‹ Les trois filles de JobChapitre 10 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE l'espérance,

L'espérance est la seconde des vertus théologales, qui porte notre volonté à Dieu pour espérer et attendre de lui la possession de toute sorte de biens, et la délivrance de toute sorte de maux, tant de cette vie que de l'autre, mettant toute notre confiance sur sa bonté, sur son pouvoir, sa libéralité, sa miséricorde, sa fidélité dans ses. promesses, et sur les mérites de son Fils, notre Seigneur.

L'espérance, et nous ne voulons pas parler de cette espérance ordinaire, qui est commune à tous les chrétiens, et qui ne se perd que par le désespoir, mais de cette vertu héroïque et parfaite qui va faire la matière de ce chapitre, l'espérance s'appelle, comme la foi exquise dont nous venons de parler, pure, nue et aveugle. Pure, en nous servant de la comparaison déjà employée, a la façon du vin pur, qui n'est mélangé d'aucune autre liqueur, parce qu'elle n est en son tout et en chacune de ses parties, qu'espérance en Dieu seul. Nue, parce qu'elle est dépouillée de tout appui étranger et dénuée de tous les secours des créatures, des anges, des hommes, des rois, des princes, des riches, des savants, des parents, des amis et de tous autres, pour ne s'appuyer que sur Dieu seul. Aveugle, fermant les yeux pour ne point voir nos impuis-

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sauces, nos faiblesses, nos pauvretés et nos misères, non plus que les forces, les malices et toutes les oppositions de nos ennemis; et les ouvrant seulement pour considérer la puissance et la bonté de Dieu, et les mérites de notre Seigneur.

Cette espérance est celle des âmes sublimes, qui se tient ferme et inébranlable au milieu de toutes les difficultés et de tous les orages ; qui, dans le délaissement de tout secours humain et dans le désespoir espère davantage; qui, au milieu de nos détresses, nous élargit le cœur, et nous remplit l'ame de joie. Cette grande espérance est l'adoucissement le plus efficace qui puisse être apporté à nos maux; c'est le baume de nos blessures, le miel dans notre fiel, la rose dans nos épines, et la lumière dans nos ténèbres.

Le prophète-roi, parlant du contentement et du bonheur dont nous pouvons jouir en cette vie, dit : « Seigneur des vertus, bienheureux est l'homme qui espère en vous* . » Comme s'il disait : on fait passer pour bienheureux ceux qui possèdent de grandes richesses, de beaux palais, qui sont élevés aux premières charges d'un Etat, qui ont des amis puissants et du crédit auprès des princes; mais moi, j'ai une autre opinion; car j'estime bien-heureux celui qui met son espérance en Dieu, parce que cette espérance lui vaut incomparablement plus que toutes les richesses, tous les palais, tous les honneurs, tous les amis et que toute la faveur des princes : c'est pourquoi il chante ailleurs : « Que tous ceux qui espèrent en vous tressaillent d'allégresse, car ils se réjouiront éternellement en vous, et vous habiterez en eux.^ » Et assurant

* Domine virtutum, beatushomo qui speratin te. Psal. 83. 13. - Laetentur omnes qui sperant ia le, in seternum exuUabunt, et habitabis in eis. Psal. 5, 12.

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cela de lui-même, il dit : « Mon cœur se réjouira en Dieu ; (et pourquoi ?) parce que j'ai établi ma confiance en son saint nom*.

Etablissons donc la nôtre en son nom ; ne la faisons pas reposer sur les hommes, quelque puissants qu'ils soient, ni sur les créatures ; et pour nous y encourager, écoutons David qui nous dit : « Oh ! qu'il vaut beaucoup mieux, et qu'il y a bien plus de sûreté de fonder son appui sur la protection du Seigneur, que sur celle des hommes I qu'il est bon d'espérer au Seigneur, plutôt que d'espérer et de se promettre beaucoup de la faveur inconstante des princes de la terre^. — L'Eglise catholique, dit saint Augustin, m'a appris, avant tout et par-dessus tout, a ne point mettre mon espérance dans les hommes^. »

Dieu se plaint amèrement, par ses prophètes, de ceux qui agissent ainsi, et il les menace de grands maux. Voici comment il parle, par la bouche dlsaïe, aux Juifs qui, se voyant persécutés par les Babyloniens, au Heu d'avoir recours à lui pour trouver le remède a leurs maux, avaient pris la résolution de le chercher parmi les Egyptiens : a Malheur a vous, enfants désobéissants et rebelles ! quelle malédiction fulminerai-je contre vous, pour le nouveau dessein que vous avez conçu? Vous avez donc résolu de prendre le chemin de l'Egypte, croyant que vous y serez a l'abri et secourus puissamment de Pharaon; mais vous vous trompez, car vous n'en recevrez

* In eo lœtabitur cor nostrum : et (qui veut dire quia, parce que, selon l'explication de saint Thomas et d'autres) in nomine sancto ejus speravimus. Psal.31.21.

2 Bonum est confidere in Domino, quam confidere in homine : bonum est sperare in Domino, quam sperare in principibus. Psal. 117. 8.

^ Ante omnia in ecclesia catholica didici, ut spes mea non esset in homine. Cit. à Guil. Paris. Lib. de morib. cap. 3.

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que de la honte, et vos ennemis vous y suivront de près, qui achèveront de vous perdre... Ces infortunés ont éprouvé la vérité de ce que je dis, parce qu'ils ont été déçus en leur attente, se voyant au pouvoir d'un peuple faible, qui n'a pu les défendre, et chez qui ils ont été chargés d'opprobres et accablés de misères... Voici donc la malédiction qui doit tomber sur ces malheureux, qui s'en vont au midi, où est l'Egypte, portant leur bagage comme des bêtes de somme : qu'espèrent-ils de rencontrer par les chemins et dans cette terre misérable, sinon des lions, des vipères et des dragons volants, qui les épouvanteront de leurs regards et les feront mourir de leurs morsures, si la faim et la soif ne les ont plus vite fait périr; et conduisant leurs mulets et leurs chameaux chargés de leur argent et de leurs meubles, ils s'en iront les porter à une nation qui ne leur fera d'autre bien que de les en dépouiller... Car c'est en vain que vous ej^pérez du secours de l'Egypte; je vous ai dit et répété de ne point vous y fier, que ce sont des gens qui vous tromperont, que vous ne trouverez en eux que de la vanité, de l'orgueil et de l'inconstance; je vous ai crié de les laisser là, et, prenant un meilleur conseil, de vous adresser à Dieu qui ne manquerait pas de venir à votre secours*. » Le même prophète renouvelle ces plaintes au chapitre suivant: parlant a son peuple de la part du Seigneur, il lui dit : «Je ne puis me lasser de crier contre ces impies qui abandonnent Dieu, pour aller chercher du secours chez les Egyptiens, parce qu'ils leur voient un grand nombre de chariots bien armés, et une belle cavalerie; comme si le Seigneur et le Saint que nous adorons, n'avait pas une puissance infinie pour nous protéger; et toutefois

* Isa. 30. -1. 2. 3 et 6.

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ils ne se sont pas mis sous sa protection, ni n'ont -pas réclamé son aide ' Le Seigneur, qui est également constant en ses menaces, comme il est véritable en ses promesses, saura bien leur faire sentir son courroux, et décharger ses vengeances sur ces perfides et sur leurs protecteurs. Eh quoi ! ignorent-ils que les Egyptiens ne sont après tout que des hommes, des vers de terre, et qu'ils ne sont pas Dieu ; leurs chevaux, de la chair et non des esprits? C'est pourquoi, quand Dieu viendra à appesantir sa main sur eux et à les frapper, tenez pour certain que celui qui donne le secours et celui q[ui le reçoit, seront renversés par terre, et avec une telle furie qu'ils seront tous froissés, sans pouvoir se relever jamais*. »

On trouve, dans Jérémie, sur ce même sujet, un passage qui fournit a saint Jérôme l'occasion de remarquer que les Juifs, persécutés par les Assyriens, imploraient le secours des Egyptiens, et qu'ensuite, indignement traités par ceux-ci, ils se jetaient entre les bras des Assyriens. Voici les paroles du prophète : « Pourquoi, peuple insensé, vas-tu en Egypte, boire les eaux troubles du Nil, pour y chercher de Tappui? et à quoi penses-tu, de prendre l'Assyrie pour ton refuge et de croire que tu pourras te rafraîchir et te désaltérer dans l'Euphrale? La malice que tu commets, et la défiance en Dieu que tu fais paraître si lâchement, attireront sur ta tète de grands supplices, qui te feront connaître combien c'est une chose préjudiciable et mauvaise d'abandonner le Seigneur ton Dieu- et de le défier de lui pour te confier aux créatures'^. »

* Gap. 31. i. 2. 3.

"^ Quid tibi vis in via iEgypti ut bibas aquam turbidam, et quid tibi cum via Assyriorum ul bibas aquatn fluminis? Arguet te malitia tua et aversio tua increpabit te. Scito et vide quia màlum et amarum est reliquisse te Dominum Deura tuum. Cap. 2. 18.

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Faibles, légères, trompeuses, et pour tout dire, en un mot, n'étant de leur propre chef que des néants et n'ayant d'être et de force que ce que Dieu leur en distribue, les créatures ne sauraient d'elles-mêmes nous secourir, ni nous donner ce qu'elles n'ont pas. C'est pourquoi Isaïe disait : « Nous avons fondé nos espérances sur le mensonge, et nous nous sommes mis à couvert sous un toit percé*. Et le prophète royal chante : «Bienheureux est l'homme qui s'appuie sur le Seigneur et non sur les créatures qui sont pleines d'extravagances et de tromperies, et dont on ne peut s'assurer sans folie et sans être abusé^. » C'est pour ce motif que nous devons nous appuyer sur Dieu, et mettre en lui toutes nos espérances. Mais examinons, dans un plus grand détail, les motifs qui nous engagent à agir de la sorte.

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