‹ Les trois DumasChapitre 52 sur 58 · L'ALCOOL LT LE TABAC · texte numérisé non relu

L'ALCOOL LT LE TABAC

... Des liommes austères, des sages, ont établi des jlois et fondé des religions pour donner satisfaction |aux besoins de son corps et de son âme. A quelle conclusion en sont-ils venus? Toutes les religions se Contredisent, se combattent, se haïssent. Les bûchers sur lesquels on a brûlé tant de braves gens pour leur faire connaître un peu plus tôt la vérité sont-ils plus orthodoxes et plus édifiants que les verres d'eau-dcvie versés aux soldats pour les envoyer à la victoire ou h la mort? Toutes les philosophies se raillent et se dénigrent entre elles. Où sont les codes infaillibles? Où sont les bibles indiscutables ? Quelle garantie évidente me donnent les uns? Quel secours effectif me donnent les autres? Qui a raison, de Moïse, de Jésus, de Mahomet, de Brahma, de Luther, du matérialisme, du positivisme, du spiritualisme, du droit divin, du droit du peuple? Tous ces fondateurs de sectes, tous ces docteurs en philosophie vivaient dans l'étude, le recueillement et la méditation; ils n'interrogeaient que leur conscience, ils ne voulaient que le bien; ils ne buvaient pjs, ils ne fumaient pas : (ju'est-cc que nous y avons gagné? Voyez quels dissentiments ils ont produits entre les hommes, de quelles révolutions, de quelles iniquités ils ont été cause, quels Ilots de sang ils ont fait couler. Ex[)loilé par la nature, trahi par ses sens, égaré par ses révcs, trompé par les religions, dérouté par les philosophies, berné par les politiques, ne sachant plus (juc croire, ne trouvant

plus à qui se fier, l'homme, harcelé par tous les pro-, blêmes moraux et sociaux qui se dressent devant lui, n'a plus qu'une idée : leur échapper et s'étourdir. D'autant plus que, tout à coup, à un certain moment, quand il a bien cédé à tous ses besoins, à toutes ses illusions, à toutes ses passions, il découvre ce dont 3 rien ne l'avait averti jusque-là, qu'il est mortel et qu'il va bientôt falloir cesser d'cire, de faire partie de ce qui continuera cependant à cire éternellement, sans le moindre souvenir de lui.

La terreur de la mort inévitable, dont il n'est plus j séparé que par quelques années, l'envahit et l'étreint. De quoi va-t-il occuper ses dernières années, qui vont ■ passer si vite? Il commence à mesurer toutes les choses de la vie à cette fatale nécessité de la mort : ' elles lui apparaissent vides, dénuées de raisons d'être, '} et sa frai^ilité l'humilie et le désespère. Le terrible j « à quoi bon? » de 1 Ecclésiaste ne quitte plus son ' côté. S'il n'a pas quelque grand idéal comme l'illusion religieuse, l'amour de la science, la folie de l'art, la passion de la charité, une de ces ivresses de l'àme, il redescend dans 1 instinct, il se met à vivre au jour le jour et il fait appel à la sensation immédiate, basse, mais assurée. Elle le tuera peut-être, mais qu'est-ce qui ne le tue pas? Et puisqu'il faut absolument aller à la mort, car, quelque route qu'il prenne, c'est toujours là qu'elle aboutira, autant y aller gaiement, et qu'impurie un peu plus tôt ou un peu plus tard? Qui sait même s'il ne vaudrait pas mieux que ce fût plus tôt, s'il ne vaudrait pas mieux que ce fût tout de suite?

Va donc pour le jeu, la débauche, le libertinage, et que les vapeurs du vin et la fumée du tabac lui voilent les trois mots de la salle du festin dont tant de convives sont déjà sortis. Le prêtre a beau lui promettre l'éternité, le philosophe a beau lui conseiller

ALEXANDUC DUMAS I-ILS l!>>.j

a résiimaiion, le petit verre de cette eau qui Itiùle et e petit paquet de cette herbe qui llambe lui procurent out de suite, sans (pi'il fasse le moindre clïurt, ce que ui promet l'un et ce que lui conseille l'autre. Ce n'est )as la félicité complète, ce n'est pas l'oubli absolu, ^r l'àme se débat toujours un peu dans les bas-fonds )ù il la refoule. Mais c'est rengourdissenicnt de l.i jensée, ^ob^curation de la conscience, la léthargie nentale devant laciuelle les réalités continuent à se nouvoir sans la faire cesser, a Les animaux sont )ien heureux; ils ne pensent pas à tout ra. » Voilà le tond de son raisonnement et la conclusion de sa phiosophie.

Il s'agit d'arriver au bonheur relatif et suffisant des înimaux en éludant toute explication avec ce grand aroblème de la destinée dont la nature a fait le priviège néfaste de la ci^éature pensante.

Si vous regardez bien attenuvemeni, vous verrez ju'il y a du suicide dans ce parti pris de la dernière :)hase, suicide lent, irrésistible, anonyme.

Par une contradiction purement apparente, voilà ce iième homme qui s'alarmait d'avoir si peu de temps i vivre encore, qui se trouve tout à cou[i las d'avoir iéjà vécu tant d'années, et, dans la demi-mort qu'il provoque et où il se complaît tous les jours, il comiience à se dire que l'état d'annihilation totale, din- :lifférence définitive a peut-être du bon, 11 y aspire iialgré lui et il augmente peu à peu les doses des stupéfiants dont il a pris l'habitude. Il goûte une volupté qu'il ne saurait définir, mais réelle et constante, à cette espérance nouvelle de n'être plus. Il n'a que bien rarement le courage d'en finir violemment, tant il est acoquiné à son mécanisme organique, mais il jouit de tuer à petit feu ces deux adversaires qu'il traînait partout avec lui, dont il a eu tant à souffrir : sa raison et sa conscience, et il parvient enfin à réaliser son rcve, qui est de mourir comme il est né, sans savoir ce qu il fait.

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