DIEU, PREMIER MOTIF DE NOTRE ESPERANCE
Le premier motif de notre espérance en Dieu, est Dieu même, de qui la bonté infinie, le pouvoir absolu, la libéralité immense, la miséricorde sans bornes, la fidélité inviolable en ses promesses sont propres à nous inspirer une espérance inébranlable, et nous fournissent les causes d'une ct)nfiance infinie. Car si ces qualités produisent naturellement l'espérance, et la produisent à proportion i de leur grandeur, il s'ensuit que, puisqu'elles n'ont pas
* Posuimus mendacium spem nostram, et mendacio protecti sumus. cap. 28. 15.
2 Beatus vir cujus est nomen Domini spes ejus, et non respexit in vanitates et insanias falsas. Psal. 39. 5.
de limites en Dieu, elles exigent aussi de nous une espérance qui ne connaisse pas de bornes; or, n'étant pas capables d'une vertu semblable, vu que nous sommes créatures, nous devons au moins tâcher qu'elle soit eu nous la plus grande possible. Mais, voici une autre raison sur ce sujet, qui est fort importante, pour l'explication de laquelle je dis :
11 faut remarquer une grande différence entre les commandements de Dieu et ceux des hommes, différence qui consiste en ce que, si les hommes commandent une chose contraire a la raison, ils ne peuvent, avec toute l'autorité de leur commandement, l'y rendre conforme; si elle est impossible, ils ne sauraient, quelques efforts qu'ils fassent, la rendre faisable; et si elle est difficile, ils n'ont pas le moyen d'en lever les difficultés et de faire quelle soit facile. Mais, quand Dieu nous intime l'ordre de faire une chose, pour déraisonnable, pour impossible ou difficile qu'elle paraisse à nos yeux, alors tout change de nature et devient raisonnable, possible et aisé. C'est ainsi qu'il ordonna a son prophète Isaïe qui, outre la sainteté de sa vie, pour laquelle il était en grande vénération, était encore prince de la maison royale de Juda, d'aller tout nu, en présence de plusieurs personnes, à travers le palais du roi; a Jérémie, de marcher dans les rues de Jérusalem, chargé de chaînes, de ceps et de menottes; àEzéchiel, de manger de l'ordure, et à Osée, prophète très-chaste et très-saint, d'épouser une femme débauchée et publique, et autres choses semblables. Or, pour l'explication de ce qui précède, nous dirons que comme le soleil, quand il verse un rayon de sa lumière sur une chose obscure, la rend claire et lumineuse, de même Dieu, qui est la sagesse infinie et la première raison, rend une chose raisonnable, qui ne l'était pas
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auparavant, dès lors qu'il la commande; il fait, par sa souveraine autorité et par le droit de seigneurie qu'il a indépendant de tous, qu'une action injuste devient juste aussitôt qu'il la permet ou qu'il l'ordonne. Dès qu'il la touche de sa toute-puissance, il la met dans les termes de pouvoir être faite, môme avec facilité et plaisir, quand il plaît à sa bonté.
Qu'y a-t-il de plus méchant, de plus détestable, de plus horrible que l'action d'un père qui tue de sa propre main son fils, et surtout si ce fils est fort obéissant et fort vertueux? Et cependant, dès que Dieu ordonna un acte semblable à Abraham, c'est-k-dire l'immolation de son fils chéri, Isaac, ce crime se changea en sainteté, et cette abomination devint un chef-d'œuvre de vertu, qui a acquis, à Abraham, pour s'être mis en devoir de l'exécuter, une éternelle louange, et l'a proposé aux hommes comme un modèle de perfection. La permission que Dieu donna aux enfants d'Israël, d'emporter les objets précieux des Egyptiens, rendit légitime cette action qui, un quart d'heure auparavant, ne l'était pas, et qu'ils n'eussent pu entreprendre sans péché, non plus que de s'emparer, plus tard, de la terre de Ghanaan, si Dieu n'en eût dépouillé ses possesseurs, pour en transférer la propriété à son peuple; car, par ce transport, ce pays n'appartenait plus aux anciens habitants, mais aux enfants d'Israël. Il est naturellement impossible à un homme de marcher sur les eaux sans s'enfoncer, mais la parole que notre Seigneur adressa à Pierre, le lui rendit facile, en affermissant cet élément sous les pieds du disciple. Le commandement de Dieu met donc les choses déraisonnables dans la raison, les impossibles dans le pouvoir, et les malaisées dans la facilité.
De là vient que nous ne devoas jamais examiner ce
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que Dieu nous ordonne, pour savoir s'il est possible de le faire; nous ne devons pas non plus nous épouvanter des actions héroïques qu'il nous commande, comme de l'aimer de toutes nos forces et notre prochain comme nousmêmes, de pardonner de bon cœur k nos ennemis, et autant de fois qu'ils s'en rendent coupables, les injures qu'ils nous font, quelque sanglantes qu'elles soient, de porter notre croix, de mépriser le monde avec ses richesses et ses pompes, de souffrir la mort pour la défense de son nom, et d'autres actions, dont notre nature a horreur, parce qu'elles la battent en ruine ; un chrétien ne doit-il pas croire fermement que Dieu lui fournira les secours nécessaires pour venir à bout de toutes ces difficultés ? Et ceci est fondé sur deux principes -indubitables, que notre religion nous enseigne.
Le premier est celui-ci : il est bien reconnu que sans l'assistance de Dieu nous ne pouvons absolument rien, soit physiquement, ne fût-ce que avancer le pied, ou remuer le doigt de la main ; car, si Dieu ne le permettait, nous ne pourrions les mouvoir non plus que si nous étions des statues de marbre ; ainsi, au temps de Josué, le soleil, privé du concours de son créateur, fut obligé de s'arrêter au milieu de sa course ; ainsi, le feu, dont l'action fut suspendue, ne put brûler les trois enfants dans la fournaise de Babylone ; soit moralement pour les vertus, notre Seigneur ayant dit expressément, par la bouche de son disciple bien-aimé que, sans lui, nous ne pouvons rien*, pas même prononcer son nom comme il faut, ainsi que l'explique saint Paul^. Mais, si nous ne pouvons rien sans l'assistance de Dieu, avec lui aussi nous pouvons tout.
4 Joan. 45. 3. ' '^1. Cor. 12. 3. '
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Premièrement, pour la nature, ainsi que le démontrent les forces prodigieuses de Samson, la prise merveilleuse de Jéricho par les prêtres, sous Josué*, la mémorable victoire que Gédéon remporta avec ses trois cents soldats, sur les Madianites et les Amalécites^ ; on peut s'en convaincre encore par les paroles que Dieu fit adresser aux Juifs par Jérémie : Quand ils auraient fait passer au fil de l'épée toute l'armée des Assyriens, qu'il envoyait j)Our les punir de leurs crimes, le peu qui restait d'estropiés seraient capables d'incendier la ville do Jérusalem, et de les perdre, tant il leur donnerait de vigueur et de courage^*
Secondement, pour la grâce : combien les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs et généralement tous les saints n'ont-ils pas, avec le secours que Dieu leur a fourni, fait d'actions héroïques d'humilité, d'obéissance, de patience, de charité et de toutes les autres vertus?
David ne doutait pas de cette vérité, quand il s'écriait : c< De quelque tentation que je sois combattu, et quelque difficulté que je rencontre dans le chemin de mon salut et de ma perfection, j'en viendrai a bout, avec l'assistance que Dieu me donnera ; il n'y a pas d'opposition si forte que je ne surmonte, pas d'ennemi si puissant que je ne terrasse, ni d'action si difficile que je n'exécute^. » Saint Paul a dit après lui : « De moi, je ne puis rien, mais aidé décelai qui me fortifie, rien ne me peut être impossible^.» En effet, si Dieu a bien pu me communiquer par-dessus l'impuissance de mon néant, les forces de la nature, il
* Josue. 6. '^ Judic. 7. 3 Jerem. 37. 9.
■* In te eripiar a teiUatione, et in Deo meo transgrediar miirum, Psal 17.30
•'» Omnia possum in eo qui me confortât. Phil. 4. 13.
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pourra de même, et bien plus facilement encore, me. départir celles de la grâce par-dessus l'impuissance de ma nature, attendu qu'il est plus facile qu'une chose qui peut, puisse davantage, qu'il rie l'est que ce qui n'est, point et ne peut rien du tout, sorte du néant et puisse quelque chose.
Le second principe est que la sagesse, la bonté et la justice de Dieu éclatent autant que son autorité dans les ordres de sa providence, . et n' entrent pas moins dans notre conduite que sa puissance : et de plus que, en nous commandant, nous conseillant ou nous inspirant une action, il a mis auparavant dans ses projets, de nous donner les- secours nécessaires pour les mettre à exécution, sansquoi il agirait contre sa sagesse, puisqu'il serait peu convenable de nous demander ce qui serait au-dessus de nos forces , contre sa bonté et sa douceur, en voulant de nous une chose tellement difïicile qu'elle tiendrait presque de l'impossible, et contré sa justice, en nous punissant de n'avoir pas fait ce qui dépasserait nos forces et notre puissance.
De ces deux principes découlent, comme de leur source, ces (Jeux grandes et importantes conclusions. La pror mière, qu'il ne faut jamais nous raidir contre les choses que Dieu nous commande ou qli'il exige de nous, ni rechercher si elles sont justes .ou possibles, parce que i'iïous devons être très- certains et inébranlablement perîsuadés qu'elles le sont. Nous pouvons nous permettre ces recherches et ces investigations dans ce qui nous est commandé par les homrties ; car leur ignorance, leurs passions ou leur malice peuvent nous inspirer de justes appréhensions que leurs commandements ne soient ou contraires à notre salut, ou excédant nos forces qu'ils- ne sauraient accroître ; mais, quant à Dieu, c'est de quo
nous ne devons avoir jamais la moindre sollicitude, attendu que, étant souverain dans l'univers, et ayant tout sous sa dépendance, il peut étendre notre pouvoir, comme il lui plaît, et nous rendre fort aisé ce qui maintenant se trouve au-dessus de nos forces. Saint Chrysostôme, parlant de la providence, dit que nous devons nous 'abandonner absolument à sa conduite et nous confier entièrenient en elle*tenant pour infaillible quje, quand Dieu nous fait quelque promesse, bien que la chose nous semble impossible, ou qu'elle soit traversée par mille obstacles, ou encore que tout le monde conspire à en empêcher l'effet, U^. il saura bien pourtant, envers et contre tout, maintenir la vérité de sa parole, et par des voies sécrètes et inopinées lui accorder une entière réussite.
La seconde conclusion est, qu'ayant affermi notre esprit sur cette vérité, nous devons hardiment et les yeux fermés entreprendre ce que Dieu nous ordonne, et espérer ce qu'il nous promet sans craindre d'être jamais trompés, ou même de n'ous trouver dans l'embarras. « Prenez garde, dit Absalon à ses gens pour l'exécution du meurtre de son frère Àmmon, quand je vous aurai dit : frappez, mettez-le k mort, n'ayez point de peur, et ne considérez pas que c'est le fils du roi ; souvenez-vous seulement que c'est moi qui vous le commande, ayez bon courage et soyez hommes de cœur*. » Les officiers d'Ab-salon exécutèrent à l'égard d'Ammon le commandement que leur maître leur avait fait. A combien plus forte raison Dieu nous disant ces paroles pour l'accomplissement de ses volontés , devons-nous les effectuer sans rien craindre? «Ayez confiance, disait notre Seigneur à ses
, * Observate, cum dixero vobis, percutite eum et inlerficite : nolite timere ; ego enim sum qui praecipio vobis ; roboramini et estote viri fortes. S. Reg. -13. 28.
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disciples dans une frayeur qui les avait saisis, c'est moi, n'appréhendez rien*. » '
11 en est proportionnellement de la confiance comme de la foi ; car de même qu'il est dos propositions qui s'élèvent au-dessus de notre raison naturelle , et pour l'intelligence desquelles toute la lumière de nos esprits est trop peu étendue, ainsi il est des actions qui dépassent notre pouvoir et pour lesquelles nous sommes beaucoup trop faibles ; et comme, nonobstant toute notre incapacité, nous sommes tenus de croire ces propositions, parce que Dieu nous les a révélées, nous devons de même nonobstant toute notre faiblesse , exercer ces actions parce que Dieu nous les commande. En outre, comme ce n'est ni contre la raison, ni contre la sagesse de croire fermement tout ce qui est au-dessus de notre raison , quand Dieu qui est la première vérité et la raison même Ta dit ^ mais que c'est plutôt une marque de grande sagesse et le raffinement d'une raison épurée; ainsi ce n'est pas se montrer téméraire, ni agir imprudemment, mais c'est faire preuve d'une très^hatUe prudence, que de se porter résolument aux choses qui sont au-dessus de nos forces ordinaires, quand Dieu, qui est la sagesse même, la toute-puissance et la bonté infinie, nous les commande. Ce serait, assurément, un aveuglement d'esprit et une folie de ne vouloir pas croire ces propositions , bien que nous n'en ayons aucune intelligence, puisque Dieu nous assure de leur vérité ; ce serait aussi, et par une raison analogue un défaut de jugement et une sottise de n'oser entreprendre ces actions, parce qu'elles excèdent notre portée, alors que Dieu nous répond de l'événement.
Et quand, pour les faire réussir, il se sert de moyens
* Habele fiduciam, egosuni, nolite timere. Matth. 14. 27.
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étranges, et opère des prodiges; quand, pour vous défendre, pour vous nourrir et vous assister en vos besoins, il fait dos miracles, vcus ne devez pas vous en étonner, ni vous en estimer davantage, que vous ne le faites pour croire que ce qu'il vous dit est véritable. Au contraire , vous auriez plus de sujet d'entrer dans de profonds étonnements, si, dans ces conjonctures, il restait dans l'inaction et ne produisait pas de merveilles. 11 serait en effet très-étonnant si une chose que Dieu a donnée pour vraie, se trouvait fausse, mais il ne le serait pas moins si ce qu'il a promis restait sans efîet , car pour l'effectuer, il lui suffit d'agir contre les lois de la nature, tandis qu'il blesserait sa puissance et ferait tort à sa véracité, en manquant à sa parole.
C'est pourquoi, bannissons toute crainte en tout ce qui a reçu les promesses ou les commandements de Dieu, mais apportons à l'un et à l'autre une confiance parfaite, et disons avec le prophète Isaïe : « Voici que Dieu vient à mon secours, j'aurai bon courage et ne craindrai point'. »