DE LA FOI PARFAITE
La foi parfaite est la foi excellente et héroïque, à laquelle rien ne manque pour être pleinement accomplie et avoir tout ce que sa nature exige. Elle s'appelle pure, nue et aveugle. Pure, à la façon du vin pur, dans lequel il n'y a ni eau ni autre liquide, mais qui n'est autre chose que vin ; ainsi la foi pure est celle qui n'est que foi, qui n'est ni mêlée d'aucune autre connaissance, ni fortifiée d'aucun autre appui que de la seule parole de. Dieu : c'est celle qui s'élève au-dessus de toutes les raisons naturelles, probables et évidentes ; au-dessus de toutes les expériences des sens, de ce que nos yeux voient, nos oreilles entendent, nos mains touchent; au-dessus de toutes, les connaissances des sciences humaines, de l'éloquence, de Ihistoire, de la philosophie, des mathématiques et des autres; au-dessus de toutes les visions, toutes les révélations, toutes les paroles intérieures, tous les goûts, toutes les consolations, et enfin au-dessus de toutes les autres
* S. Chrys. Hom. de diversis. serm. 33.
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preuves et tous les autres motifs de consolation, pour ne s'appuyer que sur la seule autorité de Dieu qui parle, et n'être en son tout et en chacune de ses parties que foi et uniquement foi, sans mélange d'aucune autre chose.
Elle s'appelle nue, par la raison qu'elle se trouve dépouillée de tout ce qui lui peut être étranger, et n'emprunte rien d'ailleurs, mais se contente de ce qui lui est propre; aveugle, parce qu'elle nous fait croire, les yeux comme fermés, des choses très-difficiles, sans voir, ni vouloir voir aucune autre raison, pour nous y soumettre, que celle de la parole de Dieu.
C'est par cette foi que Dieu veut nous sauver : c'est par cette porte qu'il a le dessein^e nous faire entrer dans notre béatitude. Dieu, dit saint Paul, a résolu de nous sauver par la foi et non par la science. «Parce que le monde n'a pas connu Dieu par le moyen de la sagesse humaine ni de toutes ses sciences, il a plu à Dieu de prendre un autre chemin pour le conduire à cette connaissance et à sa félicité, c'est par la folie de la prédication et de la foi'. »
En cela. Dieu s'est montré très-sage et très-miséricordieux, car l'homme a abusé do sa raison, que Dieu avait fait jaillir sur lui comme un éclat de sa face et un rayon de sa lumière divine, pour qu'il le connût et l'aimât; et, au lieu de s'acq.uilter de ces très-justes devoirs, et de lui rendre le culte qu'il mérite, il a prostitué ses adorations a des pierres, à des ails et à des oignons; ou bien si, à Taide des créatures et en suivant leurs traces, il est parvenu à le connaître, en quelque manière, comme les philosophes anciens, Socrate, Platon, Aristote et d'autres, il
* Quia non cognovit muiuhis per sapientiam Deum, pl.icuit Deo per stultitiam prae.iicationis salvos facere credentes. I. Con. I. 2I.
s'est tellement enflé de cette connaissance, et il en est devenu si insolent, que Dieu, en châtiment de son arrogance, lui a ôté, par sa justice, la science d'une chose si sublime, qu'il lui avait communiquée par sa bonté. A la suite de cette punition « l'homme est tombé en-des erreurs étranges et dans des péchés énormes, marques infaillibles de réprobation*. »
Dieu donc, voyant que l'homme avait fait un si mauvais usage de sa raison, et que, bien loin de l'employer a le connaître et a opérer son salut, il s'en était servi, au contraire, pour l'offenser et se perdre. Dieu n'a plus voulu laisser sa connaissance entre les mains de sa créature, ni confier à sa raison son propre salut, mais il a déterminé, par la publication de l'Evangile et des vérités qui semblent des folies à l'esprit humain, de sauver ceux qui y •soumettraient leur raison et y croiraient.
Dieu veut qu'en ce qui touche ses mystères et notre salut, nous prenions un esprit d'enfant ; d'où notre Seigneur dit a Nicodème^, que quiconque désire entrer dans le royaume de Dieu, doit renaître, lors même qu'il serait déjà vieux ; d'où encore il dit à ses disciples et à nous tous en employant une figure énergique : « Je vous dis en vérité, que si vous ne changez et ne quittez cet appui que vous avez sur votre raison, devenant comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux^. » Il est nécessaire que les plus grands esprits et les hommes les plus savants se fassent enfants pour les choses de la religion et pour les vérités que Dieu nous révèle, afin de les croire avec simplicité et innocence.
* In passiones ignominJEB et in reprobum sensum. Rom. 26 et 28. •2 Joan. 3. 3.
^ Amen dico vobis, iiisi conversi fueritiset efBciamini sicut parvuli, non jntrabitis in regnum cœlorum. Matth. -18. 3.
« Notre Seigneur, dit saint Hilaire, au sujet des paroles que nous citons plus haut, nous enseigne que la porte du paradis ne sera ouverte qu'à ceux qui auront repris la nature des enfants : signifiant par ces enfants tous les fidèles, à cause de la foi et de la soumission qu'ils accordent aux paroles de Dieu; car c'est le propre des enfants de croire ce qu'on leur dit, et de tenir pour véritable ce qu'ils entendent, lors même qu'ils ne le comprennent pas*. »
A l'égard des vérités que Dieu nous propose, nous devons nous comporter non en hommes, mais en enfants. Naturellement l'homme veut voir les choses dont on lui parle, et se plaît à en faire la matière de ses discussions; mais l'enfant, à la première proposition qu'on lui en fait, s'arrête à l'instant même, et les adopte sans chercher à pénétrer plus avant. Les vérités divines, pour être soumises à notre croyance, ne doivent pas être assimilées aux naturelles : celles-ci, notre esprit les considère comme des objets qui lui sont propres et proportionnés à son intelligence; et pour ce motif, il les regarde, il les examine, il les retourne en tout sens, avec la prétention de les comprendre sans autre secours que celui de sa propre lumière ; il exerce un certain pouvoir sur ces vérités pour en porter un jugement, attendu qu'elles sont de son ressort et se trouvent renfermées dans le cercle de son activité. Quant aux autres, il doit les regarder, non pour les comprendre, mais pour les croire, non pour user d'autorité sur elles, mais pour leur rendre du respect et de la vénération, en s'humiliant et s'abaissant devant
' Non nisi reversos in naturam puerorum introire in rcgnum Cœloruni Dooiiniis docet. Pueros aulein credenles oinnes per audientiae fidem nuncupavit; hi enim dictis credunt, et quodaudiunt, verum habent. In cap, i8. Matth.
elles, comme supérieures à son, entendement et a sa lumière. C'est pour ce motif que saint Cyrille d'Alexandrie appelle la foi « la soumission de nos esprits, la captivité de nos jugements et la suspension de nos sens*. » Et saint Paul dit « qu'elle bat en ruine toutes les fortifications des sciences humaines,- réduit notre entendement en captivité, et met notre raison a la chaîne pour lui ôter la liberté d'aller cà et là, et de faire ses discours et ses raisonnements^. »
Remarque importante que le chrétien doit faire et surtout bien retenir, c'est que dans l'œuvre de notre salut, et pour arriver a la perfection du christianisme, notre esprit naturel et notre raison nous sont beaucoup plus nuisibles qu'utiles, s'ils ne sont soutenus de la foi et éclairés des lumières de la grâce. Notre esprit- a des bornes très-étroites, et. la lumière de notre raison est bien faible.
Cette assertion se trouve démontrée premièrement pour la connaissance de la vérité; car si, touchant les mystères de la Trinité, de l'Eucharistie, de la Résurrection et d'autres, qui composent les principaux articles de notre religion, nous demandons a nôtre esprit ce qu'il en pense, et à notre raison ce qu'elle en juge, ils prononceront sur-le-champ là-dessus, que c'est une moquerie de dire que trois personnes véritablement différentes, n'aient qu'une même et indivisible substance pour leur être ; que le Père doit nécessairement être plus ancien que son Fils; qu'un corps humain ne saurait êtro dépouillé de sa quantité extérieure, pour ne tenir pas plus de place qu'un esprit, et qu'ayant perdu la vie, il ne la peut recouvrer, et ainsi du reste. •
* Epist. ad Monarhos iEgypti in 4. parte r.oncilii Ephesini, '^ 2. Cor. 10. 4 et o. A Lap. ibi.
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Secondement, pour l'exercice des vertus. Jamais l'esprit humain ne nous dira de renoncer aux richesses, aux plaisirs et aux honneurs ; jamais il ne nous conseillera de mener une vie austère, et de traiter nos corps avec rigueur; jamais il n.e sera d'avi^ que nous quittions nos pères et nos mères, un mari sa femme,. ni une femme son mari, pour aller -se soumettre à la conduite d'une personne inconnue, dans un pays éloigné et une maison religieuse; au contraire, il nous représentera ces actes sous des couleurs affreuses, comme des cruautés ou des transports d^une imagination malade- et d'un cerveau dérangé.
Ainsi donc la lumière- de notre raison ne s'étend pas beaucoup, et notre esprit naturel est un. mauvais agent pour acquérir la connaissance dos vérités divines, et pour pratiquer la. perfection. Notre esprit, quelque sublime qu'on puisse le supposer, fût-il même de beaucoup supérieur à celui d'un Aristote, notre esprit, après tout, n'est autre qu'un esprit naturel, et par conséquent ne ,j)eut concevoir que les choses de la nature, et ne peut atteindre à celles de la grâce qui sont d'un degré plus élevé et d'un ordre supérieur, La plus vive lumière de notre esprit est infiniment faible ; on peut la Comparer a celle d'une mince bougie, qui ne peut éclairer que dans un lieu Irès-restreint et faire voir les objets rapprochés; or, les mystères de nôtre salut étant, par manière de parler, à une distance de cinq à six cents lieues, comment celte lumière de l'esprit' saurait-elle les faire découvrir, puisque sa clarté ne s'étend pas jusque-là ; il la faut donc accroître d'une autre plus forte qui puisse éclairer jusqu'à cette distance, et c'est précisément la lumière de la foi. ;
C'est pourquoi il serait bien plus sûr et bien plus avantageux pour l'homme. dansTaffaire de son salut, de n'avoir ni tant d'esprit, ni tant de raison nattirelle, parce qu'il
en serait plus docile, et, par ce moyen, plus disposé à croire les choses qu'on lui dirait, et plus capable de recevoir l'esprit de Dieu, dont il est dit « qu'il prend plaisir à s'entretenir avec les simples et a leur communiquer ses secrets*. » Les simples sont ceux qui ne font ni les suffisants ni les habiles devant Dieu, mais qui accordent une soumission parfaite, une déférence d'enfant aux vérités qu'il leur annonce, et vont droit par la foi aux choses divines, sans passer par les raisonnements ni les recherches, a l'exemple des anges qui vont d'une extrémité à l'autre, sans passer par le miHeu.
Mais aussi quand la foi est unie à la raison humaine, quand l'Esprit divin se joint a l'esprit humain, oh 1 alors, cet esprit et cette raison, par ce mélange et cette élévation, servent beaucoup à un homme, et lui offrent de grands avantages pour son salut et pour sa perfection, ainsi que cela se passe dans les saints et dans ces esprits supérieurs qui, animés et conduits par l'esprit de Dieu, se rendent capables de grandes choses, soit pour eux, soit pour les autres.
Que celui donc qui désire entrer dans le vrai chemin de son salut, s'étudie avec le plus grand soin à captiver son entendement et k le mettre dans les fers pour l'assujettir a la foi et lui ôter tout pouvoir de s'élever contre elle : qu'il fasse mourir, et qu'il anéantisse, s'il se peut, jusques au cœur cette raison naturelle si dangereuse et ce méchant esprit humain, qui ne serait propre qu'à lui dérober la connaissance des vérités divines, et k le conduire, comme des feux-follets perfides, dans des précipices d'erreurs.
Dans le petit monde, qui est l'homme, la raison tient le
* Cum simplicibus sermocinatio ejus. Prov, 3. 32.
même rang que le soleil dans le grand : aussitôt que celuici paraît sur notre horizon et se montre a nos yeux, il découvre, à la vérité, les beautés de la terre, mais il cache aussi celles du ciel et fait disparaître les étoiles ; et par un effet contraire, quand il se couche, s il nous ôte la vue de la terre, il nous rend celle des astres. De même, la raison nous manifeste par sa présence les choses naturelles, mais son absence nous fait connaître les divines, et la foi nous les montre.
La foi est la raison du chrétien, la démonstration de l'homme nouveau, et la lumière de l'Eglise à laquelle, à cette occasion, le prophète Isaïe adresse ces paroles : «Le soleil et la lune, c'est-à-dire, la raison naturelle et les sciences humaines ne seront pas les flambeaux destinés a t'éclairer et à conduire tes pas ; mais ce sera le Seigneur*. Et saint Jean dit, «que la Jérusalem céleste et l'état de la gloire dont celui de la grâce est une ébauche et une image, n a besoin ni du soleil ni de la lune pour être éclairée, parce que Dieu, devant qui tous les astres sont ténébreux, y répand sa clarté, et la lampe, qui y est éternellement allumée, c'est-à-dire, l'agneau sanstache^,» est de môme la lampe de la Jérusalem terrestre, qui est l'Eglise, où, par la lumière de la foi, elle nous éclaire et nous guide vers notre béatitude. Le même apôtre dit ailleurs : « Nous savons que le Fils de Dieu est venu en terre pour illuminer les ténèbres de nos esprits, et les rendre capables, par la soumission et l'acquiescement qu'ils donneront a ses paroles, de la connaissance du
* Non erit tibi amplius sol ad lucendum per diem, nec splendor lunae illuminabil te, sed erit tibi Dominus in lucem sempiternaai.
Cap. eo.-ig.
* Non eget sole, neque luna, ut luceant in ea ; nam claritas Dei illuminavit eam, et lucerna ejus est Agnus. Joan. Apoc, 21-23.
vrai Dieu et de toutes les vérités nécessaires k notre salut*. »