‹ Les trois filles de JobChapitre 15 sur 38 · PREMIER OBJET DE NOS ESPÉRANCES, LES CHOSES TEMPORELLES · texte numérisé non relu

PREMIER OBJET DE NOS ESPÉRANCES, LES CHOSES TEMPORELLES

Après avoir expliqué les motifs qui peuvent nous engager à pratiquer la vertu. d'espérance, nous demandons maintenant en quoi nous devons \2i pratiquer. Je réponds que c'est en toutes choses, et cela absolument. Pour commencer par les moindres, qui sont les. temporelles, je dis que nous devons mettre notre confiance en Dieu, et être convaincus qu'il nous, donnera, dans les besoins qui regardent, cette vie,; ce- qui nous sera nécessaire pour sa gloire et pour notre salut.

Or, à ce sujet, il est bon de remarquer que c'est en ceci que l'espérance des Hommes se trouve plus faible et plus languissante, et qu'un des maux qui les tourmente plus ordinairement et agite plus fortement leurs esprits, est le trop grand soin qu'ils apportent à leurs nécessités natureljes ; car la plupart ne pensent tout le long du jour et ne s^occupent depuis le matin jusqu'au soir, qu'à pourvoir à leur nourriture et aux autres besoins de cette vie : ce qui est une grande misère, car c'est un soin qui tient de l'instinct de 1^ bête ; c'est une pensée animale qui avilit souverainement notre esprit, que celle de songer avec tant de sollicitude et tant d'empressement à l'entretien de. notre corps, véritable sac d'ordures ; de concentrer son esprit dans ce que les bêtes se proposent pour la seule fiii de fleurs actions, alors qu'on met en oubli sa générosité naturelle et son excellence divine; semblable à un roi qui emploierait tout son temps à penser a la nourriture et au logement de ses chevaux et de ses chiens, et ne songerait nullement à conserver ses provinces, et à maintenir la grandeur de sa majesté royale.

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Notre Seigneur, ainsi que l'Evangile de saint Matthieu en fait foi , entreprend de nous guérir de ces soins excessifs, et avec quatre fortes raisons, comme avec autant de /puissantes .machines, il bat en brèche cet esprit de défiance, et nous affermit dans une espérance solide que nous ne manquerons de rien. Voici comment il commence : (( J'ai une instruction importante à vous donner, à savoir que vous ne vous mettiez pas en peine de votre nourriture, ni de vos vêtements^. » Il est à remarquer que l'expression latine ne solliciti sitis est rendue dans le texte grec par un mot^ qui signifie un soin plein de troubles et d'inquiétudes, partageant l'esprit, et le mettant comme en pièces ; pour nous apprendre, selon la sage réflexion de l'auteur de la Glose, que notre Seigneur ne condamne pas un soin modéré et un travail raisonnable pour subvenir aux besoins de la vie, ainsi que les saints en ont usé, comme, Joseph et les apôtres, mais un soin déréglé qui gêne le cœur et ronge l'esprit^.

A la suite de ces paroles, notre Seigneur, pour établir sa proposition, et nous en persuader la pratique, emploie les raisons suivantes. Vous comprenez bien ce que je vous enseigne que vous ne devez pas vous inquiéter pour avoir de quoi vous nourrir et de quoi vous habiller. Dites-moi, n'est-il pas vrai que votre ame est plus précieuse que la viande que vous mangez, et votre corps plus noble que l'habit qui le couvre? Jetez les yeux sur les oiseaux, et entre autres sur les plus malheureux de tous, les petits corbeaux, qui sont abandonnés de leur père et de leur mère, et voyez comme ils ne sèment ni ne moissonnent,

' Dico vobis, ne solliciti sitis aiiimae vestrpe quid mandiicetis, rieque corpori vestro quid induimini. Cap. 6. 25. - Msptfjcvxco.

^ Non labor et providentia damnatur, $ed sollicitude mentem suflocans. Glos. Gen. 41. 37. Act. 11. 29,

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connue ils n'ont ni cave ni grenier où ils puissent retirer leurs provisions ; et cependant pas un d'entre eux ne meurt de iaini ni de soif, parce que votre père céleste en prend soin. Et n'êtes-vous pas devant lui sans comparaison plus considérables qu'eux?

Allons plus loin : qui d'entre vous peut, avec tous ses empressements et tous ses efforts, ajoutc^r une coudée à sa taille, et se faire plus grand qu'il n'est? Et de quoi vous mettez-vous en peine pour vos habits? Considérez les lis des champs, comme ils sont mieux parés et plus magnifiquement vêtus que Salomon ne le fut jamais dans le plus haut appareil de sa gloire, et toutefois ils ont leur croissance sans travailler, et leur vêtement sans filer. « C'est pourquoi n'entrez pas en appréhension pour vos nécessités corporelles, disant : que mangeroiis-nous, que boirons-nous et où prendrons-nous des habits? Ces paroles et ces sentiments tiennent de l'infidèle et du païen. Vous avez un Père la-haut au ciel, qui pense à vous et qui sait que vous avez besoin de tout cela. Laissez-là tous ces soins, et avant toutes choses, cherchez le rovaume de

Dieu et sa justice, c'est-à-dire faites régner Dieu en vous par des actions justes et saintes, et après cela n'ayez point de crainte , étant bien assurés que rien ne vous manquera'. »

Voilà les raisons par lesquelles notre Seigneur veut bannir de nos esprits ces sollicitudes pleines d'angoisses pour les choses temporelles, en nous donnant une trèsferme espérance que nous en serons suiTisamment pourvus par la Providence divine. Mais comme la force de ces

^ Noiite crgo sotiiciti esse dicentes : quid manducabimus, aut

quid bibemus, aut quo operiemur? haec enim oninia gentes inqui-

runt : scitenim pater vester quia liis omnibus indigetis.Quœriteergo

primum regnum Dei, et haec onmia adjicienlur vobis. Matth. 6. 31.

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raisons est enveloppée et cachée dans ces paroles, il sera bon de la découvrir et de la mettre dans toiit son jour pour quelle puisse produire 'son effet.

Voici donc comment notre Seigneur argumente avec la première raison. Vous ne dautez pas que votre ame, qui est un esprit pur et immortel, sur le visage duquel Dieu a imprimé sa ressemblance et dardé les rayons de ses beautés, qu il a rendue capable dé le connaître, de l'aimer et de 'le posséder, à qui il a donné des princes de sa cour pour sa protection et sa conduite, e\ son propre Fils pour négocier son salut, et lui acquérir la vie éternelle par trente-trois années de travaux continuels et par sa mort, vous ne doutez pas, dis-je, qu'une si excellente créature ne vaille, sans comparaison, plus que la viande dont vous vous nourrissez : vous ne doutez pas non plus, que votre corps, qui est un corps vivant, travaillé avec tant de sagesse, organisé dans de si justes rapports et avec un€ économie si admirable, et pour dire tout, le plus beau, le plus noble et le plus accompli de tous ceux que Dieu ait faits, que ce corps, qui doit être un jour et à jamais glorieux dans le ciel, ne soit préférable à votre habit.

Si Dieu vous a donné vos âmes et vos corps avec ces précieux avantages et ces riches ornements, comment ne vous donnera-l-il pas ensuite des aliments et des habits qui sont choses', sans comparaison moindres, et dont vos corps ont besoin pour subsister? Gomment pouvez-vous vous arrêter au plus léger soupçon, que, vous ayant enrichis de dons si précieux et si rares, il ne vous accorde ce qu'il ne refuse pas même aux mouches et aux chenilles? Vous lui démandez le Paradis, la gloire éternelle et la jouissance de lui-même, biens infinis, qu'il a dû nécessairement vous acheter au prix du sang de son Fils, et vous espérez ces biens infinis; et vous n'espérez pas de

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fui un peu de pain, un misérable vêtement qui nelui coûtent rien? Vous attendez de lui les trésors de sa grâce et de sa gloire, qui ne peuvent venir que de sa pure bonté ; et .vous craignez qu'il ne vous laisse sans les aliments nécessaires 'u votre existence, alors que vous pouvez par le droit de votre création les exiger de lui? Estimez-vous donc que Dieu, qui est la sagesse même, confonde ainsi les choses, et apporte si peu de discernement à leurs mérites?

La seconde raison est tirée des oiseaux du ciel, bien qu'ils n'aient aucune connaissance de Dieu, qu'ils ne le louent, ne le bénissent, ne l'aiment et ne le servent point, puisqu'ils sont privés de raison, bien qu'ils né songent pas à leurs provisions, qu'ils ignorent qui leur donnera à dîner ou a souper, qu'ils n'aient personne qui s'occupe pour eux de ce soin, bien différents en cela des oiseaux, qu'on nourrit en cage, ils né manquent pourtant de rien, attendu que Dieu pourvoit a leur ordinaire, les comptant au nombre de ceux qui doivent vivre à ses frais. Avec combien plus de sujet devons-nous donc croire que Dieu prendra soin des nécessités des hommes, qui. sont les chefs-d'œuvre dé ses mains, ses héritiers et ses enfants, qui le connaissent, qui l'aiment, qui le servent, et qui sont faits pour l'aimer et le servir à jamais.

La troisième raison est prise de notre stature, comme si notre Seigneur disait : si. aucun homme ne peut avec tous ses soins et toute son industrie accroître sa taille lorsqu'ellei est arrivée à son plus haut degré, car emploieraitil mille ans pour inventer un moyen d'en venir à bout, ce serait un temps perdu et un travail inutile ; il se travaillera de même , et encore plus inutilement, et tous ses efforts seront vains, s'il pense prolonger avec le manger et le boire les bornes de la vie que je lui ai marquées.. Comme ■ il entre dans les attributions de Dieu, qui est le Créateur

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de notre corps, de lui fixer le terme de sa hauteur, et de

lui donner ses autres dimensions, selon qu'il lui plaît: il lui

^Jappartient aussi de le conserver en vie aussi longtemps

^Iqu'il le veut, et pour ce motif de lui fournir la nourriture

iel les autres choses nécessaires.

La quatrième raison regarde particulièrement les habits, et voici comment notre Seigneur raisonne : Considérez les lis des campagnes ; voyez comme ils sortent de terre, comme ils croissent, comme ils sont richement vêtus et superbement parés ; je vous dis en vérité que Salomon, le plus grand et le plus magnifique de tous les rois de la terre, et qui, dans ses cérémonies, portait une robe blanche recamée d'or, toute semée de fleurs de lis, faites à l'aiguille, et d'une broderie qui n'avait point de prix, n'a jamais, avec toute sa pompe, été si bien, si proprement, ni si pompeusement habillé, et néanmoins, que font les lis pour être ainsi bien couverts et avoir une si belle robe? Vous savez qu'ils ne travaillent ni ne filent point. Que si Dieu orne d'une blancheur si exquise, d'une beauté si rare, d'un éclat si agréable et de tant de parures une fleur qui se tlétrira dans peu de temps, avez- vous de sa conduite à votre égard une opinion assez désavantageuse pour croire qu'il vous refusera le vêtement qui vous est nécessaire, si vous espérez en lui? Si la Providence habille si bien et si délicatement les herbes des champs, qui n'ont qu'un jour de vie et servent le lendemain h chaufTer le four, pensez-vous qu'elle doive mettre en oubli et laisser dans un état de nudité les hommes, qui sont les premières de ses créatures corporelles et pour qui les autres sont faites? Par conséquent, que le soin de votre manger, de votre boire et de vos vêtements ne vous tourmente pas. Ces sollicitudes sont en quelque façon excusables chez les infidèles qui n'ont connaissance ni de Dieu, ni de sa provi-

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dence ; mais, de voire part, vous qui croyez l'un et l'autre et qui en expérimentez tous les jours tant d'effets, ces pensées déréglées sont criminelles. La première chose à laquelle vous devez penser et donner vos soins, est la gloire et le service de Dieu, après quoi, tenez pour indubitable qu'il ne vous laissera manquer de rien.

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