‹ Les trois DumasChapitre 50 sur 58 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

En principe, et si je n'envisage dans l'homme que sa destinée providentielle, je suis l'adversaire du duel comme je le suis de la guerre et de tout ce qui le rapproche de l'animal et l'assimile au sauvage et au barbare. Mais pour accomplir cette fameuse destinée providentielle, l'homme traverse la terre et vit en société avec ses semblables. C'est ce qu^on appelle la civilisation. Or, l'homme n'a pas plus tôt eu un semblable que, par je ne sais quel instinct qu'il tenait de je ne sais qui, il a éprouvé, s'il faut en croire les livres sacrés, le besoin de se défaire de ce semblable qui était son frère. Il ne Ta pas même appelé en duel, et Caïn a tout bonnement assommé Abel parce que les offrandes de celui-ci. étaient plus agréables à Dieu que les siennes, injustice de Dieu que rien ne prouve. Car, pourquoi Dieu eùt-il préféré les sacrillcesd'Abel à ceux de Caïn, du moment que celui-ci les faisait sincèrement, et tout semble indiquer qu'il les faisait ainsi.

Là-dessus, les sociétés ont commencé à se civiliser et une des premières lois que Dieu, se manifestant à Moïse, l'ait chargé de transmettre et d'imposer aux hommes a été : « Tu ne tueras pas. » Il est vrai qu'à peine 31oïse avait-il rapporté cette loi du sommet du Sinaï, que le jour même où il la rapportait il faisait

Lier vingt-trois mille de ses frères, sons le prétexte [u'ils adoraient un veau d'or que nous adorons touj'turs, tout en faisant l'économie du simulacre, un peu trop coûteux. Jésus est venu pour achever l'œuvre de Muïse, restée insuffisante, et il a dit aux hommes : « Aimez-vous les uns les autres », et il est mort pour prouver son dire. Il a même ajouté : « Si tu reçois un sou filet sur la ioue droite, tends la joue gauche. » A quoi Voltaire a riposté : œ C'est le meilleur moyen de gagner le ciel et de te faire chasser de ton régiment ». Pour obéir à ces lois divines promulguées sur le Sinaï, sanctifiées sur le Calvaire, les hommes se sont détruits de plus en plus.

11 y a dans le duel, j'entends le duel dont les causes sont quelquefois si sérieuses qu'on ne peut pas les donner, il y a dans ce duel un besoin irrésistible et selon la nature de donner la mort, aussi impérieux, pour ne pas dire plus impérieux que, dans l'amour, le besoin de donner la vie. Nous n'avons même pas à préciser les circonstances; pas un de nous qui ne les sente en soi et ne les comprenne chez autrui. L'Eglise aura beau fermer ses portes, et elle est logique quand elle le fait, à celui qui a succombé sans avoir eu le temps de se repentir, elle n'obtiendra jamais de don Diègue souffleté par Gormas qu'il tende sa seconde joue à celui-ci, et que Rodrigue ne veuille pas tuer et ne tue pas celui qui a voulu déshonorer son père, de même que rien ne l'empêchera de provoquer don Sanche qui veut lui prendre sa maîtresse. Il se soucie bien du ciel dans ces moments-là!

Il y a des faits pour lesquels un chat serait tout étonné qu'on le fouettât qui amènent deux hommes à vouloir se donner la mort. C'est comme ça; c'est absurde; mais il faut que ce soit comme ea. Je ne

parle même pas des milieux où le duel rôde en permanence autour des tables de la salle de jeu ou du cabinet particulier, entre les fdles et le baccara. Mais le premier honnête homme venu, ayant au bras une femme, honnête ou non, avec laquelle un goujat aussi bien mis que lui a l'idée de faire connaissance par des moyens bas, que voulez-vous qu'il fasse? Si la femme a de l'esprit et surtout de la présence d'esprit, ou de l'expérience, ou de l'habitude, elle ne dira rien et son compagnon ne verra rien; mais si, par un mouvement bien naturel aussi, elle sursaute, il faudra gifler le monsieur qui ne tendra pas l'autre joue. Mon avis est qu'il vaudrait mieux, séance tenante, lui administrer la correction qu'il mérite ; mais si l'on n'est pas le plus fort? Je profite de l'occasion pour conseiller à ceux qui ne sont pas sûrs d'être toujours les plus forts musculairement d'égaliser les choses en portant constamment une forte canne.

Quant à demander justice aux tribunaux, il n'y faut pas songer. Le Code, si grave qu'il soit, même doublé de l'Evangile, ne va pas jusque-là sans rire. Il faut donc en revenir au jugement de Dieu; mais ce Dieulà a souvent des distractions dont l'innocent pâtit; c'est dans les cas de ce genre que les témoins doivent bien savoir ce qu'ils ont à faire. Au petit bonheur!

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