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REMARQUES SUR L'ART DU THEATRE

Les œuvres de théâtre ne sont pas écrites seulement pour ceux qui viennent au théâtre; elles sont écrites aussi, et surtout, pour ceux qui n'y viennent pas. Le spectateur ne fait que le succès, le lecteur fnit la renommée.

Le théâtre, il ne faut pas se le dissimuler, vit beaucoup d'illusions, d'émotions, d'entraînements, de surprises. Le charme y est plus nécessaire que la vérité. L'œil se laisse prendre par un beau visage, l'oreille par une belle voix. C'est le propre des grandes assemblées humaines de pouvoir être momentanément séduites par un mot, par un geste, par un cri. Pour entraîner mille individus, il n'est besoin que de les émouvoir; pour en entraîner un, il faut le convaincre.

On ne doit jamais modifier un dénouement. Un dénouement est un total mathématique. Si votre total est faux, toute votre opération est mauvaise. J'ajouterai même qu'il faut toujours commencer sa pièce par le dénouement, c'est-à-dire ne commencer l'œuvre que lorsqu'on a la scène, le mouvemeat et le mot de la fm. On ne sait bien par oîi l'on doit passer que lorsqu'on sait bien où l'on va.

ALEXA.Ninu: DUMAS FILS 275

Un peut devenir un peintre, un sculpteur, un musicien même à force d'étude; on ne devient [as un auteur dramatique. On l'est tout de suite ou jamais, comme ou est blond ou brun, sans le vouloir.

C'est un caprice de la nature qui vous a construit l'œil d'une certaine façon pour que vous puissiez voir d'une certaine manière qui n'est pas absolument la vraie et qui cependant doit paraître la seule, momentanément, à ceux à qui vous voulez faire voir ce que vous avez vu. L'homme qui est appelé à écrire pour le théâtre révèle cette faculté très rare, dès sa première tentative, dans une farce de collège ou dans une charade de salon.

C'est une science d'optique et de perspective qui permet de dessiner un personnage, un caractère, une passion, une action de l'àme d'un seul tr^iit de plume. Le trompe-l'œil est si complet qu'il arrive souvent au spectateur, quand il se fait lecteur et veut se donner de nouveau à lui seul l'émotion qu'il a ressentie avec la foule, non seulement de ne plus retrouver cette émotion dans la chose écrite, mais encore de ne plus retrouver l'endroit où elle est. Un mot, un regard, un geste, un silence, une combinaison purement atmosphérique, l'avaient tenu sous le charme. C'est là qu'est le génie du métier, si ces deux mots peuvent se trouver ensemble.

On pourrait comparer l'œuvre de théâtre, par rapport aux autres formes littéraires, avec la [)einture de salon, par rapport aux peintures de muraille ou de chevalet. Malheur au peintre s'il oublie que sa composition doit être vue à distance, de bas en haut, la lumière en dessous...

L'art dramatique, (jui a besoin d'un métier à part, doit-il avoir aussi un style à part? Oui. On n'est complètement un auteur dramatique que si l'on a une

manière d'écrire, comme une manière de voir, absolument personnelle.

Une œuvre dramatique, doit toujours être écrite comme si elle ne devait être que lue. La représentation n'est qu'une lecture par plusieurs personnes, pour ceux qui ne veulent pas ou ne savent pas lire. C'est par ceux qui vont au théâtre que l'œuvre réussit, c'est par ceux qui n'y vont pas qu'elle s'affirme. Le spectateur la fait retentissante, le lecteur la fait durable.

La pièce qu'on n'a pas envie de lire sans l'avoir vue, ni de relire après l'avoir lue, est morte, eût-elle deux mille représentations de suite. Seulement, il faut, pour que l'œuvre vive sans le secours de l'interprète, que le style de l'écrivain ait su transporter sous les yeux du lecteur les solidités, les proportions, les formes et les tonalités que les spectateurs applaudissent.

La langue des plus grands écrivains n'est, pour l'auteur dramatique, qu'un renseignement : elle ne lui apprend que des mots, et encore est-il nombre de ces mots qu'il doit exclure, dès le principe, de son vocabulaire, parce qu'ils manquent du relief, de la vigueur, de la bonhomie, je dirai presque de la trivialité, nécessairepour cette mise en action del'homrae vrai sur ce terrain faux.

Le vocabulaire de Molière est des plus restreints, il emploie toujours les mêmes expressions : il joue toute 1 âme humaine sur cinq octaves et demie.

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