‹ Les trois DumasChapitre 51 sur 58 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

<'.e (]ui est certain, c'est que cette grande œuvre de ia (unscience, ce droit divin que s'est arrogé l'homme d>^ juger, d'absoudre, de condamner publiquement et, dans certaines circonstances, de donner la mort à son semblable, n'ont plus la majesté qu'ils devraient avoir, n'inspirent plus le respect qu'ils devraient inspirer. Des éléments complexes viennent troubler les habitudes, bouleverser les traditions, inquiéter la conscience des juges les plus austères. Le laisseraller des mœurs nouvelles reflue et influe évidem- Iment sur les verdicts du Tribunal. La morale semble javoir perdu le dmit d'élre indiscutable et se laisse ballotter de l'absolu au relatif sans savoir où aborder. Il m'est arrivé d'assister à quelques procès criminels retentissants. Dieu sait que ce n'était ni par curiosité banale, ni par recherche d'émotions. .le n'avais aucune envie de me repaître des angoisses du misé- Irable, ou plutôt de l'imbécile, qu'on avait fini par découvrir et par amener là. Quand on en a vu un, on les a tous vus; c'est toujours le même. Mais je vouilais m'interroger encore plus que lui, me demander quelle sentence je porterais si j'étais [)armi les jurés. J'ai suivi quelquefois le condamné jusqu'à l'échafaud. 11 mourait bravement ou lâchement, embrassant ou repoussant le prêtre, résigné ou révolté, le plus souvent ahuri et ne se rendant pas compte. En assistant à ces condamnations et à ces exécutions, je ne pouvais pas m'empécher de me dire : « Et après? Qu'estce que cela prnuve? Où cela mène-l-il? Il y a eu un ou plusieurs individus assassinés; il y a un assassin

de plus d'exécuté. Justice est faite, dit-on. Après? L'exemple a-t-il profité? Les crimes diminuent-ils? Ils n'ont jamais été si nombreux, si féroces, si insolents. Va-t-il falloir en revenir au pilori, à la marque, à la torture? Ou bien ne serait-ce pas nous qui nous tromperions? Ce criminel est-il vraiment coupable? »

... Nous avons les oreilles rebattues des questions d'hérédité, de libre arbitre, de responsabilité; pourquoi ne pas essayer de résoudre ces questions in anima vili? Au lieu de couper la tête à ce misérable, ce qui ne sert absolument à rien et ne prouve rien, si nous l'utilisions? Expédions-le dans une de nos colonies pénitentiaires, accouplons-le avec une coquine de son espèce et voyons un peu quel produit ils nous donneront ou plutôt ce que nous pourrons tirer de leur produit, non pas en le laissant dans le milieu où il sera né, sous l'influence immédiate de ses générateurs et sous l'autorité de gardes-chiourmes qui le traiteront de fils d'assassin et d'empoisonneuse, mais en le transportant dès sa naissance dans un milieu sain où rien ne lui révélera ni ne lui imposera jamais ses origines. Mettons là aux prises la nature et l'empirisme. C'est une expérience de laboratoire comme une autre; c'est de la sélection supérieure. Donnons à cet enfant l'éducation et l'instruction que nous donnerions à nos propres enfants et voyons ce que deviendra cette implacable hérédité, objet de tant de discussions, purement théoriques jusqu'à présent. Si nous allions obtenir un individu intelligent, moral, utile, quelle découverte, quel pas en avant, quelle réfutation du péché originel de la religion et des fatalités de la science! Combien de temps l'arsenic et la strychnine n'ont-ils été que des poisons propres seulement à donner la mort! On en a fait des médicaments qui rendent à la vie. Si Ton forçait le mal à produire le bien, il ne faudrait peutêtre plus beaucoup de temps pour détruire le mal. Et cœtcra, et ccetera.

Page 1