LA PRATIQUE DE LA FOI
Nous venons de voir quelles sont les excellences et les propriétés de la foi pure et nue ; il faut maintenant en venir à la pratique. Puisque Dieu nous a fait la grâce de nous éclairer de sa connaissance, et de nousfaire chrétiens, il est juste que nous agissions en chrétiens. Le plus grand honneur que nous ayons n'est pas d'être hommes, vu que les Turcs et les athées le sont aussi bien que nous; ni d'avoir quelque notion des lettres, puisque les démons les possèdent à un bien plus haut degré que nous, et sont incomparablement plus savants que nous, mais c'est d'être chrétiens : c'est là notre gloire et notre richesse. (.< 11 n'est pas de richesse, dit saint Augustin, pas de trésor, pas d'honneur ni de bien en ce monde plus grand que la foi, qui nous rend chrétiens et catholiques*. » C'est pourquoi, quand nous faisons un acte, faisons-le en catholiques, produisons-le en vertu de la règle et du principe du chrétien, qui est la foi pure. Si nous y mêlons notre raison naturelle ou nos expériences; si nous y faisons entrer les sciences humaines, nous n'opérons pas comme chrétiens et purement fidèles, mais seulement comme chrétiens en partie, et en partie hommes, ou bien hommes de lettres ; parce que toute la raison, toute l'expérience et toute la science du chrétien, se résument en la foi ; c'est croire, les yeux fermés, ce que Dieu dit, sans demander et sans vouloir d'autres raisons,
^ NullsB sunt majores divitiae, nulli thesauri, nuUi honores, nulla mundi hujus substantia, quam est fides catholica. Serra. -1. de Aerbis Apost.
d'autre connaissance et d'autre motif d'acquiescement, que sa parole.
(f Le juste vivra de la foi , » dit Dieu, par la bouche du prophète Habacuc* ; et plus récemment il met deux fois cette même vérité sous la plume inspirée de saint Paul : « Le juste, qui m'appartient, vit de la foi^. » Celui qui esi juste devant moi et en vérité, et non selon l'apparence et le caprice des hommes, qui établissent la vertu dans les lumières, dans les élévations d'esprit et dans les sentiments, celui-là vit de la foi. La foi est ce qui fait vivre l'homme juste, de sorte que, comme notre corps vit de notre ame, celle-ci lui servant de principe pour vivre, pour croître, pour opérer et se rendre parfait; de même la foi est à l'homme juste et au vrai chrétien le principe de sa vie, de ses opérations et de sa perfection ; et c'est son mouvement qui le pousse à fuir les péchés, à exercer les vertus et a faire tout ce qui regarde son salut. « Nous sommes, dit encore saint Paul, les enfants de la foi, pour posséder nos âmes en cette vie par la grâce, et en l'autre par la gloire^. » Et ici faisons une remarque ; c'est que de même que l'enfant reçoit l'être et la condition d'existence de son père, qui lui donne des yeux, des oreilles, une langue, des mains et des pieds semblables aux siens; ainsi la foi confère à l'homme, non l'être humain, car c'est la nature et son père charnel qui le lui donnent, inais son propre être, et des yeux, des oreilles, une langue, des mains et des pieds de foi, pour voir, pour entendre, pour parler, au sujet des mystères de la religion, pour pratiquer les bonnes œuvres, et pour marcher dans la voie de son salut, de sorte qu'il fait tout,
* Justus in fide suavivet. Hab. 2. 4.
2 Hebr. 10. 38 et Rom. 1.17.
s Nos sumus filii fidei in acquisitionemanimEB, Heb. 10. 39.
selon l'expression du roi-prophète, par le motif de la foi pure*.
Ainsi les fidèles de la primitive Eglise et les saints martyrs n'avaient rien de plus ordinaire en la bouche que ces paroles, qui étaient le principe de toutes leurs résolutions et de tout leur courage : je suis chrétien. Ainsi, un des quarante-huit qui souffrirent le martyre k Lvon et à Vienne, sous Marc-Aurèle, Verus, ce saint diacre, qui porta si dignement le nom de saint et que nous ferons parler au nom de tous ses compagnons, ne répondit autre chose a tous les interrogatoires qu'on lui fit subir, et dans tous les tourments qu'il endura, sinon « qu'il était chrétien : voila mon nom, ma race, ma patrie et mon tout. » Je ne suis ni homme, ni homme savant, ou si je le suis, ce n'est que pour être plus parfaitement fidèle. Or, venons-en à la pratique de la foi, dont je proposerai trois manières.
La première et la principale est la vie et les œuvres. La foi est semblable à un arbre fruitier : en elle la racine, le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs, et le tout se rapporte au fruit, parce que c'est une vertu effective, et une habitude pratique qui se rapporte à l'action et détermine celui en qui elle est, a produire premièrement les actes qui lui sont propres, et puis ceux des autres vertus. « Je prie Dieu continuellement, écrivait saint Paul aux fidèles de Thessalonique, qu'il accomplisse en vous l'œuvre de la foi, dans l'exercice de la vertu, afin que notre Seigneur Jésus-Christ soit honoré en vous et vous en lui^, » signifiant par là que la foi doit être toujours accompagnée de l'action.
* Omnia opéra ejus in fide. Psal. 32. 4.
2 Oramus semper pro vobis, ut Deus impleat opus fidei in vir-
Différemment ce sera une foi de démon et non pas de chrétien, comme dit saint Augustin, qui, expliquant ces paroles de saint Paul aux Ephésiens : « Je souhaite à nos frères chrétiens la paix, la charité et la foi*, » dit : « L'Apôtre fait un souhait de trois grandes choses, de la paix, de la charité et de la foi, commençant par la fin, et finissant par le commencement, parce qu'on finit l'ouvrage du salut par la paix, et on le commence par la foi, mais par une foi qui soit différente de celle des diables, de qui l'Apôtre saint Jacques dit, qu'ils croient et avec tremblement, de ces diables qui dirent à notre Seigneur : «Vous êtes le Fils de Dieu. » Ainsi les diables croient (non pas pourtant d'une foi théologique, dont ils sont incapables et indignes, mais d'une foi naturelle qu'ils accordent à Moïse et à l'Ecriture, semblable a celle que nous ajoutons à Tacite et à Plutarque, ou bien à celle qu'ils ont à un autre démon, quand il leur dit une chose qu'ils ne savent pas). De cette manière, les diables confessaient la divinité de Jésus-Christ, que les hommes niaient; ceuxlà lui ont témoigné du respect, et ceux-ci l'ont mis à mort^. » Et toutefois les diables sont-ils bienheureux avec leur foi? Non, sans doute. Il faut donc mettre de la distinction entre la foi des démons et celle des saints. La foi est bonne et nécessaire au salut, il est vrai, mais
tute, ut clarificetur nomen Domini nostri Jesu Ctiristi in vobis et vos in illo. 2. Thess. 1.11.
* Paxfratribus et charitas cum fide. Ephes. 6. 23.
'-i Magna triadixit : pax, charitas, fides: a fine cœpit, ad initium terminavit : initium enim est in fide, finis in pace ; sed fides débet esse christianorura non dœmoniorum ; nam sicut dixit Jacobus apostolus daemones credant et contremiscunt. Et dœmones dixerunt Christo : tu es Eilius Dei. Confitebantur daemones quod non credebant homines; illi tremuer'int, isti occiderunt. Homil. SO. -17. Jacob, ep. 2. 19. Matth. 8. 29
la foi qui est animée de la charité et suivie des bonnes œuvres. C'est cette foi que les démons n'ont pas, mais les seuls serviteurs de Dieu l'ont, ils sont les seuls qui possèdent une sainteté véritable, les seuls enfants d'Abraham par la foi, et les seuls enfants de dilection.
Et à propos d'Abraham , l'intendant de sa maison, Eliezer, donna à Rébecca, future épouse d'Isaac, fils de ce patriarche, deux pendants d'oreilles qui pesaient deux sicles, et deux bracelets du poids de dix, pour nous signifier que le premier ornement de Tame qui devient l'épouse de notre Seigneur, le vrai Isaac, c'est-à-dire, le ris et la joie de Dieu et des hommes, est la foi; que les pendants d'oreilles la représentent, attendu que, d'après saint Paul, la foi nous vient par l'ouïe*; quelle pèse deux sicles, parce qu'elle doit croire ce qui regarde la nature divine et la nature humaine dans le Verbe incarné ; et encore ce que Dieu a révélé par soi immédiatement, ou par ses organes ; ou enfin ce qui est contenu dans les deux testaments, l'Ancien et le Nouveau. Mais il la faut accompagner de deux bracelets pesant dix sicles, pour marquer les actions saintes qu'elle produit dans l'accomplissement des dix commandements de la loi. Cette femme mystérieuse qui vit saint Jean, et qui, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, est une excellente figure de la foi , était sur le point de mettre, et mit en effet au monde un enfant mâle^; c'est pour nous apprendre que la foi est féconde, concevant toujours et enfantant de bonnes œuvres, qui sont ses vrais enfants, et des œuvres mâles et généreuses, et nullement lâches ni femelles.
La foi, il est vrai, est généreuse et énergique; elle a une
' Fides ex auditu. Rom. 10. 17,
'^ Peperit Filium masculum. Apoc. 12. 5.
merveilleuse force pour faire des choses très-grandes. « Si vous avez autant de foi vive, disait notre Seigneur, à ses apôtres, qu'un grain de moutarde est gros, vous déraci- Jierez d'une seule parole ce mûrier que vous voyez, et le ferez sauter dans la mer*. » Ce qu'il dit dans saint Matthieu est encore plus fort; il s'agit encore de la foi : « Je vous dis en vérité qu'une foi aussi forte qu'est le grain de moutarde , vous rendrait capables de détacher cette montagne de son centre, et de la faire passer d'un lieu en un autre, et que rien ne vous serait impossible^. » Il faut ici remarquer avec saint Chrysoslôme que le grain de moutarde, k cause de la vertu merveilleuse qu'il a sur nos sens, est un symbole de la foi vive, attendu l'incroyable puissance qu'elle exerce sur nos esprits, et qu'un seul grain de foi, c'est-à-dire un peu et la moindre partie est assez forte pour transporter les montagnes, s'il s'agit des miracles, et de déraciner les vices même les plus invétérés, s'il est question des actions vertueuses^. « Ce qui nous rend victorieux du monde, des péchés et du diable, dit le disciple bien- aimé, c'est notre foi : et qui est plus fort que le monde et remporte sur lui des trophées illustres, sinon celui qui croit^ ? »
Ainsi saint Luc dit de saint Etienne qu'il était un homme remph de foi et du Saint-Esprit, et ensuite plein de grâce et de force, pour opérer parmi le peuple dé grands prodiges et faire des actions extraordinaires de
* Sihabueritis fidem sicut granurn smapis, dicetis huic arbori moro : eradicare et transplantare in mare, et obediet vobis. Luc. 17.6.
"^ Amen dico vobis : si habueritis fidem sicut granurn sinapis, dicetis monti huic : transi hinc illuc, et transibit, et nihil impossibile erit vobis. Matth. 17. 19. ^ Homil. 32. in 1 . ad Cor.
* Hase est Victoria qUœ vincit mundum, fides nostra. Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit? Joan. 1 . ep. 5. 4.
vertu* . Saint Paul rapporté à la foi les œuvres signalées des patriarches et des grands personnages qui ont vécu avant et sous la loi^. Les anciens, dans les premiers siècles, se sont montrés vrais serviteur de Dieu par la foi, et ont, pour cela, mérité son approbation et ses louanges. Abel, instruit par la foi, offrit à Dieu les brebis les plus grasses de son troupeau ; Noé travailla pendant cent ans à la construction de Tarche, pour éviter le déluge qu'il ne voyait pas encore, et dont il n'avait d'autre certitude que celle qui lui venait de sa foi. Ce fut la foi qui fit sortir Abraham du lieu de sa naissance pour aller établir sa demeure en un pays inconnu, ce fut elle aussi qui, plus tard, étouffant en lui les sentiments de la nature, lui fit lever le bras pour trancher la tète a Isaac, et offrir à Dieu en sacrifice ce cher et unique enfant; la foi lui donna assez dp courage et de force , pour entreprendre une action si généreuse et si pénible. Ce fut aussi par un vif sentiment de foi, que ce même Isaac, et son fils Jacob pratiquèrent toutes ces excellentes vertus qui -les rendirent si recommandables.
La foi fit connaître à Moïse la vanité. des grandeurs de la terre, et le porta au mépris d'une qualité qui était à son choix et qui l'eût fait asseoir sur le trône royal de l'Egypte, mais il aima mieux être reconnu pour le fils d'un Hébreu que de la fille de Pharaon , et souffrir avec son peuple affligé, que de jouir des plaisirs passagers du péché qu'il eût commis en l'abandonnant dans sa misère, et qu'une vie délicieuse et dissolue lui eut pu fournir; il ne tint aucun compte ni des injures ni des calomnies qu'il savait devoir retomber sur lui dès le principe et dans le cours
• Act. 6. 5' et 6.
'^ Ir> fide tesiimonium consecutj sunt senes. Hebr. 11. iJ,
de son entreprise ; il les préféra même aux richesses, et crut posséder un trésor plus grand que n'était celui de l'Egypte, en portant quelques traits et quelque ressemblance de Jésus- Christ , qu'il savait, par la foi, devoir être un jour traité d'infâme et chargé de toutes sortes d'opprobres. Par la foi, les troupes qu'il conduisait, et cette multitude innombrable de personnes, qui sortirent avec lui de l'Egypte passèrent a travers la mer Rouge k pied sec, comme s'ils eussent passé par une large et agréable campagne, et les Egyptiens, qui les poursuivaient et pensaient jouir du même privilège, furent enveloppés et ensevelis sous les eaux. Ce fut la foi, et non d'autres machines, qui renversa les fortes murailles de la ville de Jéricho, qui sauva Rahab du malheur dont furent victimes ses concitoyens incrédules. Que dirai-je de plus des merveilles opérées par la foi? Le temps me manquerait, si k ces exemples, je voulais ajouter ceux de Gédéon, de Barac, de Samson, de Jetphé, de David, de Samuel et des autres prophètes et hommes saints, k qui la foi a fait exercer des choses héroïques et pour agir et pour souffrir, selon le langage de saint Paul.
Or, comme l'Ecriture attribue k la foi les actions vertueuses et parfaites des justes , elle assigne de même l'inexécution des miracles et des bonnes œuvres k son défaut. Quand notre Seigneur voulait faire quelque miracle sur quelque malade qui lui demandait sa guérison, il exigeait avant tout un acte de foi, pour le préparer a recevoir le bienfait de son opération ; et s'il ne faisait pas de miracle ou ne l'achevait pas entièrement, il en attribuait la cause a l'incrédulité, qui en rendait la personne incapable. « Si tu peux croire , dit-il au père d'un possédé, tout est possible k celui qui a la foi. » Ce père affligé lui répondit alors avec larmes : « Je crois, Sei-
gneur. mais je vous prie de m'aider un peu dans mon incrédulité et de me donner plus de foi que je n'en ai*. » Saint Matthieu et saint Marc* racontent que notre Seigneur ne put guérir que fort peu de malades dans son propre pays, à cause du manque de foi des habitants qui y mettaient obstacle et lui liaient en quelque sorte les mains. Et les apôtres lui demandant pourquoi ils n'avaient pu délivrer un homme possédé du démon qui le tourmentait horriblement. Jésus leur répondit que c'était à m^ cause de leur incrédulité^; et, comme l'explique le cardinal Cajetan, que ce n'était pas la diminution du pouvoir qu'il leur avait donné sur les diables, qui en était la cause, mais le peu de foi qu'ils avaient apporté à l'opération de ce miracle, et ce fut à cette occasion qu'il leur adressa ces paroles, déjà mentionnées, que s'ils avaient de la foi autant qu'un grain de moutarde, ils feraient changer les montagnes de place , et que rien ne résisterait à leur puissance.
Saint Pierre marchant sur les eaux, les trouva fermes tant que sa foi le fut; mais quand elle perdit sa fermeté, les eaux aussi perdirent la leur, et lui commença à s'enfoncer, ce qui fit qu'il invoqua bien vite le secours de notre Seigneur qui, le prenant par la main, lui dit : «Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté'*? » Sur quoi saint Maxime, évoque de Turin, fait entendre ces paroles admirables : « Pierre descend hardiment sur la mer, sans considérer la fluidité de ses eaux ; ouvrant les yeux pour regarder Jésus-Christ, il les ferma à la nature
^ Si potes credere, omnia possibiliasuntcredenti. Credo. Domine; adjuva incredulitalem meam. Marc. 9. 22. 23. 2Matth. 13.58. Marc. 6. 6.
^ Propter incredulitatem vestram. Matth. 17. 19. ■* Modica3 fidei, quare dubitasti? Matth. 14. 31 .
coulante de cet élément. La foi lui fait croire qu'il s'affermira sous ses pieds, et qu'il marchera sur sa surface sans péril , que l'élément, soit agité de tempêtes, que les vents le bouleversent et qu'il se brouille entièrement, le sentier que tient Pierre et par lequel il va à notre Seigneur, sera toujours calme; mais la foi étant ébranlée, le sentier s'ébranle, Pierre se sent enfoncer, et se voyant à deux doigts de sa mort, il réclame le secours de notre Seigneur, qui le prenant, lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? c'est-à-dire, pourquoi ta foi a-t-elle été si petite, qu'elle rie t'ait pu faire achever ce que tu avais si bien commencé, et arriver avec la même constance où te portaient tes désirs? Sache donc que comme la fermeté de ta croyance te soutenait sur la mer, les appréhensions et les doutes que tu y as mêlés et qui l'ont affaiblie, t'ont mis en danger de périr*. »
Traitons maintenant des bonnes œuvres et de l'exercice des vertus. Comme notre Seigneur parlait à ses apôtres du pardon des injures, qu'ils devaient réitérer même sept fois en un jour, ceux-ci se sentant trop faibles pour venir a bout d'une chose si difficile à la nature, le prièrent, pour en acquérir la force, de leur donner non la grâce, non la patience, non la mansuétude ni la charité, bien que tout cela fût nécessaire en cette circonstance, mais un accroissement de foi : « Augmentez en nous la foi, » lui
* Petrus descendit in mare, non cogiiat labentes aquas, dum Christum respicit, non respicit elementum ; crédit fide etiam inter undas solidum invenire vesiigium; jactetur licet fluctibus mare, ventis pelagus conturbetur, non tamen turbatur Pétri semita, quœ ducit ad Dominum. .. Defatiscente fide, fatiscit et semita... Cur tarn parvœ fidei es, ut qui credendo mare ambulare.cœperas, non id perscverando transires? Ut non eà fide qua venire cœperas, pervenires? Intellige ergo quia in mari credulitas te portabat, perfidia submergebat. Hômil. 4. de S. Petro.
dirent-ils* ; montrant par là que la force requise pour pratiquer les plus difliciles actions, était renfermée dans la foi, et que celui qui la possède, les peut exercer toutes. Et le prince des apôtres, exhortant les fidèles à la vigilance, h la sobriété et à d'autres vertus, et les avertissant des assauts que le diable leur livrerait pour les en empêcher, ne leur donne pour armes défensives et pour tout remède que la foi, en leur disant : « Résistez a votre ennemi avec une foi forte^. » Si vous la possédez telle, ne craignez rien, parce qu'il n'a de pouvoir que sur ceux en qui elle est faible, et qui l'affaiblissent avec leurs doutes, avec leurs raisonnements naturels et avec leur science. « N'ayez point peur, comme le disait notre Seigneur, pensez seulement à bien croire^. » Par ce moyen tous les efforts de votre ennemi seront inutiles et tous ses coups se perdront en vain.
Saint Jean raconte que les serviteurs de la bête, c'esl-k-dire du diable, portent sa marque gravée sur leur main droite ou sur leur front* : sur le front, ce sont les infidèles qui font profession ouverte de l'idolâtrie, ou d'une religion contraire à la chrétienne et catholique; mais sur le bras, ce sont les mauvais catholiques, dont les œuvres démentent et détruisent la croyance. C'est à ces derniers que l'éloquent évéque de Marseille, Salvien, adresse ces paroles : « Jésus-Christ te propose, pour les bonnes actions que tu feras, des biens immenses et éternels, et pour les mauvaises, des tourments horribles, qui n'auront pas de fin; il t'assure, lui qui est la vérité même, que, si tu vis bien, tu seras h jamais bienheureux pour le corps et pour l'ame, et au contraire éternellement malheu-
* Adaugenobis fidem. Luc. i7. 5. ' . .
2 Gui resistite fortes in fide- i . ep. 5. 9.
^ Noli timere, crede tantùm. Luc. 8. Ô. * Apoc. 13. 16.
Ik
reux, si tu vis mal. Néanmoins ni Timmensité incompréhensible de ces biens, ni l'éternité épouvantable de ces maux, ne touche point ton cœur pour l'engager à mieux vivre. Et puis tu dis que tu as la foi, et que tu crois les paroles de Jésus-Christ, de qui tu méprises la récompense et n'appréhendes pas la colère? Tu es un trompeur et un homme trompé ; tu ne crois point, non tu ne crois point* .» Telles sont les paroles de Salvien qui reproche à bien juste titre au chrétien qu'il ne croit point. En effet, si l'assurance certaine qu'a un homme de trouver un trésor dans son jardin, le fait se résoudre efficacement à travailler, a bêcher la terre, à ne point redouter la fatigue pour le mettre en sa possession ; si, comme nous le voyons tous les jours, non-seulement par l'assurance certaine, mais même par suite d'une opinion probable, non d'un trésor, mais d'un gain médiocre, les marchands et les soldats quittent leurs femmes, leurs enfants et leurs aises, et s'exposent à des dangers évidents qui peuvent compromettre leur vie, que ne devrait donc pas faire sur l'esprit d'un homme, non l'opinion probable, mais l'assurance infailHble et !a croyance infiniment certaine, non d'un petit gain, mais d'un trésor immense et d'un royaume où regorgent toutes sortes de biens ? Si cependant cet homme ne se .donne aucun mouvement pour cette acquisition, que conclure de cette apathie, sinon qu'il n'y croit pas ?
Le très-docte et très-pieux Jean Pic, prince de laMirandole, écrit, après Salvien, sur ce même sujet ces paroles
* Christus tibi et pro bonis bona immortalia, et pro malis mala aeterna proponil, et. tu nec bonis cœlestibus flecteris, nec malis perennibus commoveris ; et credere te Domino tuo dicis^ cujus nec remunerationem desideras , nec iracundiam contremiscis ? Non credis^ non credis, Lib. 3. ad Eccles. cathol.
remarquables : « Dieu m'est témoin comme je suis saisi d'un étonnement profond, qui me met, pour ainsi dire, hors de moi-même, quand je considère les occupations, ou pour mieux dire les sottises des hommes, qui méritent autant nos regrets et nos larmes, qu elles sont dignes de nos réflexions et de notre étonnemeut. Il faut, à parler sainement, être complètement fou pour ne pas croire à l'Evangile, qui est si solidement appuyé et si inébranlablement établi; mais vous êtes doublement fou, si, ne doutant pas d'une vérité tellement assurée, vous vivez néanmoins comme si, en effet, vous en doutiez et ne la creviez point. Car. je vous prie, si vous tenez pour indubitable cette parole de notre Seigneur, qu'il est très-difBcile, et comme moralement impossible qu'un homme riche se" sauve, comment cette croyance s'accorde-t-elle avec nos œuvres qui se résument eu ceci : attacher votre cœur aux biens de la terre, et penser continuellement aux moyens d'en amasser? Pourquoi recherchons-nous avec tant d'avidité l'estime et la louange des hommes, si nous croyons qu'il faut fuir la vaine gloire et ne priser que celle qui s'acquiert devant Dieu? Pourquoi, si nous avons une ferme foi qu'il y a une récompeese éternelle au Ciel préparée pour les justes, et un châtiment sans fin dans les enfers pour les pécheurs, n'avons-nous moins de peur d'autre chose que de ce châtiment, et n'espérons-nous rien moins que cette récompense? Que pouvons-nous dire à cela, sinon qu'il y a beaucoup de chrétiens qui le sont seulement de nom, mais qu'il est très-petit le nombre de ceux qui le sont en vérité? «Telles sont les paroles de ce sage prince, qui regarde, avec beaucoup de raison, comme atteint d'une folie extrême le chrétien qui vit mal. Convenez d'une chose, c'est que si j'étais assez crédule pour croire que vous voulussiez manger d'une viande que
VOUS sauriez empoisonnée et qui indubitablement vous donnerait la mort, bien que vous fussiez fortement pressé par la faim, et que cette viande fût fort savoureuse; ou bien que pour une bagatelle d'enfant vous eussiez résolu de perdre cent mille écus, ou pour cinq sous de ne pas gagner un royaume, ne penseriez-vous pas que ce serait de ma part vous faire injure que de vous estimer si stupide et dépourvu à ce point de jugement, et que j'aurais mis dans mes projets de vous faire passer pour atteint de démence? Mais la folie des mauvais chrétiens est incomparablement plus grande, puisque ne doutant nullement de la vérité d'une éternité de bonheur d'un côté et de malheur de l'autre, ils perdent pour si peu de chose les biens éternels du ciel, et se précipitent dans des tourments effroyables qui ne finiront jamais. C'est donc par les œuvres qu'il faut prouver et justifier ce que l'on croit et ce que l'on ne croit pas.
La seconde pratique de la foi, consiste k en produire des actions intérieures, et a la réveiller et la vivifier quand il faut faire quelque chose extérieure, particulièrement si elle est difficile.
Pour les actions intérieures, c'est une chose étrange et lamentable , que de voir la plupart des chrétiens , qui sont chrétiens par la foi, ignorer néanmoins ce que c'est que la foi , ne sachant même pas comment il faut en exercer un acte. Plusieurs auront l'esprit subtil et pénétrant pour les affaires temporelles; ils verront clair dans les procès, ils en démêleront les difficultés les plus embrouillées; ils seront parfaitement- capables de conduire leurs familles, de gouverner des villes, des provinces, des armées et des royaumes, si vous voulez, et pour peu que vous leur demandiez ce que c'est que la foi, et ce qui est requis pour en produire une action, ils sont
réduits au sileivce. La foi est en eux ce qu'une bonne épée est pour un. enfant qui en ignore le prix et l'usage, et qui ne la tire point de son fourreau, mais l'y laisse se rouiller. Le cas est le même pour ces chrétiens : la foi, qu'ils ont reçue par le baptême, est renfermée dans leur entendement, où ils la tiennent inutile sans l'exercer et la mettre en œuvre. C'est pourtant ce qu'il est indispensable de faire ; il faut la vivifier quand on dit le Credo^ et en fjaisant souvent des actes touchant l'unité de Dieu, sa trinité pour les personnes, sa présence partout et sa providence en la conduite de toutes choses, touchant l'incarnation, l'eucharistie, la résurrection, la récompense du bon et le châtiment du mauvais dans la vie future et les autres points de notre religion , par le moyen desquels ils s'affermissent, ils s éclaircissent et opèrent dans une ame.
Pour les choses extérieures, quand il s'en présente quelqu'une à faire, principalement si elle offre des difficultés, il faut se fortifier sur la foi, et puis l'entreprendre hardiment , sans marchander ni reculer , et sans attendre ni demander d'autres connaissances, d'autres certitudes, ni d'autres raisons pour agir ; c'est assez de faire un acte de foi du secours infaillible de Dieu. Si le diable nous tente de découragement, il faut le vaincre avec la foi de la bonté infinie de Dieu ; si c'est notre orgueil et l'estime de nos forces qu'il met en jeu, triomphons de lui avec la foi de notre néant et de la nécessité de la grâce ; s'il se tourne du côté de nos misères, vainquons-le avec la foi de la providence paternelle de notre Père céleste ; et ainsi des autres choses dans lesquelles la foi fait des merveilles, et remporte des victoires signalées.
A la vérité, celui qui est vertueux par force de la foi, est vertueux d'une haute et excellente manière. Celui qui est humble par la force de la foi, a une humilité si solide F» J. 8
que rien ne le saurait enorgueillir. Celui qui est obéissant par la force de la foi, obéit avec une soumission si parfaite de sa volonté et de son jugement, qu'il n'apporte jamais de résistance ni de raisons aux choses qui lui sont commandées. Celui qui est patient, qui est débonnaire, qui est chaste, par la foi, possède une patience invincible, une bonté inébranlable et une chasteté angélique. Celui qui fait ses prières mentales et vocales avec l'esprit de la /oi, les fait avec une grande attention, avec une profonde révérence et en retire un très-grand profit. Et c'est ainsi que les saints ont pratiqué les vertus et se sont faits saints: « Par la foi, dit saint Paul, ils ont accompli les devoirs de la justice*. »
Il nous sera très-utile d'avoir, selon les diverses rencontres , quelques passages de l'Ecriture sainte , dont nous nous servirons ou comme d'épée pour frapper nos ennemis, ou comme de bouclier pour nous mettre à couvert de leurs attaques. Saint Chrysostôme dit : « que la sainte Ecriture est un trésor, que toutes ses paroles sont autant de diamants, de rubis et de pierres précieuses, et que souvent une seule de ses sentences a suffi pour soutenir un homme, et lui servir de viatique dans tout le cours de sa vie ; c'est pourquoi il est bon d'en avoir une ou plusieurs bien choisies, pour en user dans les occasions^. )) Saint Augustin dit que « la seule prononciation du symbole des apôtres, faite avec esprit de foi. repousse l'ennemi et rompt tous ses traits^. » Et écrivant à Pollentius, il remarque que la foi n'est pas seulement nécessaire
^ Per fîdeni oper.iti sunljustitiam. llebr. 11. 33.
2 Hom. I. ad î^opuliim. Vi/^xa toX'axxiç fv zxa)ji; t^<; ÇcjiJ'ç èfô^iov.
^ Ipsa vel recitatio symboli retundit inimicum. Lib. 2. de symb. ad catechu
l)K LA FOI. 91
pour croire les vérités que Dieu nous révèle ; mais, de plus, fort utile pour adoucir les difficultés qui se rencontrent dans la pratique de la vertu; par exemple, dit-il, quand nous voyons un pauvre rongé de lèpre, et couvert d'ulcères sales et puants, et que nous sentons nos cœurs bondir à celle vue, et nos veux s'en détourner comme d'un objet qui les blesse, il faut sur-le-champ avoir recours à ces paroles du Seigneur : « Je vous dis en vérité que ce que vous avez fait à l'un de ces pauvres misérables, qui sont* mes frères, je le tiens fait à ma propre personne*. » Si vous êtes empêché de donner l'aumône au nécessiteux qui vous la demande, par la crainte de vous imposer une trop forte privation, et de tomber vous-mêmes dans l'indigence, fortifiez-vous avec ces paroles des saintes lettres qui sont un article de foi : « C'est donner à usure que de donner l'aumône'^. »
Saint Jérôme raconte que sainte Paule s'est signalée dans cette pratique de la foi, se servant toujours d'un passage de l'Ecriture dans les divers événements de sa vie. Quand les libertins et les impies se moquaient de ses dévolions, et la faisaient passer pour insensée et bigote, elle proférait ces paroles de David : « Quand le pécheur s'est élevé contre moi et a déchiré ma réputation, je me suis tue et n'ai point voulu me justifier^. » Et encore : -K( J'étais, dans toutes ces persécutions, comme un sourd et un muet, qui n'avait ni oreilles pour les entendre, ni langue pour répliquer à leurs injures, mais je ne pensais qu'à les soufifrir en silence*. »
^ Amen dico vobis quanidiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis. Matlh. 25. 40. '^ Liber 2 ad Pollent. cap. 6.
•» Cum consisteret peccator adversum me, obmutui et silui à bonis. Psal. 38. 2. 3.
■* Ego quasi surdus non audiebatn, et quasi mutus non aperiens os
Dans ses tentations, elle employait ces mots que Moïse adressa aux enfants d'Israël : «Le Seigneur vous éprouvé, afin qu'il paraisse clairement si vous l'aimez de tout votre cœur et de toute votre ame, ou seulement en apparence*.»
Dans ses fréquentes maladies, elle disait ; « Quand mon corps est malade', il me semble que mon esprit est plus sain, et que de la faiblesse, il tire de la force^.»
Dans ses tristesses et ses ennuis, elle chantait avec le Psalmiste" : « Pourquoi, ô mon ame, es-tu triste, et vastu ainsi m'afîligeant? Aie bon courage, et mets seulement ta confiance en Dieu, qui est la joie de ton cœur et la cause de ton salut ; espère que le jour viendra, auquel tu le remercieras de t'avoir délivrée de tes peines^. »
L'informait-on qu'elle avait éprouvé quelque perte, ou que son revenu avait été diminué, par suite de quelque disgrâce ou par l'oppression des grands, comme il arrive assez ordinairement aux veuves, aussitôt, pour ne pas se laisser abattre, elle appliquait son esprit à ces paroles de notre Seigneur : « Que sert a l'homme de gagner tout le monde, s'il perd son ame ; et quel échange peut-il faire qui vaille son saluf*? » Et d'autres fois, a celles-ci, du saint homme Job : « Je suis sorti nue du ventre de ma mère, et je retournerai de même dans celui de la
suuni, et factus sum sicut homo non audiens, et non habens in ore suo redargutiones. Psal. 37. 14.
' Tentât vos Dominus Deus vester, ut palani fiât utrum diligaljs cum an non in toto corde et in tota anima vestra. Deuteron. 13. 3.
'■^ Cum infirmor, tune. potens sum. 2. Cor. 1^. 10.
5 Quare tristis es anima mea, et quare conturbas rae? spera in Deo, quoniam adhuc confitebor illj, salulare vultus mei et Deus meus. Ps. 41. 12.
^ Quid prodest homiui si universum raundum lucretur, animœ vcro suaB detrimentum patiatur? aut quamdabit homocommutationem pro anima sua. Matth. 1(3. 26.
terre : Dieu m'avait donné des biens, et il ine les a ôtés , rjen ne m'est arrivé dans ces pertes que par ses ordres : que son saint nom soit béni* ! »
Recevait-elle la nouvelle que quelqu'un de ses enfants était malade, comme en particulier quand elle l'apprit de ïoxotium, qu'elle aimait chèrement, elle commençait par accomplir, par la force <de sa vertu, la vérité de ces paroles : j'ai été touchée, je l'avoue, et ma nature a senti le coup, mais pourtant je n'ai rien dit^; et elle prononçait ensuite celles-ci, avec une grande ardeur : qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi^; et après, levant son cœur vers Dieu, elle lui parlait en ces termes ; « Possédez, Seigneur, les enfants des pauvres affligés qui, pour l'amour de vous, mortifient leurs corps tous les jours*. » Tels étaient les exercices pieux auxquels se livrait cette sainte dame romaine, a l'imitation de notre Seigneur, qui repoussa avec trois versets de l'Ecriture les trois assauts que le diable lui livra.
Il serait très-important pour nous de prendre en cela cette sainte pour modèle, et de prononcer, dans les occasions, les paroles qui lui étaient si familières ; cellesci, par exemple, s'il s'agit de pratiquer l'humilité, afin de nous y fortifier et de surmonter les résistances de notre nature : « Notre Seigneur, étant Dieu en essence, s'est anéanti jusqu'au point de prendre la forme du serviteur^. »
* Nudus egressus s»im de utero matris meae, et nudus revertar illuc : Dominws dédit, Dominus abstulit ; sicut Domino plaçait, ita factum est. Sit nomen Domini benedictum 1 Job. 1. 21.
'^ Turbata sum et non sum locuta. Psa!. 76. 5.
^ Qui araat filium aut filiam super me, non est me dignus.
* Posside) Domine, filios mortificatorum, qui prote quotidie iiiortificant corpora sua. Psal. 78. 11.
•'* Cum in forma Dei esset, semetipsum exinanivit formam servi accipiens. Philip. 2. 67- .
Et ces autres : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez le repos de vos esprits*. » S'il s'agit d'obéissance, disons : ^tll s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et a la mort de la croix^. » Si c'est de la charité, stimulons-nous par ces paroles : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame et de toute ta force ; c'est là le plus grand et le premier de tous les commandements^. » Excitons-nous à la charité envers le prochain, par ces admirables paroles du disciple bien -aimé : «Je vous fais un commandement nouveau, qui est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés*; » appuyant fortement sur ce comme, qui marque et demande de la ressemblance. Rendons-nous familier le texte excellent de saint Paul, dans la seconde épître aux Corinthiens, dans lequel il comprend toutes les actions que la charité pratique envers le prochain : « La charité est patiente, elle est pleine de donceur, elle est sans envie, sans malice, » et le reste^.
Quand, voyant les richesses, les plaisirs et la pompe du monde, nous nous en sentirons émus, reconnaissant que nos cœurs en reçoivent quelque impression, servonsnous, comme d'un calmant, de ces paroles de saint Paul : « Nous sommes les enfants de la foi, qui a pour
* Discito a me quia milis sum et humilis corde, et invenietis requiem animabus vcstris. Malth. I 1 . 29.
- Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.
Phil. 2. 8.
5 Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, ex tota anima tua et ex tota fortitudine tua. Deuter. 6. 5 Hoc est maximum et primum mandatum, Matlh. 2â. 38.
-* Mandatum novum do vobis, ut dil.igatis invicem, sicut dilexi
vos. Joan. 13. 34.
S Charitas patiens est, benigna est, etc., cap. 1 3. 4.
son objet des choses invisibles, et les biens de la vie future*. »
Si nous nous trouvons sans richesses, sans honneur et sans crédit, vivant, au contraire, dans l'oppression et la misère, consolons-nous avec ces paroles de notre Seigneur : «Vous n'êtes pas gens de ce monde. Je ne suis pas de ce monde^. » Mes biens, mes honneurs, ma réputation, mes espérances ne sont point ici-bas, mais ailleurs.
1^ Il conviendra donc, dans ces occurrences, de dire ces passages de l'Ecriture sainte et d'autres semblables, selon la diversité de nos besoins ; mais ce à quoi il faudra surtout prendre garde, ce sera de les dire dans l'esprit de la foi, comme des paroles qui en font autant d'articles, et
1^ de les employer comme des vérités capitales et des premiers principes ; car, comme les premiers principes de la philosophie et des sciences naturelles sont les sources d'où découlent toutes les conclusions sur lesquelles ils influent et répandent leur vertu, de même, les paroles sacrées et adorables de l'Ecriture doivent être pour nous les vérités fondamentales de notre religion et les pre-
■l miers principes de notre divine philosophie, dans le sein
™ desquels toutes les actions des vertus et toutes les bonnes œuvres sont contenues, et d'où il faut les faire sortir. Ainsi, après en avoir proféré quelques-unes, que nous aurons choisies comme propres à nous déterminer à l'action vertueuse dont il est question, nous devons aussitôt la mettre a exécution, sans chercher ni môme vouloir d'autre motif, persuadés et décidés que nous serons, par l'infaillibilité de la parole de Dieu, qui nous donne une
' Nos sumus filii fidei ; est autem fides argnmentum non apparentium. Hebr. 10. 39 et 11.
^ De raundo non estis : eso non sum de hoc mundo. Joan. 1 5. 18.
assurance intiniment plus certaine de la chose, que si tous les anges et tous les hommes nous la disaient, et si Dieu, nous donnait mille yeux et dix mille soleils pour la voir.
Je veux, en terminant cette seconde pratique, citer une action remarquable de saint Ethelwode, parce que je la crois.propre k servir de modèle. Ce saint abbé et trèsdigne évêque de Winton, en Angleterre, avait été empoisonné par trois méchants et misérables ecclésiastiques, qui s'insurgeaient contre ses avertissements et s'opiniâtraient à vivre dans le désordre, refusant de rentrer dans la voie de leur devoir. Aussitôt qu'il sentit que le poison commençait a agir avec de cruelles douleurs et de violentes tranchées, il se dit en lui-même : « Où est maintenant ta foi? où est la fermeté de ta croyance, et où sont les résolutions de ton esprit? Ne tiens-tu pas pour indubitables les paroles par lesquelles Jésus-Christ promet, dans son saint Evangile, que ceux qui croiront en lui., s'ils boivent quelque chose qui puisse les faire mourir, n'en recevront pas de dommage? Ne penses-tu pas que celui qui a proféré ces paroles et qui a fait cette promesse est près de toi par sa divinité, encore qu'il en soit éloigné de corps? ne çrois-tu pas qu'il a assez de puissance pour empêcher ce venin de te nuire*? » Ayant dit cela avec une grande foi, il fit perdre au poison toute sa force et le rendit sans efFet, en sorte que, bientôt après, se levant, avec un visage gai, du lit où le mal l'avait retenu, il retourna à ses occupations.
* Ubi nunc est fidestua? Ubi sunt cogitationes mentis tuae? an non vera sunt verba Christi, quibus in Evangelio pollicetur, si mortiferum qiiid biberint credentes, non eisid nociturum? An non praesens est divinitate qui haec loquitur etsi corpore absens est? Ille procul dubio virus hoc in te enervare potest. apudSur. i. Aug.
La troisième pratique consiste clans la production de cinq actes que voici :
Le premier est de croire tous les mystères de notre religion, et toutes les vérités spéculatives et pratiques, que Dieu nous a révélées.
Le second, de les croire incomparablement plus que toutes les choses les plus évidentes de la nature.
Le troisième, de protester que nous voulons vivre et mourir en la foi pure, nue et aveugle de ces vérités.
Le quatrième, de les croire lors môme que tout le monde viendrait à les nier Ou à en douter.
Le cinquième, de les croire, quelque mal qui nous en puisse arriver. Ainsi :
\° ie crois tout et chaque mystère de notre sainte religion, et toutes les vérités qu'il a plu à Dieu de nous révéler, soit les spéculatives, comme la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption du genre humain, le sacrement de TEucharislie, la Résurrection des morts; soit les pratiques, comme : « Rienheureux sont les pauvres d'esprit, bienheureux sont les affligés, les richesses sont des épines, il faut porter sa croix, garder les commandements et faire des bonnes œuvres pour être sauvé, etc. » Oui, je crois tout cela très-fermement, sans en douter; très-simplement, sans l'examiner, et de cette foi pure, nue et aveugle, par cela seul que Dieu Ta ainsi dit.
2° Je crois tout cela, et le tiens pour véritable avec une plus grande fermeté d'esprit et un plus parfait repos de mon ame, que je ne crois et ne tiens pour vrai ce que je vois de mes yeux, ce que je touche de mes mains, pour plus véritable que le soleil ne luit en plein midi, et que je ne suis en vie. Je le crois par-dessus toutes les raisons naturelles, par dessus toutes les démonstrations évidentes, toutes les expériences infaillibles des sens, toutes les p. J. . 9
visions, et par-dessus toutes les autres connaissances que l'on peut avoir en cette vie, la seule révélation de Dieu me tenant lieu et faisant l'office de raison, de démonstration, d'expérience, de vision et de toute autre connaissance, et bien plus encore sans comparaison.
3° Je veux vivre et mourir en cette foi pure, nue et aveugle de toutes ces vérités divines, spéculatives et pratiques; et je déclare maintenant, pour ce moment et pour toujours, devant Dieu, devant les anges, les hommes et toutes les créatures, ma volonté à ce sujet. Je renonce à toutes les pensées que je pourrais avoir, et je désavoue toutes les paroles que je pourrais dire contraires a ce sentiment, en quelque temps, en quelque lieu et en quelque occasion que ce soit, protestant que c'est contre ma pensée et ma résolution.
4° Et quand tous les hommes, tous les anges même, s'il pouvait en être ainsi, viendraient à nier ces vérités, ou à en douter, pour moi, je suis résolu irrévocablement, avec la grâce de Dieu, d'y vivre et d'y mourir; et je ne veux point d'autre Dieu, d'autre Sauveur, d'autre salut ni d'autre paradis que ceux que je crois.
ô" Et alors même que, pour croire ces vérités, il y aurait quelque péril pour mon honneur, ou pour mes biens, ou pour ma vie et pour tout ce qui me touche, je suis déterminé à le subir, et de mon plein gré, sans devoir m'en prendre à autre qu'à moi-même. Voici ma devise : « Je suis le fils de la foi*, » pour entrer dans l'esprit de saint Paul; et celle-ci : « Le juste vit de la foi. »
Tels sont les actes de cette pratique qui sont très-bons et très-utiles, pourvu qu'ils soient exercés; je dis, exercés, parce que comme la meilleure viande ne sert de rien
• Ego sum filiusfidei. Hebr. 10. 39 et 38. Justus ex fide vivit.
si on ne la mange pas, et c'est k cette fin qu elle est destinée et non à être regardée ou louée, ainsi ces actes ne sont pas rédigés pour être lus seulement, ni pour être estimés, mais pour qu'on les mette en usage, afin d en goûter la bonté.
Nous nous arrêterons pour ce qui regarde la foi, et nous passerons à l'espérance.