LE GLNÉR.VL DUMAS
clail au-delà de ce pont, nos dragons, les derniers restés, dcialèrent à leur tour.
« Dire comment, le général et moi, nous revînmes au pont, serait chose diflicilc: je voyais le général lever son sabre, comme un batteur en grange son lléau, et, à chaque fois que le sabre s'abaissait, un homme tombait. iMais bientôt j'eus à m'occuper tellement de moi-même^ que je fus obligé de perdre de vue le général; deux ou trois cavaliers autrichiens s'étaient acharnés après moi, et voulaient m'avoir mort ou vif. Je blessai l'un d'un coup de pointe, j'ouvris le front de l'autre; mais le troisième m'allongea un coup de sabre qui me passa dans l'articulation de l'épaule, et qui me fit faire un tel mouvement en arrière, que mon cheval, assez fin débouche, se cabra et se l'cnversa sur moi dans un fossé. C'était bien l'affaire de mon Autrichien, qui continuait à me larder de coups de sabre, et qui eût fini par m'embrocher tout à fait, si je n'étais parvenu à tirer, avec ma main gauche, un pistolet de mes fontes. Je lâchai le coup au hasard ; je ne sais si je touchai le cheval ou le cavalier; mais ce que je sais, c'est que le cheval pivota sur ses pieds de derrière, prit le galop, et, à vingt ou vingt-cinq pas de iTioi, se débarrassa de son cavalier.
« Dès lors, n'ayant plus à défendre ma peau, je pus me retourner vers le général : il s'était arrêté à la tète du pont de Clausen, et tenait seul contre tout l'escadron ; et, comme, à cause du peu de largeur du pont, les hommes ne pouvaient arriver à lui que sur deux ou trois de front, il en sabrait autant qu'il s'en présentait.
« Je restai émerveillé : j'avais toujours regardé l'histoire d'Horatius Codés comme une fable, et je voyais pareille chose s'accomplir sous mes yeux.
« Erilin, je fis un elTort; je me dégageai de dessous mon cheval, je parvins à me tirer de mon fossé, et je me mis à crier tant que je pus :
— Dragons, à votre général !
« Quant à le défendre pour mon compte, c'était impossible : j'avais le bras droit presque désarticulé.
« Heureusement, le second aide de camp du général, qui se nommait Lambert, arrivait juste en ce moment- Icà avec un renfort de troupes fraîches. 11 apprit des fuyards ce qui se passait, les rallia, et se précipita avec eux au secours du général, qui fut dégagé à temps.
« 11 avait tué sept eu huit homme?, en avaitblessé le double ; mais il commençait à être au bout de ses forces.
« Le général avait reçu trois blessures, une au bras, une à la cuisse, l'autre sur la tète.
« Cette dernière avait brisé la calotte de fer du chapeau; mais, comme les deux autres, elle ne faisait qu'inciser légèrement l'épiderme.
« En outre, le général avait reçu sept balles dans son manteau. Son cheval avait été tué sous lui, mais heureusement avait barré le pont avec son cadavre; et peut-être cette circonstance l'avait-elle sauvé, car les Autrichiens s'étaient mis à piller son portemanteau et ses fontes, ce qui lui avait donné le temps de rattraper un cheval sans maître et de recommencer le combat.
« Grâce au renfort amené par Lambert, le général put reprendre l'offensive et donna une si rude chasse à cette cavalerie, que nous ne la rc\îmes point de toute la campagne. »
En lisant ce rapport de Dermoncourt, on croit réellement relire un chapitre de Roland à Roncevaux et certains soldats français se sont conduits, dans ces montagnes comme les preux de Charlemagne dans les rochers hispaniques. Toutes les biographies contemporaines relatent le fait d'armes du général Dumas. Mais dans un livre en six ou sept volumes, intitulé
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Victoires, conquêtes, désastres de Varmee française cl qui raconte toutes les prouesses des Français de l"9-2 à 1815, même des simples soldats, le nom du vaillant Dumas n'est pas mentionné une seule fois. Et ce livre, rédigé par une « Société de militaires et de gens de lettres », porte comme épigraphe : « Suni ciiique decus posteritas repeudit t>. Pour cette affaire du pont de Clausen on cite pourtant les noms de simples carabiniers : Claude Koclie, Jean Gerin, etc.
Autre détail. Après cette affaire, le général Joubert écrivit dans son rapport : « Le brave Dumas, la terreur de la cavalerie autrichienne, a eu son cheval tué sous lui ; il ne regrette qu'une paire de pistolets que lui avait donné le Directoire. » xMais le lendemain de l'affaire le général autrichien Kerpen renvoya les pistolets avec une lettre où il assurait son ennemi de son estime et le félicitait sur sa bravoure.
Dumas ne s'en tint pas là d'ailleurs et trois mois après, voici le rapport que Dermoncourt écrivait :
« La déroute fut grande, le général Dumas sabra et fit sabrer pendant plus de deux lieues. Grand nombre d'Autrichiens et de Tyroliens furent tués. La vue seule du général produisait sur ces homme l'elTet d'un corps d'armée, et rien ne tenait devant le ScJiwartj Teufel.
« Le général, monté sur un très bon cheval que venait de lui donner le général Joubert, en remplacement de celui qu'il avait perdu huit jours auparavant, se trouva, cette fois encore, à un quart de lieue en avant de son escadron. 11 arriva ainsi, toujours sabrant et sans regarder s'il était suivi, à un pont dont l'ennemi avait déjà eu le temps d'enlever les planches, et où il ne restait [)lus que les poutrelles. Impossible d'aller plu? loin; son cheval ne pouvait ni sauter par-dessus la rivière, ni traverser le pont sur les étroites charpentes. Furieux, le général s'arrêta
et se mit à faire le moulinet avec son sabre; de leur côté, les Tyroliens, sentant qu'ils n'étaient plus poursuivis, firent volte-face et commencèrent sur cet homme isolé une effroyable fusillade; trois balles atteignirent à la fois le cheval du général, qui tomba et entraîna le cavalier dans sa chute, lui engageant la jambe sous lui.
« Les Tyroliens crurent le général tué et se précipitèrent vers le pont en criant :
« — Ah ! voilà le diable noir mort !
« La situation était grave. Du pied qui lui restait libre, le général repoussa le cadavre de son cheval, ce qui lui permit de dégager son autre jambe; après quoi, se relevant, il se retira sur un petit tertre dominant la route, et où les Autrichiens avaient élevé à la hâte une espèce de retranchement qu'ils avaient al)andonné en apercevant le général. Les Autrichiens ont l'habitude, comme on sait, quand ils se sauvent, d'abandonner ou de jeter leurs armes. Le général trouva donc dans cette redoute improvisée une cinquantaine de fusils tout cliargés; dans la circonstance où se trouvait le général, cela valait mieux qu'un ti'ésor, si riche qu'il fût. Il s'abrita derrière un sapin, et, à lui tout seul, commença la fusillade.
a D'abord, il choisit de préférence ceux qui dévalisaient son cheval; bon tireur comme il était, pas un coup n'était perdu; les hommes s'entassaient les uns sur les autres; tout ce qui s'aventuraient sur ces poutrelles étroites tombait mort.
« La cavalerie du général entendit cette fusillade, et, comme on ne savait pas ce qu'il était devenu, on pensa que tout ce bruit qui se faisait à un quart de lieue do là était encore un tapage de sa façon. Lambert prit une cinquantaine de cavaliers avec vingtcinq fantassins en croupe, accourut et trouva le général tenant ferme dans son escarpe.
« En un instant, le pont fut emporté; les Autrichiens et les Tyroliens furent poursuivis jusqu'au vil-
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lage, et une centaine d'onde eux faits prisonniers.
» Lambert m'a assuré qu'il avait vu plus de vingtcinq Aulricliiens tués, tant autour du cheval qu'ils avaient dépouillé que dans l'intervalle du pont au petit retranchement, que pas un seul, au reste, n'avait eu le temps d'atteindre,
« Le général revint à Brixen sur un cheval autrichien que Lambert lui ramena. 11 rentra dans ma chambre, où je gardais le lit, et je le vis si pâle et si faible, que je m'écriai :
« — Oh ! mon Dieu, général, étes-vous blessé?
« — Non, nie dit-il; mais j'en ai tant tué, tant tué!
« Et il s'évanouit.
« J'appelai. On accourut; le général n'avait pas même eu le temps de gagner un fauteuil, et était tombée presque sans connaissance sur le carreau.
« Cet accident n'avait rien de dangereux, produit qu'il était seulement par l'extrême fatigue; en effet, le sabre du général sortait de plus de quatre pouces du fourreau, tant il était ébréché et forcé.
«T A l'aide de quelques spiritueux, nous le fîmes revenir à lui ; mais ce qui le remit tout à fait, ce fut une pleine siiupiére de potage qu'on avait fait pour moi, et (|u'il avala. Depuis six heures du malin qu'il se battait, il n'avait rien pris, et il était quatre heures de l'aprcs-miJi.
« Au reste, tout au contraire des autres, le général, à moins de surprise, se battait toujours à j<un.
« Le général Joubert entra dans ce moment et se jeta au cou du général.
« — En vérité, mon cher Dumas, lui dit-il, tu me fais frémir toutes les fois que je te vois monter à cheval et partir au galop à la téie de tes dragons. Je me dis toujours : f< Il est impossible (pi'il en rc\ iennc en allant de ce train-là! » Aujourd'hui, tu as encore fait des merveilles, à ce qu'il paraît! Voyons, ménage-toi; que diable deviendrais-je si tu te faisais
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tuer! Songe que nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à Viliacli.
« Le général était si faible, qu'il ne pouvait encore parler; il se contenta de prendre Joubert par derrière la tète, de lui approcher le visage de son visage, et de l'embrasser comme on embrasse un enfant.
« Le lendemain, le général Joubert demanda pour le général Dumas un sabre d'honneur, attendu qu'il avait mis le sien hors de service à force de frapper sur les Autrichiens. »
Jouhert se rendit parfaitement compte qu'il devait à Dumas, en grande partie, les succès de cette campagne du Tyrol.
Aussi fit-il savoir à Bonaparte la belle conduite de son ami. Celui-ci subissait la détente d'une campagne aussi écrasante. Le créole, après l'excitation, touchait à la veulerie. Il parla de démission, découragé!... Il se décida pourtant à se rendre auprès de Bonaparte qui le demandait et lui ouvrit les bras en disant :
— Salut à l'Horatius Coclès du Tyrol !
Et il le nomma gouverneur de la province de Trévise. Il y fut tout de suite adoré. Un fait, à ce sujet, en dit long.
La municipalité de Trévise lui allouait une somme de trois cents francs par jour pour sa table. Dumas fit ses comptes et, trouvant que cent francs lui suffisaient, il refusa le reste.
Ces mœurs peu ordinaires le firent adorer des Trévisans et, lorsqu'il quitta la ville, après dix jours de fêle en son honneur, tout Trévise l'accompagna jusqu'.^ Padoue, où les fêtes recommencèrent j)cndant huit jours!
Il fut pendant quelque temps gouverneur de Bovigo et enfin, lorsque la paix de Campo-Formio fut
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signée, il revint en France avec Bonaparte qui le présenta an Directoire sons son nom d'IIoralius Coclès (lu Tyrol, et il prit un repos qu'il avait bien gagné jusqu'au jour où Hoiiapartc allait l'envoyer à Toulon pour préparer l'expcdiiion d'Egypte.