CHAPITRE IV
Campagne d'Egypte. — Balaille des Pyramides. — Bataille d'Aboukir. — Captivité on Italie. — Ùetour en France. — Rii])ture définitive avec Bonaparte.
Une nalui'e aussi viulcnlc que celle du général Dumas ne pouvait s'entendre avec celle non moins violente de Bonaparte. De ce que celui-ci pesait et raisonnait, même sa violence, dont il restait maître, et de ce que celui-là s'abandonnait à son démon sans rélléchir, assurément, il n'y avait là qu'un motif de plus à une mésintelligence.
Bonaparte dut se représenter Dumas comme étant un admirable instrument de combat, auquel il déniait toute faculté de concevoir et, en bien des cas, de comprendre. Dumas pouvait être un agent d'exécution très utile, mais il fallait pour cela être dans la main de son maître. Comme il manifesta quelque velléité d'indépendance, Bonaparte, qui n'avait pas le temps de s'arrêter à la reconnaissance, le rejeta.
Nous avons déjà vu, au cours de la campagne d'Italie, un certain refroidissement dans les relations de Dumas et de Bonaparte. Puis ils s'étaient réconciliés à la suite de l'affaire du pont de Clausen.
Au moment du départ pour l'Egypte, leurs relations étaient très cordiales, au point qu'à Toulon Bonaparte
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reçut Dumas dans son lit où Joséphine était coucliée, à son côié. 11 fut très alïectiieux et promit à Dumas d'être le parrain du premier garçon qu'il aurait. (Ce garçon, ce fut Alexandre Dumas, qui n'eut point Napoléon pour parrain...)
La (lotte partit, lit une heureuse traversée et le !"■ juillet Dumas mit le pied sur la terre d'Egypte.
Dès les premiers pas, son ardeur trouva à s'employer. Bonaparte avait remarqué que sa grande taille, son teint de mulâtre, frappaient beaucoup les Arabes qui manifestaient quelque crainte à sa vue. 11 pensa immédiatement à en tirer profit.
— Général, lui dit-il, prenez une vingtaine de mes guides et portez-vous avec eux au-devant de la tribu arabe qui me ramène les prisonniers. Je tiens à ce que vous soyez le premier général qu'ils voient, le premier chef à qui ils aient à faire.
Dumas exécuta cet ordre ; les Arabes furent terrifiés à la vue de ce colosse dont le teint rappelait le leur et ils lui obéirent aveuglément.
On se mit alors en campagne, avec la fatigue et les privations les plus grandes. Dumas ne fut pas le dernier à se décourager. Le créole mobile et si vaillant, sans fermeté, prit vite le dessus et il s'abattit, moralement. 11 se plaignit, le hasard fit que ses plaintes furent écoutées par des camarades qui lui répondirent, ce qui donna tout de suite à ses paroles une importance considérable.
Le fait est que, un soir, à Rhamanieh, après des semaines de privations et de fatigues, Dumas avait réuni dans sa tente quelques généraux amis qu'il avait invités à venir partager avec lui des pastèques. On causa... de quoi pouvait-on causer? des souffrances supportées et l'on en arriva à reprocher à celui qui les imposait, à Bonaparte, son ambition pour laquelle on souffrait.
Bonaparte apprit cette conversation. On devine combien facilement elle pouvait prendre allure de
conspiration — généraux, le soir, sous une tente, récriminations, tètes s'cchauffant, etc., — elle la prit. Et Bonaparte ne pardonna jamais à Dumas la soirée de Rhamanieh.
En attendant, il livra la bataille des Pyramides. Dumas y prit part, mais n'y remplit pas d'action d'éclat particulière. D'ailleurs rien ne peint mieux cet homme intrépide et simple que la phrase que je vais citer. Pour moi, Dumas est tout entier là-dedans, avec sa naïveté et sa force.
« Nous avons eu combat, le jour de notre arrivée sur le Nil, à la hauteur du Caire. Les mamelouks qui, sont pleins d'esprit, ont eu celui de passer de la rive droite sur la rive gauche du Nil. 11 va sans dire qu'ils ont été rossés et que nous leur avons f... le c... dans le fleuve. Cette bataille se nommera, je crois, celle des Pyramides. »
Dumas, pourtant, allait avoir bientôt une explication avec Bonaparte. Depuis la réunion de Rhamanieh, il ne se sentait pas tranquille et, avec sa nature loyale et nette, il désirait une entrevue avec Bonaparte. Elle eut lieu.
Voici comment Bonaparte la raconte dans le Mémorial :
« Un jour, gagné par l'humeur, je me précipitai dans un groupe de mécontents, et, m'adressant à l'un d'eux de la plus haute stature :
« Vous avez tenu des propos séditieux, lui dis-jo avec véhémence. Prenez garde que je remplisse mon devoir. Vos cinq pieds six pouces ne vous empêcheraient pas d'être lusillé dans deux heures. ^
On a reconnu Dumas à cette « plus haute stature. »
Voici maintenant comment Alexandre Dumas la raconte. Son père a tout le beau rôle, bien entendu. Je crois qu'en prenant la moyenne entre Bonaparte et Dumas, on aura la scène exacte.
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« En vovant mon père, Bonaparte fronra le sourcil : '
ft — Ah ! c'est vous ? Tant mieux ! Passons dans ce cabinet.
« Aussitôt entres :
« — Général, vous vous conduisez mal avec moi. Vous cherchez à démoraliser l'armée... A mes yeux, le premier et le dernier de mon armée sont égaux devant la discipline et je ferai, l'occasion s'en présentant, fusiller un général comme un tambour.
<i — C'est possible, général ; mais je crois cependant qu'il y a certains hommes que vous ne feriez pas fusiller sans y regarder à deux fois.
« — Non, s'ils entravent mes projets !
€ — Prenez garde, général : tout à l'heure vous parlie7. de discipline ; maintenant, vous ne parlez plus que de vous... Eh bien, à vous je veux bien donner une explication... Oui, la réunion de Rhamanieh est vraie; oui, les généraux, découragés dès la première marche, se sont demandé quel était le but de cette expédition; oui, ils ont cru y voir un motif non pas d'intérêt général, mais d'ambition personnelle; oui, j'ai dit que, pour la gloire et l'honneur de la patrie, je ferais le tour du monde ; mais que, s'il ne s'agissait que de votre caprice, à vous, je m'arrêterais dès le premier pas. Or, ce que j'ai dit ce soir-là, je vous le répète, et, si le misérable qui vous a rapporté mes paroles vous a dit autre chose que ce que je vous dis, c'est non seulement un espion, mais pis que cela, un calomniateur.
<■<■ Bonaparte regarda un instant mon père; puis, avec une certaine alTection :
(' — Ainsi, iJumas, lui dit-il, vous faites deux parts dans votre esprit : vous mettez la France d'un coté et moi de l'autre. Vous croyez que je sépare mes intérêts des siens, ma fortune de la sienne.
« — Je crois que les intérêts de la France doivent
passer avant ceux d'un homme, si grand que soit cet homme... Je crois que la fortune d'une nation ne doit pas être soumise à celle d'un individu.
« — Ainsi, vous êtes prêt à vous séparer de moi?
(' — Oui, des que je croirai voir que vous vous séparez de la France.
« — Vous avez tort, Dumas..., dit froidement Bonaparte.
« — C'est possible, répondit mon père; mais je n'admets pas les dictatures, pas plus celle de Sylla que celle de César.
« — Et vous demandez?...
a — A retourner en France par la première occasion qui se présentera.
« — C'est bien ! je vous promets de ne mettre aucun obstacle à votre départ.
« — Merci, général ; c'est la seule faveur que je sollicite de vous.
« Et, s'inclinant, mon père marcha vers la porte, lira le verrou et sortit.
« En se retirant, il entendit Bonaparte murmurer quelques mots dans lesquels il crut entendre ceux-ci :
« — Aveugle, qui ne croit pas en ma fortune!
« Un quart d'heure après, mon père racontait à Dermoncourt ce qui venait de se passer entre lui et Bonaparte, et vingt fois, depuis, Dermoncourt m'a raconté à son tour, sans y changer un seul mot, cette conversation qui eut une si grande influence sur l'avenir de mon père et du mien. »
Dumas parla-t-il aussi bien à Bonaparte? J'en doute. Quoi qu'il en soit, une pareille explication, même atténuée, devait toujours peser sur les relations des deux hommes, et lorsque Bonaparte sera devenu Napoléon, il ne se souciera pas de garder près de lui un censeur inconsidéré, s'il regrettera l'honnête homme et le vaillant soldat.
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Dumas, à ce moment, était au Caire. Et c'est à cette époque que se passa le petit événement suivant qui fait )e plus grand honneur à sa probité et à sa belle âme.
En faisant arranger sa maison, Dumas trouva un trésor qui fut estimé à deux millions. 11 l'envoya immédiatement à Bonaparte avec le mot suivant :
« Cituijen gênerai,
« Le léopard ne change pas de peau, V honnête homme ne change pas de conscience.
« Je vous envoie un trésor que je viens de trouver et que Von estime à près de deux millions.
« Si je suis tué, ou si je meurs ici de tristesse, souvenex,-vous que je suis pauvre et que je laisse en France une femme et un enfant.
« Salut et fraternité.
« Alex. Dumas. »
Bonaparte ne se souvint pas. Et lorsque Dumas mourra des maux contractés pendant sa captivité, laissant les siens dans la misère, Bonaparte refusera toujours de faire quoi que ce soit pour lui et ses enfants,
Dumas, cependant, cherchait une occasion de quitter l'Egypte. Il ne devait pas la quitter sans se distinguer par une action d'éclat, quelque fantastique fait d'armes.
Un malin, la population du Caire se révolta contre l'armée frani;aise. On se battit dans les rues et Dumas mena le combat avec sa furia habituelle.
Monté sur un grand cheval, la poitrine nue, il sabra tout le jour et, comme les révoltés s'étaient réfugiés dans une mosquée, il en lit briser les portes, entra à cheval, enleva son cheval qui, tout fumant, les naseaux en sang, retomba, les pieds de devant sur un tombeau élevé de trois pieds, tandis qu'au-dessus
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de sa tète le Schwarz Teufel du Tyrol faisait tournoyer son sabre !
— L'ange ! l'ange! s'écrièrent les Arabes.
Ils étaient soumis.
Cette prouesse radoucit un peu Bonaparte. Mais pouvait-elle lui faire oublier que Dumas était imprudent dans ses paroles? Dumas le sentit bien et il persista à vouloir rentrer en France.
Il semble bien, d'ailleurs, qu'il ait été réellement malade. Atteint du spleen, une maladie de langueur l'avait pris, et malgré les prières de Bonaparte qui l'engageait à attendre son retour, il voulut partir.
Il fréta un bâtimeni, la Bclle-Maîlaise, qui le jeta, après quatre jours de navigation, au cours desquels ils pensèrent vingt fois périr, qui le jeta, dis-je, lui et ses compagnons, le général Manscourt et le savant Dolomieu, sur la côte italienne du royaume de Naples, à Tarente.
C'était jouer de malheur. Ce royaume, en proie à la plus profonde anarchie, à laquelle présidait, pour comble, un despote, venait en plus de déclarer la guerre à la France.
Les trois Français furent jetés dans une prison où ils resteront vingt mois, non sans, bien entendu, être les victimes de toutes les tentatives d'assassinat qui furent possibles. Toutes les tortures morales et physiques ils les subirent. Dolomieu, d'ailleurs, en mourut et Dumas en resta infirme le reste de sa vie.
Après une année et demie de souffrance, il obtint enfin son échange et put revenir en France où bientôt nous allons le voir mourir.
Il faudrait pouvoir citer tout le rapport que le général Dumas écrivit, en arrivant à Florence, sur sa captivité.
J'en citerai du moins une partie.
a Huit jours après, les membres du gouvernement