect de soi-même. Là, nul besoin de yrilles, de verroux, de confessionnal et de prêtre. Tu n'aimes pas l'homme auquel tu te donnes et tu crois V excuser en te moquant de lui! Aime-le au moins, sinon les odeurs de ton lit, parfums quand on aime, miasmes quand on n'aime pas, te donneront le vertige, et, un beau matin, au réveil, ne sachant plus comment sortir de toute cette fange, tu écriras une belle lettre, où tu mettras tout ton idéal malsain et tu te tueras, ce cjui sera une fin — ou un commencement peut-être. »

A partir de ce moment, Dumas fils et Désolée n'eurent plus que des rapports d'auteur à actrice. Dans ce mélange, si curieux et si piquant parfois, de femme et d'artiste qu'était Desclée, Dumas fils avait résolu de ne plus connaître que l'artiste.

Mais hélas ! il y avait des jours où la femme devait donner à l'artiste ce qui manquait. Et c'était justement ce qui faisait de Desclée une grande artiste, c'est quelle menait de son àme dans ses rôles.

De là la nécessité pour Dumas lils de violenter souvent la femme. Une fuis, entre autres, aux répétitions de la Visite de noces, il lui demandait le fameux « Pouah! » qu'elle ne donnait pas comme il voulait. Ils luttèrent; enlin elle céda, le lança comme il le demandait :

— Tenez, ajouta-t-elle, le voilà voire cri ! Vous savez d'où il vient, n'est-ce pas ? Mais vous me tuerez, vous.

— Qu'est-ce que ça fait, pourvu que la pièce réussisse 1

Elle s'assit, épuisée, et répondit doucement :

— Il a raison, voilà comment il faut me traiter, sans cela je ne serais bonne à rien.

D'où il venait, ce cri 1 Des dernières lettres échangées, d'un amour profond et repoussé, d'une femme aimante, passionnée, étrange, d'une grande artiste et d'une belle àme.

Et voilà bien pourquoi Dumas fils lui conseillait de renoncer à l'amour, parce qu'elle le voyait toujours avec sa belle àme, comme un roman de joie et de bonheur tranquille, alors que sa destinée était d'être abandonnée...

Elle mourut en IH'-), en remettant à Dumas fils le paquet des lettres qu'elle avait écrites au seul homme qu'elle aima jamais, celui de Naples, Fan-Fan.

LA PKLNXESSE GEORGES

L'histoire de celte pièce est courte, mais curieuse.

Alexandre Dumas lils se préparait à écrire La Femme de Claude lorsqu'il s'arrêta et écrivit La Princesse Georges qui est, si l'on veut y réfléchir une seconde, tout le contraire. C'est l'homme qui est coupable, dans la Princesse, et la femme innocente. Et l'amie de l'homme innocent devient la maîtresse de l'homme coupable.

Cette pièce fut écrite en trois semaines, Dcsclée créa le rôle de Séverine et y fut admirable.

C'est dans cet ouvrage que M"' Pierson commença a établir sa réputation.

Une question assez curieuse et, au premier abord, paradoxale, est soulevée par Dumas lils dans l'Edition des Comédiens, note de La Princesse Georges. 11 s'agit du « teint » d'un rôle.

La Princesse Georges est-elle brune ou blonde?

Elle fut longtemps jtiuéc en brune. Seule 31"^' Legault, à la reprise du Vaudeville, la joua en blonde et Dumas fils prétend que cela seul permit de rétablir la dernière scène, telle qu'il l'avait écrite... 11 paraît qu'en brune Séverine devait faire tuer le Prince de l>irao. Tandis qu'en blonde on comprenait qu'elle pardonnât.

Enfantillages, direz-vous. C'est le théâtre.

ALEXANDRE r)U^rA.S FII.S "J'il

l'iie anecdote pour finir.

Dumas tils terminait celte pièce le M juillet 18"0. Une vieille amie à lui vint le trouver pour lui demander conseil. Son fils, marié, avait quitté la maison conjuirale pour suivre une femme du monde, veuve, célèbre. Que devait faire l'abandonnée?

Dumas lils remit son manuscrit à la belle-mère, et la jeune femme pardonna.

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