‹ Les trois filles de JobChapitre 16 sur 38 · CONCLUSION DE CES RAISONS DE NOTRE SEIGNEIK · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE CES RAISONS DE NOTRE SEIGNEIK

Tels sont les raisonnements de notre Seigneur, lesquels étant bien compris, ont une force merveilleuse, et nous obligent, pour ainsi dire, à nous confier très-fermement en Dieu, pour toutes nos nécessités temporelles. A dire vrai, puis qu'il nous en donne de si grandes assurances par des paroles si formelles, par des comparaisons si sensibles et des arguments si démonstratifs, ce serait certes lui faire un outrage sanglant que d'en douter. « Quand, disait saint Bernard, la majesté de Dieu, qui nous avertit et nous presse si instamment de mettre notre espérance on elle, manquera-t-elle d'assister ceux qui l'y mettent? » Si un roi encourageait par paroles, par promesses, par toutes sortes d'inventions, un de ses sujets à se fier a lui, pourrait-il, quand celui-ci aurait recours à sa puissance, lui refuser de l'assister? Son honneur n'y est-il pas engagé? et, s'il lui faisait éprouver un refus, le tort moral ne serait-il pas évidemment plus grand pour lui-même que pour le sujet, en ne l'aidwt pas dans une chose qui lui est possible et facile, après une promesse formelle, suivie d'instances pressantes? Véritablement, nous sommes de pauvres gens, si nous pensons que Dieu, qui a eu

le pouvoir de nous mettre au monde, ne l'a pas de nous F. j. 42*

138 DE l'espérance.

Jy maintenir, et si, ayant eu assez de sagesse pour trouver le moyen de nous donner la vie, il n'en doit pas avoir assez pour nous la conserver. Ce serait une chose bien étrange, qu'il se contentât de nous avoir conféré l'être, nous laissant ensuite périr misérablement, sans s'occuper, le moins du monde, de nous : oh I combien une conduite semblable est éloignée de sa sagesse et de sa bonté infinie

C'était aussi dans cette vue que le Seigneur avait commandé à Moïse de mettre en sa présence* douze pains sur la table qui se trouvait dans l'arche d'alliance, laquelle table était faite de bois incorruptible, et partout revêtue de l'or le plus fin; car c'était pour prouver que la Providence, dont cette table était la figure, pensait a leurs nécessités et se chargeait de les nourrir ; providence où entrent le bois de Sétim et l'or fin, c'est-a-dire, qui ne devait jamais manquer,, et qui prenait sa source dans le parfait amour qu'il porte aux hommes. Et cette vérité est si claire, si évidente, que les païens eux-mêmes l'ont reconnue au milieu de leurs ténèbres, et ont manifesté leurs sentiments, non-seulement par cette table fameuse du soleil, chargée de toutes sortes de viandes, qui était en Ethiopie et dont parlent Hérodote et saint Jérôme, mais encore par ces noms mystérieux de Ruminus ou Rumina, d'Educa ou Edulica, et de Potina, desquels saint Augustin rapporte qu'ils signifiaient le Dieu de la nature, à qui ils donnaient un corps tout semé de mamelles, que les anciens appelaient Ruma, auxquelles ils attachaient divers animaux pour les sucer ; ce Dieu leur donnait à boire et à manger selon leurs besoins.

Demeurons donc fermes sur ce point, et soyons pleinement convaincus que Dieu nous secourra dans tous nos

«Exod. 25. 30.

DE l'espérance. 139

besoins temporels, si nous espérons en lui. Saint François donnait pour tout viatique, a ses religieux, quand il les envoyait aux champs, ces paroles de David : «Reposezvous de votre nourriture sur le Seigneur, et il en prendra soin*. » Que le Seigneur soit votre espérance en cela et en toute autre chose ; et il fera que, par des voies même admirables, vous trouverez ce qu'il vous faut. « Jetez toute votre sollicitude dans le sein de sa Providence, dit le prince des apôtres dans la même pensée, parce qu'il a soin de vous, étant votre, créateur, votre protecteur et votre Père ; étant bon, sage et puissant comme il est*. » Quel soin n'eut-il pas des enfants d'Israël, encore qu'ils, ne fussent pas trop bons, quand, de l'Egypte, ils passaient dans la terre qu'il leur avait promise? Ils voyagèrent pendant quarante ans dans des déserts arides et dans des lieux inconnus, où leurs provisions vinrent bientôt à manquer, et où ils furent éprouvés par une soif cruelle : quoiqu'ils fussent au nombre de plus de dixhuit cent mille personnes, le Seigneur ne laissa pas de pourvoir a leurs besoins ; même jusqu'à ordonner à ses anges de leur faire du pain en forme de manne, et à un rocher de changer la dureté de ses entrailles en sources vives, pour leur donner abondamment à boire ; et comme ils ne pouvaient se procurer les étoffes nécessaires pour s'habiller, il fit que, durant tout ce temps, ni leurs habits, ni leurs souliers ne s'usèrent; bien plus, par un prodige encore plus grand et par une tendresse ravissante, ceux f qui servaient aux enfants croissaient peu à peu, a mesure IL que les' enfants grandissaient, en sorte qu'ils restèrent

* Jacla super Dominum curam tuam, et ipse te enutriet. Psal. 54.23.

^ - Omnem sollicitudinem vestram projicientes in eum, quia ipsi *cura est de vobis. 1 . Kp. 5. 7.

140 DE l'espérance.

toujours justes à leur taille et purent les couvrir avec bienséance.

On me dira que ce sont des coups de providence extraordinaires, qui ne se voient qu'une fois en plusieurs siècles et en faveur d'un peuple que Dieu aimait pardessus tous les autres, et pour qui il avait des bontés toutes particulières. Je réponds que ce sont des coups ordinaires qui peuvent se voir tous les jours, et, nonseulement chez un peuple privilégié et choisi, mais chez toutes les nations; car, s'il en était autrement, comme il y a partout un très-grand nombre de pauvres gens de toute façon, de villageois, d'artisans et- d'autres encore plus nécessiteux, si la providence de Dieu n? veillait •particulièrement à leur entretien, comment pourraient-ils vivre, et où prendraient-ils à manger et à boire, attendu surtout que plusieurs d'entre eux ont une nombreuse famille sur les bras ; que tout le gain qu'ils peuvent faire chaque jour, quelque assiduité qu'ils apportent à leur travail, ne saurait les nourrir; que souvent ils ne gagnent rien ou par défaut d'occupation, ou pour cause de mauvaise santé, ou enfin parce que ce sont des jours de fêle? Ils vivent, néanmoins, nonobstant toutes ce.-^ difficultés, et il arrive bien rarement, excepté toutefois en temps de famine, qu'on voie un homme mourir de faim, quelque grande que soit sa misère. *

Si vous me demandez comment Dieu pourvoit a leurs besoins, je vous répondrai premièrement que nous ne sommes pas obligés de le savoir et qu'il suflTit que nous en voyons l'expérience de laquelle personne ne saurait douter. Je répondrai secondement que c'est par .des moyens secrets et cachés, dont les hommes fort souvent n'ont pas la connaissance , et en troisième lieu que la chose arrive ainsi, ou parce qu'il faut moins pour nour-

DE l'espérance. ^41

rir les pauvres gens que pour les riches , ou parce que leurs viandes sont plus nourrissantes : ou bien parce Dieu les leur multiplie sans qu'ils s'en aperçoivent, comme il faisait pour les Hébreux, lorsqu'ils n'avaient pas amassé une quantité suffisante de manne pour passer la journée*, ou enfin pour d'autres raisons connues de notre Seigneur qui, selon que nous le lisons dans saint Luc, s'adressant aux troupes de peuple qui l'environnaient, leur disait que les besoins de la vie présente ne devaient pas leur servir de prétexte pour amasser des richesses ; car, ajoutait-il, en quelque abondance qu'un homme soit, la conservation de sa vie ne dépend point des grands biens qu'il j)ossède^. Un homme, pour être riche et avoir ses greniers pleins de froment et ses caves remplies de vin, ne vit pas plus Il longtemps, ni plus joyeux, ainsi qu'on le voit en effet tous les jours; le contraire se passe chez les gens de village et de métier, qui, avec du pain et de l'eau et quelques fruits, vivent pour leur ordinaire, et davantage, et plus sains, et plus forts, et plus contents que la plupart des riches auxquels rien ne manque : Jésus-Christ rapporte k ce propos l'exemple d'un riche qui, regorgeant de biens et se promettant une longue vie, fut surpris par la mort la nuit suivante. C'est pourquoi, conclut-il, ne vous mettez point en peine pour chercher avec trouble et inquiétude ce que vous aurez à manger et à boire, et ne levez pas les yeux au ciel pour regarder avec appréhension et souci les astres , pour savoir quel temps il fait , s'il est bon ou mauvais pour les biens de la terre. Dieu qui est indépendant des astres, et qui n'est pas attaché aux saisons, pourvoira k tout cela. Et vous, veillez principalement k son

»Exod. 16. 18.

2 Non in abundantia cujusquam vita ejus est, ex his quse possidet. Luc. i2. 15.

service ; si vous pensez à lui, il pensera à vous ;. si' vous avez soin de sa gloire, il s'occupera de vos intérêts," etcomme il est le maître de la nature, bien qu'elle se bouleverse-et se révolte pour les autres, il vous la rendra tributaire : il vous l'a promis solennellement, il y a engag^-^ sa parole et conséquemment son honneur, il n'y manquera jamais.

. Nous lisons dans la vie du pèred'Avila que tout le bien et tout le revenu d'où ce saint homme tirait son entretien, était la foi et la confiance très-ferme qu'il avait en la Providence paternelle de notre Seigneur. En effet, comme il instruisait un jour les ecclésiastiques de Gordoue, il leur . montra une petite Bible qu'il portait sur lui, et, tombant sur ce passage de l'Evangile- où notre Seigneur dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et la justice de Dieu, et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît*, » il leur déclara qu'il avait souligné ces paroles, et que, ayant toujours été convaincu de leur vérité et plein de confiance en cette promesse, jamais rien de ce qui était nécessaire à sa vie ne lui avait manqué. En confirmation de ces paroles, il dit une autre fois au célèbre Père Louis de Grenade, auteur de sa vie, que si quelque riche marchand de Gênes, lui donnait la même promesse par écrit, et s'obligeait par un acte en bonne forme, dont il serait nanti, à subvenir a tous ses besoins temporels, il se regarderait comme bien pourvu et assuré de ne manquer jamais de rien. A combien plus forte raison, devait-il donc se fier à la parole et a la promesse du Fils de Dieu, qui est si certaine et tellement hors de doute que, comme il le dit lui-même, le ciel et la terre retomberont dans le néant plutôt que la moindre

* Quserite primum regnum Dei et justitiam ejus, et haec omnia adjicientur vobis. Matth. 6. 33.

DE l'espérance. 443

chose de ce qu'il a dit n'ait pas son effet. Certes, nous ne devons pas craindre ayant un tel répondant?

Le Bienheureux* Jean-de-Dieu , disciple de ce même ' Père d'Avila, se trouvant un jour réduit à tel point, qu'il n'avait pas même un teston^ pour acheter ce qui était nécessaire à ses malades, alla trouver un marchand de Gênes qu'il croyait être de ses amis, pour le prier de lui prêter quelque argent. La femme de ce marchand ayant entendu le but de la visite, sortit brusquement de la chambre, et, sans saluer le Père, fit signe à- son mari de lui refuser sa demande. Celui-ci l'ayant comprise dit au serviteur de Dieu : « Frère, si vous voulez que je vous prête ce que vous me demandez, il vous faut une caution, faute dé quoi vous n'aurez rien; car je ne veux pas être en peine de mon argent ni l'exposer à des risques. • — A cela ne tienne, » repartit le serviteur de Dieu, et tirant de sa manche une image du petit Jésus. laquelle il portait toujours, il lui dit : « Voilà ma caution, celui-ci sera mon répondant*; » et au même instant, le marchand vit sortir de la figure de cette image une lumière si éclatante, que ses yeux en furent éblouis, et, l'ame confuse de ce qu'il avait, eu' la hardiesse de rejeter la prière de ce saint homme, il lui demanda pardon, et au lieu de lui prêter ja somme dont il avait besoin, il la lui donna. Peu de jours après, il mit entre ses mains sa personne et toute sa substance; car sa femme étant venue à mourir, il alla prier le serviteur de Dieu de le recevoir en sa compagnie et de disposer de tous ses biens pour le secours des pauvres^.

Notre Seigneur, la Vérité même, nous a assurés qu'ayant soin de plaire à Dieu et de nous rendre ver-

< Canonisé. sous le ponlif. d'Alexandre VIU. L'Eglise célèbre sa fêle le 8. ma:rs. . ,. * Pièce d'argent de peu de. valeur. "» En sa vie, chap. XXIV.

144 DE l'espérance.

tueux,.ce bon Père ne vous laissera pas manquer de nos nécessités temporelles ; je dis nécessités et non superfluités : tenons cela pour indubitable, comme si nous le voyions déjà exécuté. C'est ce qu'il a toujours fait, c'est ce qu'il fait tous les jours, c'est de quoi les histoires des saints sont pleines. « L'expérience, dit celle de saint Hugues, évêque de Lincoln, avait appris à ce saint homme, que plus il s'employait à procurer la gloire do Dieu, et à accomplir les choses qui regardaient son service, plus le succès et la bénédiction s'attachaient à ses affaires temporelles ; » et pour preuve elle rapporte ce trait signalé : « Ce saint prélat était si exact et si ponctuel pour dire son office à des heures fixes, que rien ne les lui pouvait faire changer. Il arriva donc qu'un jour faisant voyage avec d'autres évéques et ecclésiastiques, ils devaient traverser des lieux qui étaient infestés de voleurs. Comme tous se mettaient en peine pour savoir comment ils pourraient échapper à un danger si imminent, il fut conclu que le lendemain on se lèverait avant le jour, afin de passer à la faveur des ténèbres. Voilà donc tous les voyageurs debout à l'heure fixée; mais quand ils furent à cheval, ils s'aperçurent que l'évêque de Lincoln ne s'y trouvait pas ; on alla donc le chercher, et comme on le vit occupé à dire son office, on le pressa d'en suspendre la récitation, en lui disant qu'il pourrait l'achever plus tard, que le péril était imminent et qu'il ne fallait pas attendre. A quoi le saint répliqua sans discontinuer : « Que les preneurs prennent, que les voleurs volent, et que ceux qui ont de la crainte, l'aient tant qu'ils voudront; pour moi, je suis résolu de ne point sortir d'ici, que je n'aie achevé mes matines*; » etià-dessns

^ Qui capit, capiat ; q\n timet, timeat;ego, hiiic non exiI)o, donec solito more preoes niatutinas persolvero.

DE l'espékance. 445

il continue fort posément son office. Les autres, sans l'attendre plus longtemps partent, et, malgré toutes leurs précautions et toute leur prudence humaine, ils tombent entre les mains des voleurs. Quelques moments après, le saint évêque les suit avec ses gens , prenant le même chemin qu'eux, et ne rencontre personne*. » Voilà ce que c'est que d'avoir soin des choses qui concernent le service de Dieu, et de chercher premièrement son royaume et sa justice.

Mais si Dieu veille sur tous les hommes en général, et s'il s'occupe de leurs besoins pour y pourvoir, à combien plus forte raison devons-nous croire qu'il le fait bien autrement pour les justes, qui le servent et qui l'aiment, que pour ceux dont les actions et les discours le déshonorent et le blasphèment, et qu'il a pour eux une providence toute particulière. Aussi l'Ecriture sainte dit que, s'il a des yeux, c'est pour les regarder; s'il a des oreilles, c'est pour les écouter , s'il a des mains, c'est pour les embrasser, pour les caresser et leur distribuer ses dons'^. Puisque donc il a des soins si particuliers, et des sentiments si tendres pour les justes, c'est une inconvenance, une sottise même de douter qu'il ne leur fournisse ce dont ils auront besoin pour cette vie, selon qu'il sera plus avanta- I" goux pour sa gloire et pour leur salut.

Par conséquent, disons, pour en finir, que nous devons chercher premièrement, selon l'instruction de notre Seigneur, le royaume de Dieu et la justice de Dieu, et tenir pour certain que nous aurons ensuite par surcroît toutes les choses nécessaires à nos corps. S'il n'en était ainsi , il faudrait que Dieu fît un merveilleux renversement dans la conduite de ses créatures, car le moins qu'un maître puisse faire pour son serviteur, c'est de lui donner du pain.

* Sur. Al nov. ^ Pial. 33: 16. Psal. 36. 23 et Psal. 120.

\^Qt DE l'espérance.

SECOND OBJET DE NOTRE ESPERANCE, LE PARDON DE NOS PECHES FONDE SUR LA MISÉRICORDE DE DIEU.

Notre espérance serait trop courte, si elle était renfermée dans des bornes aussi étroites que le sont celles des choses de la nature et des nécessités naturelles; il faut qu elle passe bien plus avant, et qu'elle s'étende jusqu'aux biens de l'ame et aux besoins du salut dont Jes~ péchés sont les plus grands et même les uniques empêchements; c'est pour cela qu'elle doit les regarder comme l'un de ses principaux objets afin d'en obtenir le pardon..

L'Espérance de ce pardon se fonde et sur Dieu et sur notre Seigneur Jésus-Christ; premièrement sur Dieu, parce qu'il est de sa nature très-miséricordieux. C'est ce que les saintes Lettres nous enseignent, c'est ce qu'elles nous répètent sans cesse, afin d'exprimer dans nos cœurs une connaissance si douce et qui nous est si importante. Cette pensée se reproduit fréquemment et d'une manière admirable sous la plume du roi-prophète qui , en mille façons, nous offre l'assurance de la miséricorde de Dieu, de qui nous obtiendrons infaiUiblement le pardon dé nos offenses, si nous le lui demandons : « Je chanterai, dit-il, à jamais les miséricordes de Dieu* ; » il dit autre part : « Vous êtes. Seigneur, rempli de douceur et de. bonté, et vous répandez vos miséricordes avec abondance sur tous ceux qui vous invoquent^. Mais vous. Seigneur, vous êtes un Dieu plein de compassion. et de clémence; vous

* Misericordias Domini in seternum cantabo. Psal. 85. 2. ■2 Tu, Domine, suavis et mitis; et multœ misericordiae omnibus invocantibus te. Psah 85. ô.

DE l'espérance. 4 47

êtes patient et rempli de miséricorde^ — La terre est toute remplie de la miséricorde de Dieu^. »

Au Psaume cent trente-cinquième, après avoir dit : louez et bénissez le Seigneur, il répète par vingt-sept fois consécutives ces paroles qui terminent des invocations différentes : « Parce que sa miséricorde est infinie, et durera éternellemenl^, »

Et au cent vingt-neuvième, il déclare ses sentiments à ce sujet par celles-ci : « Pu profond abîme où mes péchés m'ont plongé , j'ai élevé ma voix vers vous , ô mon Seigneur, et je vous ai supplié de l'entendre; je vous ai conjuré d'avoir pitié de moi, et d'oublier mes iniquités. Si vous vouliez examiner les iniquités des hommes à la rigueur, et les traiter selon leurs démérites, que ferionsnous, et quel serait l'homme qui dût espérer d'être sauvé, non vous n'en viendrez pas là. Parce que la pitié et la miséricorde sont les principaux ornements du tribunaldans lequel vous nous jugez en celte vie, vous nous avez fourni une rançon surabondante, au moyen de laquelle nous pouvons payer toutes nos dettes, et recevoir de vous la rémission de toutes nos iniquités*. »

Joël, marchant sur les pas de David, parle ainsi aux hommes : « Convertissez-vous au Seigneur, votre Dieu, demandez-lui pardon de vos offenses; ne craignez point le refus, parce qu'il est doux et miséricordieux, patient,' et que vous trouverez en lui une grande clémence [)Our oublier vos malices^. »

* Tu. Domine, Deus. miserator et misericors, patiens et multae misericordiae. v. 15. .

2 Misericordia Domini plena est terra. Psal. 32. 5.

^ Quoniam in aelernum misericordia ejus.

■* De profundis clamavi ad te, Domine, Domine, exaudi vocem meam. Psal. 129. I et seq.

5 Gonvertimini ad Dominum Deum veslrum, quia beniguus et

148 DE l'espérance.

Et Jonas, voyant que Dieu ne voulait pas punir les Ninivites qu'il avait menacés de sa part, lui dit avec une certaine émotion : g De grâce, Seigneur, n'est-ce pas là ce que je disais, lorsque j'étais encore dans mon pays? et n'est-ce pas là le sujet de ma fuite pour me soustraire aux ordres que vous m'aviez donnés, d'aller prêcher votre colère aux Ninivites, et leur prédire la ruine de leur ville en châtiment de leurs crimes ; car je savais que vous êtes un Dieu clément, plein de miséricorde et de patience, qui vous laissez aisément aller à la pitié, quelque injure que vous ayez reçue, quand on vous en témoigne du regret*. » Je passerai sous silence une multitude de passages des autres prophètes et des auteurs des livres saints qui tous proclament comme un dogme inébranlable la miséricorde de Dieu.

Aussi Dieu commanda-t-il à Moïse, comme en figure, de lui faire un propitiatoire, c'est-à-dire, un lieu de miséricorde et de pitié où il pardonnerait les péchés ; c'était le couvercle de cette arche fameuse, dans laquelle étaient renfermées les tables de la loi et la baguette de Moïse, marques de la puissance et de la justice; il n'était pas fait de bois doré comme l'arche, mais tout entier d'or fin, ayant au-dessus deux chérubins, tournés en dedans, pour regarder le propitiatoire. Salomon ayant fait plus tard un propitiatoire dans le temple magnifique qu'il construisit, les tourna en dehors vers le peuple, et les fît de bois d'olivier, symbole de la miséricorde. Tout cela, pour nous signifier : premièrement, que la rémission de nos péchés

misericors est, patiens et multae misericordiae, et praestabilis super malitia. Cap. 2. 13.

^ Obsecro, Domine, nurnquid non est hoc verbuni meum, cum adhuc essem in terra mea ? propter hoc prœoccupavi ut fugerem in Tharsis ; scio enim quia tu Deus clemens et misericors es, patiens, et multae miserationis, et ignoscens super malitia. Gap. 4. 2.

DE l'espérance. 149

dont Dieu nous accorde le bienfait, est un ouvrage de fin or, c'est-à-dire, un effet signalé de l'amour infini qu'il nous porte ; secondement, que si nous venons a violer ses lois saintes, et a transgresser ses ordonnances, et par suite, à nous rendre passibles des rigueurs de sa justice, nous pouvons toujours, pour le pardon, avoir recours au propitiatoire, en cette vie, où sa puissance est soumise à sa miséricorde; en troisième lieu, les chérubins de Salomon invitaient, par leur posture, le peuple a venir, et ceux de Moïse l'assuraient par la leur, que l'entrée leur serait ouverte.

J'ajoute une chose fort remarquable et qui convient parfaitement a notre sujet, c'est que Dieu ordonna qu'on établît sur la terre un tribunal pour sa miséricorde, afin d'y faire grâce aux hommes et d'y absoudre les criminels, mais qu'il n'ordonna jamais qu'il en fût érigé un à sa justice pour les punir. Aussi Tertullien dit, qu'il est bon de soi-même, et indépendamment de nous, mais que nous lui fournissons les sujets d'être juste ; qu'il tire de son propre fonds et de ses coffres les biens qu'il nous donne, mais que ses vengeances exercées sur nous par sa justice ont pour objet nos crimes. C'est pour ce motif que Moïse compare justement les vengeances du Seigneur à la foudre : « Si j'aiguise, fait-il dire au Dieu des Juifs, mon épée aussi pénétrante que la foudre* : » parce que de même que la foudre se fait de la nuée, et la nuée des exhalaisons et des vapeurs- qui s'élèvent de la terre et des eaux, ainsi l'épée, que la justice de Dieu prend en main pour nous frapper, est formée de nos malices qui, comme des vapeurs malignes, montent de la* terre au ciel. C'est pourquoi le prophète Isaïe appelle les châtiments et les

' Si acuero ut fulgur gladium raeura : Deuter. 32. 41.

vengeances, « des actions qui sont éloignées de la nature de Dieu et qui lui sont étrangères*; » de la même manière que perdre est une œuvre étrangère à celui qui porte la qualité de Sauveur, et à un médecin, celle de procurer la maladie ou de causer la mort. C'est donc ainsi que Dieu est boti et compatissant, c'est ainsi qu'if est propice et miséricordieux. Et non-seulement il est miséricordieux, mais de plus, il estime tant sa miséricorde et elle lui est tellement à cœur, qu'il la préfère, en quelque sorte, à toutes ses autres perfections. «Ses miséricordes et les actes de bonté qu'il exerce envers les misérables, surpassent tous ses autres ouvrages^, » chante David. «Le Seigneur, ditil encore autre part, est mi.'^éricordieux et juste, et il fait miséricorde'. » Le prophète royal met la justice de Dieu au milieu de sa miséricorde, en sorte qu'elle ne peut aller de côté ni d'autre, sans passer k travers la miséricorde et sans en prendre, pour ainsi parler, la teinture.

Nous devons, reconnaître que, si la justice divine récompense ou punit, le premier de ces deux effets a toujours lieu au delà des mérites, et le second au-dessous du démérite, ainsi que l'enseigne saint Thomas"*. Saint Ambroise^, commentant ces paroles, remarque que la justice est fermée de côté et d'autre, par la miséricorde comme par deux remparts, qui la retiennent et empêchent qu'elle ne s'échappe, adoucissant toujours son courroux, quand il s'allume contre quelqu'un. C'est aussi dans ce sens qu'Abacuc dit au Seigneur : «Vous vous souviendrez de votre miséricorde au milieu de votre colère^. » Pour-

* Alienum et peregrinum opus ab eo. Cap. 28. 21. 2 Miserationes ejus. super omnia opéra ejus. Psal, 144. 9. s Misericors Dominus, et justus, et Deus noster miseretur. Psal. 114.5. -* 1. p. q. 21. a. 4. 5 De obitu Theodosii.

6 Cum iratu's fueris, miseriçordiae recordaberis. Cap, 3. 2.

DE l'espérance. 45l

quoi David parle-t-il, par deux fois, de la miséricorde de Dieu, alors qu'il ne nomme qu'une seule fois sa justice, si ce n'est pour nous faire comprendre que, si Dieu est juste, il est deux fois plus miséricordieux, non pas toutefois quant au fonds, en quoi sa justice est aussi grande que sa miséricorde, puisqu'elles sont toutes deux absolument infinies et une même et indivisible essence ; mais pour les effets, parce que Dieu met bien plus souvent en action sa miséricorde et se sert, sans contredit, beaucoup plus d'elle dans la conduite des hommes ici-bas, que de sa justice ; car la miséricorde est pour cette vie, la justice pour l'autre. 11 en est de ces attributs comme de nos deux bras; ils sont aussi longs et aussi gros l'un que l'autre, et néanmoins nous ne les employons pas également, car nous ferons dix mouvements du bras droit, sur un que nous imprimerons au gauche : ils sont donc semblables dans leur substance et différents dans leur usage : c'est ce qui se passe dans la miséricorde et la justice de Dieu. « La miséricorde de Dieu, dit encore l'apôtre saint Jac* ques, à ce propos, l'emporte par-dessus sa justice*. » G'est-a-dire, selon l'explication de saint Anselme, fondée sur le texte grec, que la miséricorde aux prises avec la justice, comme un champion avec son adversaire, remporte la victoire sur elle et en triomphe; ou bien, suivant saint Thomas, c'est pour nous dire que nous devons appeler du tribunal de la justice à celui de la miséricorde, comme d'un siège inférieur et subalterne à un supérieur et souverain ; ou enfin, pour employer la comparaison d'une balance, c'est comme si, dans celle de Dieu, on mettait d'une part sa justice et de l'autre sa miséricorde, et que celle-ci, étant plus forte et plus pesante, enlevât

* Superexaltat misericordia judicium. Ep. c. 2. 13.

452 DE l'espérance.

celle-lk. Ainsi, tous les arbres, même les plus gros et les plus enracinés, ayant été arrachés par les eaux du déluge, le seul olivier demeura debout au milieu de ce désastre universel : la colombe en apporta un rameau vert à Noé, pour nous signifier, selon la remarque du cardinal Cajetan, que la miséricorde de Dieu, représentée par l'olivier, se conserve parmi tous les effets de sa justice et qu'elle ne saurait être noyée ni accablée par les péchés des hommes.

YIII

Page 1