CHAPITRE IV
Bien que la charité soit plus noble que la foi et l'espérance, et généralement la plus parfaite et la reine de toutes les vertus, toutefois, comme nous avons donné ailleurs une explication longue et complète de sa nature, de ses excellences, de ses motifs et de ses actions, renvoyant le lecteur à cet ouvrage*, je me cootenterai de dire en celui-ci ce qui se rapporte plus particulièrement a mon sujet. .'
Je dis donc que la charité est une vertu qui porte l'homme à aimer Dieu, et tout ce qu'il aime, pour l'amour de Dieu. Elle est appelée charité, parce que, selon la remarque de Guillaume de Paris, elle rend Dieu fort cher, tandis que, sans elle, il est fort vil, puisqu'on fait moins de cas de lui que d'un profit de cinq sous, d'une fumée d'honneur et d'un plaisir brutal : « Cest donc moi, dit-elle par la savante plume de ce docteur, qui conserve à Dieu son prix et son mérite, car sans moi il perd ces avantages et tombe dans un grand mépris ; c'est moi seule qui connais et qui fais connaître combien Dieu vaut, et quel avantage il a au-dessus de toutes les choses^. »
*.Voir De la connaissance et de l'amour de notre Seigneur.
* Ergo ego sura quae Deo servo valorem suum ; sine me enim
La charité pure est l'amour formel de Dieu seul, sans mélange d'aucun autre amour; la charité nue est celle qui ne se couvre d'aucune affection étrangère, ni d'aucune apparence ou prétexte qui la puisse déguiser ; la simple est celle qui n'est pas double, qui ne se porte pas a deux objets différents et n'ayant pas de liaison, celle qui ne fait pas semblant d'aimer Dieu et en aime un autre; enfin l'aveugle, qui ferme les yeux sur toutes les choses de l'univers pour ne regarder que Dieu seul, qui ne considère aucune difficulté et n'a égard à quoi que ce soit, quand il s'agit d'aimer Dieu et de lui en donner des preuves ; de sorte que, d'après toutes ces particularités qui, à bien prendre, signifient la même chose, et aboutissent au même but, la charité pure, nue, simple et aveugle ne s'anime et ne se pique ni de promesses, ni de menaces, ni de récompenses, ni de supphces, mais des seuls intérêts de Dieu.
Elle est renfermée dans le premier et le plus grand commandement de tous ceux que Dieu donna par son ange dans la loi ancienne^ et que notre Seigneur ratifia et réitéra de sa vénérable bouche sous la nouvelle : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton esprit et de toutes tes forces^ ; » c'est-à-dire, selon le même texte hébreu : tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, autant que tu pourras, sans y rien épargner; ou, comme d'autres l'expliquent, de tout ton cœur et de toute ta volonté, de tout ton esprit et de toute la partie supérieure où est l'entendement, de toute ton ame et de toute la partie inférieure où sont les passions, de toutes tes forces et facultés exécutrices de ton corps ;
nullius habetur pretii , ego sola novi et notum facio quantum valet et quantum super omnia valeat. Libro de moribus. Cap. 4. * Deut. 6. 5. 2 Matth. 22. 37. Luc. 10. 27.
(le manière que tu aimes Dieu de tout ton cœur et de toutes tes affections, de tout ton entendement et de toutes tes pensées, de toute ton ame et de toutes tes passions, de tous tes sens et de tous tes membres, employant tout ce qui est en toi, sans la moindre réserve, a l'amour de Dieu, et par conséquent l'aimant d'un amour pur, nu, simple et aveugle.
Quand Dieu nous commande de l'aimer de tout notre cœur, il est clair qu'il ne veut pas que nous l'aimions seulement de la moitié ni d'une partie, mais bien de toutes les parties, de notre tout, en un mot. Il veut donc et entend que toutes nos affections, depuis la première jusqu'à la dernière, lui soient consacrées et se rapportent à lui comme à leur objet et à leur fin ; car qui dit tout, n'exclut rien. Et afin d'enlever tout moyen de croire qu'on pouvait garder pour soi quelque chose, sans l'occuper à l'exercice du pur amour de Dieu, il ajoute par une plus ample déclaration , que nous l'aimerons de tout notre entendement, de tout notre appétit et de tout notre corps, ce qui est comprendre absolument tout ce qui est en l'homme. Mais examinons de plus près encore la pratique de cet amour pur par rapport à Dieu et aux autres choses que nous aimons.
Pour aimer Dieu d'un amour pur, il faut nécessairement l'aimer pour l'amour de lui seul, et regarder en toutes nos affections, en toutes nos pensées, en toutes nos paroles , en toutes nos actions et en toutes les opérations de notre ame et de notre corps, son intérêt, sa louange et sa gloire, sans nous arrêter à aucune fin qui nous touche, ou a aucune créature de l'univers, quelle qu'elle soit ; car autrement ce ne serait pas l'aimer d'un amour pur, mais d'un amour mêlé, ni de tout son cœur, mais en partie.
David l'aimait de cet amour pur et entier , quand il
disait : « Qu'y a-t-il au ciel ou sur la terre que je désire et pour quoi j'aie de l'affeetion? Vous êtes le Dieu de mon cœur et de toutes mes affections, et v.ous le serez à jamais; et, comme le cœur porte ses impressions et donne le mouvement a tout, vous êtes ensuite le Dieu de mes pensées, de mes passions, de mes mouvements et de tout ce qlii est en moi^ . » . •
L'Epouse était touchée du même sentiment et brûlait du même feu, comme elle le témoigne par ces paroles : « Mon bien-aimé esta moi, et je suis à lui^. » Et ici l'artifice de cette amante mérite d'être remarqué ; car voulant déclarer le parfait amour qu'elle portait à son époux, elle dit qu'elle est a lui. Et en quoi sainte épouse, êtesvous k lui ? Est-ce pour penser, ou pour parler , ou pour travailler, ou pour marcher, ou pour voir, ou pour entendre, ou pour vivre, ou pour mourir, ou pourquoi donc? Elle ne s'expliqua pas catégoriquement sur ce point, afin de nous dire d'une façon mystérieuse et éloquente par son silence, qu'elle était à lui en tout cela et en tout ce qui pouvait se concevoir.
Celui qui aime Dieu ainsi et de cet amour, aime toutes les choses aimables, qui sont au monde ; et premièrement soi-même, non pas pour soi, mais pour Dieu; il ne pense pas à sa vie ni à sa mort, a sa prédestination ni à son salut, mais seulement à aimer Dieu, à le contenter et à lui procurer de la gloire en soi et en toutes les créatures, de toutes les manières qu'il peut, abandonnant le soin de son salut, de sa prédestination, de sa vie et de sa mort k Dieu qu'il aime, et qui y pourvoit sans comparaison mieux, et assure plus fermement son affaire.
* Quid mihi est in cœlo, aut a te quid volui super terram? Deus cordis mei, et pars mea Deus in œternum. Psal. 72. 25. 2 Dilectus meus mihi, et egoilli. Cant. 2. 16.
« Je suis k mon bien-aimé, disait l'Epouse, et mon bienainié est à moi*; » et elle dit de nouveau « Je suis a mon bien-aimé, je n'applique mon esprit qu'à lui plaire et à faire ce qu'il désire de moi^ ; » aussi la Providence a toujours les yeux ouverts sur moi pour me conduire et me défendre-. C'est ce que Dieu fît entendre à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense à moi, et je penserai à toi ; ne t'emploie qu'à avancer mon service et ma gloire ; de mon côté, j'aurai soin de tout ce qui te touche pour cette vie et pour l'autre.» Cette dernière chose découle delà première. Celui qui aime Dieu de cet amour, ne l'aime et ne le sert point pour la récompense envisagée sous le point de vue de son intérêt, car cela est mercenaire, mais seulement pour l'amour de Dieu. N'y eût-il point de salaire ni de béatitude, dût-il même tomber dans le néant après sa mort , il ne Taiinerait pas avec moins d'ardeur , par la raison qu'il l'aime non pour son propre intérêt , mais parce qu'il est aimable. L'amour pur ne fait de la récompense ni l'objet ni l'attrait de son affection ; il n'en est cependant pas privé, au contraire elle devient d'autant plus grande qu'il y a moins de prétention. « On n'aime point Dieu, dit saint Bernard, qu'on n'en soit abondamment récompensé, bien qu'il ne faille pas l'aimer pour ce motif Le vrai amour ne cherche pas le profit, mais il le mérite^. » C'est ainsi que la mère de Moïse recevait un salaire de la princesse d'Egypte, pour nourrir Moïse, qui élait son propre enfant ; elle le sustentait de son lait et prenait de lui tous les soins nécessaires, non pas pour
* Ego dilecto meo, et dileclus meus mihi. Gant. 6. 2.
2 Ego dilecto meo, et ad me conversio ejus. Gant. 7. 10.
'• Non sine praeraio diligitur Deus, et si absque praemii intuitu diligendus sit : verus amor praemium non requirit, sed meretur. De diligendo Deo ante médium.
Sl46 DE LA CHARITÉ.
l'argent qu'elle en recevait, mais pour l'amour qu'elle portait à son nourrisson.
Il n'observe pas non plus les commandements de Dieu, et n'exécute pas ses volontés par suite de la crainte que peuvent lui inspirer les châtiments temporels ou éternels, mais pour l'amour de lui seul ; il ne craint pas l'enfer précisément pour sa considération, mais pour celle de Dieu et de notre Seigneur : premièrement, parce que en enfer il perdrait l'image de Dieu et son chef-d'œuvre, et, ce qui est plus encore, une chose qui est très-chère à notre Seigneur, pour laquelle il a donné sa vie ; secondement, parce qu'il les haïrait, les maudirait et les blasphémerait éternellement.
11 en est de même du paradis; celui qui aime Dieu de cet amour, le désire beaucoup plus pour les intérêts de Dieu et de notre Seigneur que pour les siens propres; et cela, afin de sauver le plus noble des ouvrages de Dieu, celui que son Fils a tant à cœur, afin de faire plaisir à l'un et à l'autre, et de se trouver en un lieu où il puisse les louer, les bénir, les adorer et les aimer très-parfaitement et à tout jamais, et qui est le seul où il puisse le faire.
Pour ces motifs, il n'y a pas de gens au monde qui redoutent aussi fort l'enfer et qui aient autant de peur de se perdre, ni qui souhaitent avec une aussi grande ardeur le paradis et éprouvent une passion aussi violente de se sauver, que ceux dont le cœur brûle d'un amour pur pour Dieu et notre Seigneur. L'amour pur fait que l'homme se regarde comme le bien de Dieu, comme l'achat, l'acquisition et le fruit des travaux et de la mort de notre Seigneur ; et dans cette vue épurée et cet esprit dépouillé de soi-même, il vit, il mange, il boit, il dort, il se conserve non pour soi, mais pour ses possesseurs, et comme un dépôt sacré dont l'usage n'appartient qu'à eux seuls.
S'il désire la grâce, les dons du Saint-Espril, les vertus et la perfection en un très-haut degré, c est en vue de Dieu, pour être un plus grand instrument de sa gloire en cette vie et en l'autre. 11 fuit les péchés, les vices et les moindres imperfections, parce que ce sont des injures, des déplaisirs qu'on lui cause, et des outrages faits a sa Majesté. C'est dans cet amour et par cet amour que se pratique la haute et parfaite contrition, par laquelle on est marri d'avoir offensé Dieu pour sa seule considération et non pour la nôtre.
Celui qui aime Dieu d'un amour pur, après l'amour de soi-même, réglé comme nous venons de le dire, aime dans les mêmes conditions et dans les mêmes lumières, son prochain et toutes les créatures. Il regarde tous les hommes comme les images de. Dieu, comme des personnes qui sont précieuses devant ses yeux , qui sont tendrement chéries de son Fils, qui nous ont été recommandées par lui et pour lesquelles il est mort ; qui sont son bien, sa gloire et sa couronne ; qui sont ses frères, ses membres et ses cohéritiers; il considère les créatures, non pas comme blanches ni noires, ni autrement qualifiées selon la nature, mais comme divines dans toutes les conditions qui peuvent convenir à cette qualité; parce que l'amour pur ne s'arrête qu'à Dieu seul qu'il aime en soi, en nous, en notre prochain et en toutes les créatures, et partout où il est; autrement, ce ne serait pas un amour de Dieu pur, mais impur et mêlé de celui de la créature. « Nous n'aimons par la charité, en notre prochain, dit le docteur Angélique (et c'est de même pour les autres choses) que Dieu seul*. »
Ce qui précède est propre à nous faire comprendre ce
* Non per charitatem diligimus in proximo , nisi Deum, 2. 2. q. 103. a. 3.
2i8 DE LA CHARITÉ.
que sainte Catherine de Gênes enseigne dans ses dialogues* : que Tamour pur affine merveilleusement la vue de l'ame , et rend les yeux extrêmement subtils et clairvoyants , de sorte qu'il fait connaître que tout le bien corporel ou spirituel qui nous est fait par les hommes et par les créatures découle ordinairement de Dieu, comme de sa source, et passe par elle comme par des canaux , parce qu'il leur a donné la force et la volonté, ou bien l'instinct de nous les distribuer. C'est pour cette même raison que les âmes touchées de cet amour pur, ne font presque pas de réflexion sur les créatures, pour quelque avantage qu'elles en reçoivent ; elles voient en effet clairement qu'elles ont fort peu de part à ces bienfaits, qui sont des œuvres de Dieu et des effets de sa bonté; et, dans cette vue, elles s'embrassent et s'anéantissent à chacune de ces occasions, et s'abandonnent au trait et à l'impression de cet amour, sans s'inquiéter des créatures, comme aussi de son côté, Dieu les contente pleinement dans cet état d'abandon, en sorte qu'elles ne peuvent ni regarder , ni estimer autre chose que lui. Ce que cette sainte dit des biens qui nous viennent des créatures , nous devons l'entendre de la même manière concernant les maux qd'ils nous font endurer , attendu que c'est Dieu qui nous les fait par leur organe. La créature en tout ce qu'elle est , et en tout ce qu'elle fait, est quelque chose de divin, puisque c'est l'ouvrage de Dieu, qui lui a donné l'être, qui le lui conserve, qui lui communique la force d'agir , et qui agit effectivement avec elle pour des intentions très-nobles. C'est pourquoi, pous devons envisager dans les essences et dans les opérations des créatures. Dieu qui est présent et opérant,
* Livre 3, Pial, 2.
I>E LA CHABITÉ. 219
sans nous amuser k ce que les créatures apportent de leur propre fonds dont la valeur est bien minime; et c'est ce que l'amour pur fait voir dans un grand jour.
RAISONS QUI NOUS OBLIGENT À CETTE CHARITÉ ET A l'àMOUR PUR.
Voilà les effets que produit le pur amour de Dieu, et la manière dont nous devons le pratiquer ; nous avons mille raisons qui nous obligent à cette pratique, et en particulier le commandement qui nous en est fait. Certes, je ne crois pas qu'il y ait cœur si dur, fût-il même de rocher, qui ne s'amollît et ne se brisât ; qu'il y ait ame si fîère, qui ne s'adoucît et ne fût pénétrée d'une très-grande tendresse, après avoir bien considéré, avec quel soin et par combien d'instances Dieu lui commande et la presse de l'aimer? Mais pourquoi ces instances de la part de Dieu? Est-ce pour son propre intérêt? L'amour que la créature doit lui porter ajoutera-t-il quelque chose k ses attributs divins? N'est-ce- pas au contraire pour Tame la chose du monde la plus honorable, la plus douce et la plus utile, et ne serait-elle pas très-étroitement obligée à cet amour, alors même qu'il n'en existerait pas de commandement? Mais voyons en quels termes ce commandement fut donné.
« Ecoute, Israël, dit Moïse, lé grand législateur de ce peuple, prête l'oreille et rends-toi attentif; » et à quoi? à ceci : « Tu «imeras le Seigneur, ton Dieu ; » et combien? « De tout ton coeur, de toute ton ame et de toutes tes forces. Voilà ce que Dieu te. commande et la loi. qu'il . te donne, que tu observeras avec tout le soin qui te sera possible. Car tu la graveras dans ton cœur, tu la racon-
teras à tes enfants, tu y penseras jour et nuit, aux champs et à la ville, au dedans et au dehors de ton logis, entrant dans le lit et en sortant, et avec une assiduité si grande, que tu y songes même en dormant. Tu en feras des marques sur toi pour n'en perdre jamais la mémoire, et tu l'auras continuellement devant les yeux sans la perdre de vue, et enfin tu l'écriras sur l'entrée et sur toutes les portes de ta maison, afin qu'en allant et venant tu t'en souviennes*. y> Serait-il possible d'entrer dans des détails plus propres à spécifier chaque article d'une loi?
0 bonté infinie 1 ô miséricorde incomparable I quel besoin aviez-vous de nous commander avec tant de soin, et de nous recommander avec tant d'instance une chose qui nous donne la vie, qui doit être pour nous une source de gloire, de bonheur et de richesse, qui doit être en un mot notre souverain bien, sinon pour nous la faire posséder? Vous savez que la vie de notre ame, inséparable de votre amour, nous est de la plus grande importance; que la dignité de vous aimer est inestimable ; vous savez aussi que notre souverain bonheur, auquel aucun intérêt ne peut être pour nous comparable, est nécessairement attaché à cet amour ; et c'est pour cela que, nous souhaitant tous ces biens, vous nous recommandez de vous aimer. C'est comme si vous nous demandiez de nous nourrir, en nous disant : je vous commande par toute l'autorité que j'ai sur vous et par toute l'obéissance que vous me devez, de manger et de boire : ne nous témoigneriez-vous pas
* Audi, Israël.... Diliges DominumDeumtuum, ex toto corde tuo, ex tota anima tua, et ex tota fortitudine tua. Eruntque verba haec, quae praecipio ego tibi hodie, in corde tuo, et narrabis ea filiis luis, et meditaberis in eis sedens in domo tua, et ambulans in itinere, dormiens alque consurgens ; ligabis ea quasi signum in manu tua, eruntque et movebuntur inter oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis domustuae. Deut. 6. 4. 6.
évidemment que vous avez à cœur la vie de notre corps, el que vous êtes animé d'un désir extrême que nous la conservions? Oui, sans doute. Or, la circonstance est la même et bien plus forte encore.
Mais si Dieu demandait a l'homme qu'il l'aimât de tout son cœur, de toute son ame et de toutes ses forces, et s'il croyait avoir assez et trop de motifs pour exiger cela de lui avant qu'il lui donnât son Fils, que lui a-t-il laissé pour l'aimer, après lui avoir fait cet inestimable don ? Et que dire, après que ce divin Fils s'est incarné, qu'il a souffert et s'est consumé de travaux pendant trente-trois ans; après qu'il est mort cruellement et ignominieusement sur une croix pour le racheter? Si l'homme était tenu d'aimer Dieu de tout son cœur avant d'avoir reçu de lui ce présent infini, comment devra-t-il l'aimer après tant de sacrifices?
Mais je fais une remarque, c*est que Dieu pour nous obliger à lui donner notre cœur et à l'aimer de toute notre puissance, ne nous propose qu'un seul de ses titres et l'un des moindres qui est celui de Seigneur. Je dis, des moindres, au sujet de l'amour ; car les titres de bon, de beau, de père, d'époux, de frère, de bienfaiteur et autres semblables, ont bien d'autres attraits et d'autres charmes pour donner de l'amour et pour gagner les cœurs ; et si, au lieu de nous dire : tu aimeras ton Dieu, qui est ton Seigneur, il nous eût dit : tu aimeras ton Dieu, qui est infiniment bon, infiniment beau, qui est ton père et ton époux, il n'y a pas de doute qu'il eût été beaucoup plus droit à nos cœurs, et eût employé un moyen bien plus attrayant et plus décisif pour déterminer nos esprits. Que si néanmoins, en sa qualité de Seigneur et de maître, il mérite que nous l'aimions de tout notre cœur et de dix millions de cœurs, si nous en avions autant, de quel amour ses autres qualités le rendront-elles digne ?
Pour toutes ces raisons, nous nous trouvons dans une obligation très-étroite et indispensable d'aimer Dieu parfaitement et par-deséus tout, et d'un amour qui soit proportionné aux autres qualités qui le rendent infiniment aimable; d'un amour qui soit plus intense que ne le sont tous les amours que les créatures se portent, que ne le sont toutes les sympathies qu'elles ont les unes pour les . autres, en sorte qu'il n'y ait ni inclination, ni appétit, ni désir, ni amour en la nature que notre amour envers Dieu ne svirpasse.
Avec quelle impétuosité les éléments ne tendent-ils pas vers leurs centres, et quelle violence ne doit-on pas employer pour les en arracher I Quelle activité dans le feu qui est renfermé dans les entrailles de la terre! Avec quelle sorte d'impatience il cherche partout des issues pour en sortir I Et s'il n'en trouve pas, quels épouvantables.effets ne produit-il pas pour s'en faire ! Il donne de furieuses secousses à la terre, renverse les murailles les plus solides, fait sauter les citadelles, brise les rochers et rompt tous les obstacles. Voyez tomber un énorme quartier de pierre : avec quelle force et quelle vitesse ne descend-il pas? Il ne rencontre rien qu'il ne fracasse et ne mette en pièces pour se faire un passage vers son centre, qu'il cherche. Considérez les fleuves et les rivières.; comme, partant, de leurs sources, elles coulent continuellement, et le jour et la nuit, avec une grande rapidité vers la mer. Si les choses naturelles, qui n'ont ni sentiment ni raison, cherchent le lieu de leur perfection et de leur repos, avec tant de véhémence, et font de si étranges efforts pour y parvenir par la seule inclination de leur nature qui n'est qu'une légère esquisse et une ombre bien faible de l'inclination que nous devons avoir pour aller à ', Dieu et a son amour, avec quelle promptitude et avec
quelle vitesse sommes-nous obligés de nous porter vers Dieu, qui est notre centre, et, pour y arriver, de rompre tous les obstacles?
Considérons ce que fait l'appétit dans les créatures qui en sont pourvues; comme, au moment de toute sa force, il éteint les appétits et les goûts de toutes les autres choses. Un malade, qui depuis plusieurs jours est travaillé d'une fièvre ardente et consumé d'un feu qui le brûle, ne désire et ne demande que de l'eau; ses pensées, son imagination et ses paroles sont toutes pour l'eau. Si ses amis viennent le visiter et pensent l'entretenir, il n'applique pas son esprit à ce qu'ils lui disent, mais k ce qui peut le rafraîchir. Joue-t-on, touche-t-on des instruments, chante-t-on de la musique en sa présence : les jeux et toutes les mélodies lui sont importunes ; il ne veut, il ne souhaite que de l'eau ; il lui semble que toute l'eau d'un puits ne suffira pas pour le désaltérer; il se représente des rivières, il s'y baigne, il s'y plonge, il en boit en esprit. Oh ! combien ces effets sont merveilleux ! Et toutefois, ce n'est qu'un appétit bien allumé qui les produit.
Avec combien plus de sujet devrions-nous avoir appétit de Dieu? Combien serait-il plus juste de le désirer, de le souhaiter, d'aspirer après lui et de nous rendre insensibles à tout le reste, réalisant, et avec avantage, la comparaison dont se sert David : « Comme le cerf, mourant de soif, court de toute sa force à la fontaine pour y trouver son rafraîchissement et sa vie, mon ame, ô mon Dieu, vous désire avec autant et plus d'ardeur*. »
Examinons les effets de la passion chez l'homme et voyons avec étonnement les désordres qu'elle y cause. Que ne fait pas un ambitieux pour l'honneur, un avari-
* Quemadmodura desiderat cervus ad fontes aquariim, ita desiderat anima mea ad te, Deus. Psal. 41. 2.
cieux pour les richesses et un voluptueux pour les plaisirs? que n'entreprend -il pas? A quelles extrémités ne se porte-t-il p£s? Cette passion change toute son ame et tout son corps; elle confond ses pensées, trouble sa raison, renverse son jugement, dérègle sa volonté, lui fait souffrir la faim et la soif, le chaud et le froid et mille ificommodilés, le pousse à s'exposer a des dangers évidents de sa vie, et emporte comme un premier mobile tous ses soins, toutes ses affections^ toutes ses paroles, et généralement tout ce qui est en lui. Et cependant, qu'est-ce qui opère tous ces bouleversements si étranges dans l'homme? C'est une passion aveugle, un mouvement déréglé, vil- et indigne d'un homme. Et pourquoi tous ces soins et tous ces travaux? Pour une chose petite en elle-même et grande seulement en imagination, que peutêtre il n'obtiendra pas avec tous ses efforts, et qui, trèscertainement, s'il parvient à l'obtenir, ne le satisfera pas ; car il risque de ne pas y trouver ce qu'il a espéré, ou s'il y trouve l'objet de ses désirs et de ses recherches, il lui échappera bientôt des mains, et passera comme une fumée.
En effet, demandez aux enfants du siècle s'ils viennent a bout de leurs prétentions, s'ils acquièrent les honneurs, les richesses et les contentements pour lesquels ils travaillent et détruisent leur santé, ils vous répondront, forcés par la vérité et l'expérience de tous les jours que sur cent il y en a à peine un qui y parvient. Informez vous de ceux qui y sont parvenus, s'ils en sont satisfaits au point de ne désirer plus rien, ils vous diront que non ; et lors même que leur réponse serait affirmative, les soins qui les tourmentent, les chagrins qui les dessèchent et les angoisses qui les accablent donneraient un démenti solennel à leur parole; et enfin en supposant qu'ils eussent été
I)i: LA CHARITÉ. 225
pleinement satisfaits et que leurs désirs eussent été assouvis, il resterait encore à faire sortir les morts de leurs tombeauîi pour apprendre de leur propre bouche s'ils ont emj)orlé avec eux leurs dignités et leurs richesses : leur état hideux et leur nudité répondront suffisamment que non.
Par conséquent, puisque la passion désordonnée d'une chose petite et passagère est capable de faire des impressions si puissantes sur l'esprit de l'homme, quel effet n'y doit pas produire l'amour de Dieu, qui est l'affection la plus raisonnable, la plus excellente et la plus digne de toutes envers un objet infiniment aimable qui est notre bien souverain, assuré et éternel? Disons donc et accomplissons le commandement que Dieu nous a donné si justement et si sagement : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame et de toutes tes forces .