‹ Les trois filles de JobChapitre 22 sur 38 · QUELQUES AUTRES RAISONS QUI CONFIRMENT LA VÉRITÉ PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

QUELQUES AUTRES RAISONS QUI CONFIRMENT LA VÉRITÉ PRÉCÉDENTE

Le premier et le plus grand commandement que nous ayons reçu, est d'aimer Dieu de tout notre cœur et de toutes nos forces. Nous devons obéir à ce commandement, et dans le sens et selon l'étendue de sa manifestation, parce que nous le pouvons, car Dieu ne donne pas de commandement d'une chose impossible, et ensuite parce que la chose est très-juste , et que celui de qui nous avons reçu ce commandement est notre Souverain Seigneur. Mais Dieu ne nous l'eût-il pas donné et ne nous eût-il pas fait une obligation de l'aimer, nous devrions toujours lui accorder notre amour, par cela seul qu'il est

aimable. Il n'est rien de plus confornae à la raison que d'aimer ce qui est digne d'amour, et de l'aimer selon le degré de son mérite, comme de haïr ce qui est un juste objet de haine : Or, nous ne pouvons douter que Dieu ne soit infiniment aimable ; c'est pourquoi nous devons l'aimer infiniment ; mais comme nous ne le pouvons pas, par la raison que noire amour a ses bornes aussi bien que notre être, nous devons au moins l'aimer autant qu'il nous est possible, c'est-à-dire de tout notre cœur et de toute notre ame.

Il se trouve en Dieu deux sortes de titres et deux espèces de charmes qui le rendent infiniment aimable ; les premiers sont absolus : ce sont ses perfections infinies, qui accompagnent nécessairement son essence, et sont son essence même, tel que d'être bon, beau, sage, puissant, et la bonté, la beauté, la sagesse et la puissance essentielle. Les seconds sont relatifs; ils regardent notre intérêt, et se rapportent à nous pour ce qui touche notre bien, soit de la nature, soit de la grâce ou de la gloire, comme d'être notre créateur, notre conservateur, notre sauveur, notre rédempteur, notre père, notre frère, notre époux, notre protecteur, notre richesse, notre gloire et notre souverain bien.

Or, quand bien même Dieu ne nous serait pas attaché par tous ces liens d'intérêt, et ne nous toucherait en rien , nous devrions cependant l'aimer de toutes nos forces , parce qu'il est infiniment parfait en soi, et par conséquent, infiniment aimable. Dieu est un être si excellent, si sublime et digne d'un si grand amour, que, en admettant même qu'il ne fût ni notre créateur, ni notre rédempteur, ni notre père, rien enfin pour nous ; qu'il ne nous eût jamais donné et ne dût jamais nous donner quoi que ce soit; mais qu'au contraire, il nous eûtcausé toutes

sortes de maux, et fait souffrir pour nos péchés des tourments mille fois plus horribles que ne le sont ceux du purgatoire et de l'enfer, nous devrions néanmoins toujours l'aimer de tout notre cœur, car ces tourments ne le rendraient pas moins aimable, mais plus, s'il est possible, attendu qu'Us sont justes, et que ce sont des peines méritées propres à le rendre en quelque sorte plus parfait, en tant qu'elles le rendraient plus juste en effet. C'est ce qui explique pourquoi tous les châtiments de l'enfer , considérés en eux-mêmes , ne devraient pas empêcher les damnés d'aimer Dieu ; mais l'impuissance et l'incapacité où ils se trouvent d'avoir un sentiment semblable, fait une grande partie de leur malheur, et leur tient lieu de supplice ; car s'ils l'aimaient , ils ne seraient plus ni pécheurs ni misérables, mais justes et bienheureux.

Les seconds titres et les seconds charmes que Dieu possède pour allumer son amour dans nos cœurs , sont ceux par lesquels il se Jie à nous et nous fait du bien. Nous tenons de Dieu tout ce que nous sommes, tout ce que nous pouvons , tout ce que nous avons ; et c'est de lui que nous devons espérer tous les biens que nous posséderons jamais. N'est-ce pas un merveilleux motif de l'aimer de tout notre cœur? Puisque je tiens mon être de sa bonté, je dois sans doute, par reconnaissance de ce bienfait, l'aimer plus que moi-même, parce que l'amour que je me porte, prend son origine de mon être comme de son principe, ni plus ni moins que toutes les inclinations naturelles des choses découlent des choses mêmes et de leur nature, n'étant que les propriétés de cette nature, les rejetons de cette racine et les ruisseaux de cette source. Or, comme mon être dépend de Dieu bien autrement qu'il ne dépend de moi, puisque c'est Dieu qui l'a produit et non pas moi, c'est lui qui me Va donné et qui me le

conserve; comme ce n'est pas moi qui me le suis donné et que je ne me le conserve pas moi-même, puisque, si Dieu n'était pas, non-seulement je ne serais point homme, mais même je ne pourrais être rien du tout, il résulte de tout cela que Dieu, m'étant incomparablement plus nécessaire que je ne me le suis a moi-même, je dois aussi l'aimer sans comparaison plus que moi-même.

Après le bienfait de l'existence que Dieu m'a accordé, j'en ai reçu de lui tant d'autres et de si grands que chacun d'eux en particulier suffirait pour embraser mon cœur de son amour, en considérant surtout que ce bienfait vient d'une Majesté infinie, qu'il est accordé à une créature aussi indigne que moi, et qu'il est accompagné d'une bonté et d'une affection incompréhensibles. 11 a fait tout l'univers en ma faveur; il m'a donné le soleil, la lune, les étoiles, les éléments, les corps mixtes, les plantes, les arbres, les animaux et les autresbiens de la terre; il m'a accordé ceux de la grâce qui sont infiniment plus grands et plus précieux, la grâce sanctifiante, les vertus infuses, les dons du Saint-Esprit, les grâces actuelles , les bonnes pensées, les affections pieuses, les saintes lettres et mille autres. Mais la faveur la plus grande que nous ayons reçue de lui est sans contredit celle-ci : il nous a donné la personne de son Fils dans l'Incarnation, celle du Saint- Esprit par la Pentecôte, et il nous réserve la sienne pour la vie future là haut dans la gloire, où nous les posséderons toutes trois à jamais, comme notre bien propre et très-propre , puisqu'elles sont notre souverain bien et notre dernière félicité.

Ajoutez à tout cela qu'il n'y a pas parmi les hommes de titre ni de lien de parenté, de mariage, d'alliance, de profit, d'honneur, de plaisir , ni aucun autre propre à donner de l'affection et à unir les cœurs, qui ne se trouve

en Dieu clans des conditions infiniment plus excellentes et plus parfaites.

Mais je ne puis en passer un sous silence : il a des douceurs et des charmes très-puissants pour faire sur nos cœurs la plus vive impression, et le voici : c'est que Dieu , cette adorable majesté devant laquelle les séraphins et les chérubins les plus sublimes s'inclinent et tremblent de respect, devant laquelle toutes les créatures ne sont que des grains de poussière , Dieu veut être notre ami. Le Saint-Esprit parlant de la sagesse, dit que c'est un trésor qui n'a point de prix, et qu elle fait ses possesseurs participants de l'amitié de Dieu*. Et plus bas, que c'est elle qui donne à Dieu des amis^. Le prophète royal s'écrie dans cette pensée : « 0 Dieu, que vos amis me sont considérables ! je les estime plus que les rois et les monarques, et j'en ai une si haute idée que je ne la saurais expliquer^. L'Epoux dit aux justes dans le cantique : « Mangez, mes amis, et buvez; et vous, mes trèschers, enivrez-vous*. » L'Epouse, de son côté, dit de son époux, c'est-a-dire de notre Seigneur : « Filles de Jérusalem, mes chères compagnes, voilà comme mon ami est fait^. »

Dieu, par la bouche d'Isaïe, donne à Abraham le titre honorable d'ami^; et après ce prophète l'apôtre saint Jacques dit que ce saint patriarche, ajoutant foi aux paroles de Dieu, s'était rendu juste, et avait mérité le nom d'ami de Dieu"^. Notre-Seigneur ne dit-il pas aux

* Participes amicitiaeDei. Sap. 7. <4,

2 Amicos Dei constituit. v. 27.

^ Mihi nimis honorificati sunt aaiici lui, Deus. Psal. 138. 17.

^ Comedite, amici, et bibile, et inebriamini, carissimi. Gant. 5. 1.

^ Ipse est arnicas meus, filiae Jérusalem v. 16. *' fsa. 41. 8

■J Et amicus Dei appellatusest. Ep. 2. 23.

apôtres et en leurs personnes a tous les hommes : « Je vous tiens pour mes amis, si vous faites ce que je vous dis^ . Et encore : « je vous dis k vous, qui êtes mes amis que vous ne devez pas avoir peur de ceux qui n'ont pouvoir que sur le corps'^. Et en parlant de Lazare : « Notre ami Lazare dort^. »

Voilà donc comment Dieu reconnaît les justes pour ses amis; et comment cela ne serait-il pas vrai, puisqu'il fait part de cette qualité glorieuse même aux méchants. Ainsi notre Seigneur rapporte de lui-même qu'on le regardait communément comme l'ami des pubhcains et des pécheurs*. Dans la parabole du banquet des noces où se trouvait compromise la vie de ceux qui ne s'y rendaient pas, le roi, qui représentait Dieu, dit à ce pauvre malheureux qui y avait pris place sans la robe nuptiale, c'està-dire sans la grâce, dont cette robe était la figure, et par conséquent en état de péché mortel : mon ami, pourquoi ôtes-vous venu ici en cet état? Et notre Seigneur ne ditil pas à Judas, le plus infâme pécheur et le plus méchant de totis les hommes, lorsqu'il vint au jardin de Gethsemani pour le trahir et le livrer aux juifs : mon ami, pourquoi es-tu venu ici^?Il brûle d'un si grand désir d'avoir tous les hommes pour amis, qu'il traite d'amis même ceux qui étaient ses ennemis les plus cruels, et alors même qu'ils couvaient une haine implacable contre lui; c'était afin qu'ils tâchassent de le devenir.

Nous ne pouvons donc pas douter que Dieu n'aspire vivement à nous avoir pour amis, et qu'il ne nous aime dans le dessein de lier amitié avec nous ; ce qu'il pouvait

* Vos amici mei estis, si feceritis quœ ego praecipio vobis. Joan. 45. 14. 2 Vobis amicis meis. Luc. 12. 4.

S Lazarus atnicus noster dormit. Joan. 11.11.. ^ Matth . 1 1 . 22. ^ Matth. 26. 50.

bien faire sans avoir ce dessein . Car, de même qu'un roi peut aimer quelqu'un de ses sujets, lui vouloir et lui faire du bien, et, sans toutefois désirer en faire son ami, mais seulement, comme c'est l'ordinaire des souverains, en le tenant toujours dans la condition de simple sujet ; ainsi Dieu pouvait bien nous aimer et nous gratifier de trèsgrands biens, sans aller plus avant ; mais il a voulu que son amour passât jusi^ues à la nature et à la qualité de l'amitié.

Et cette amitié, il l'a parfaitement exercée et en a accompli très-rigoureusement toutes les conditions; car, il nous a aimés, abstraction faite de son intérêt ; il s'est abaissé jusques à nous, en se faisant notre égal, d'une manière incompréhensible et propre à ravir tous les esprits; il nous a consolés, fortifiés, défendus; il nous a communiqué tous ses biens, sans en exclure un seul dont il ne nous ait fait part.

Toutes ces choses bien comprises, nous devons remarquer ici deux choses : premièrement, les délices et les attraits qui sont renfermés dans cet aimable nom d'ami de Dieu; et en second, lieu, la dignité et Texcellence qui sont attachées à cette qualité suréminente.

Pour la première remarque, nous dirons que le nom d'ami est sans contredit le plus doux et le plus agréable de tous, parce qu'il est inséparablement uni à l'amour, et qu'il l'enveloppe par nécessité. Si les noms de père, de mère, de frère, de sœur et d'époux, sont pleins de douceur et d'agrément, c'est à cause de l'amour qui se rattache à eux ; ils peuvent cependant en être séparés et ne perdent pas leur raison d'être, quoique avec des inimitiés, ce qui, malheureusement, n'est que trop ordinaire. 11 n'en est pas de même de l'ami, car il est impossible qu'il soit sans amour et qu'il n'aime pas, de la même manière que ce qui est blanc ne

peut être sans blancheur; c'est pourquoi le nom d'ami surpasse tous les autres en douceur et en charmes.

La seconde chose est la souveraine excellence et les avantages incompréhensibles qui nous sont conférés par la qualité d'amis de Dieu. Nous en pouvons juger par ceux qui ont l'honneur d'approcher les rois et de posséder leurs bonnes grâces. Voici les paroles que saint Augustin attribue à un courtisan; celui-ci les adressait à un de ses amis qui vivait à la même cour : « Dites-moi, je vous prie, par tous ces travaux que nous accomplissons à la cour, par tous ces pénibles services, par toutes ces humiliations profondes, ces rebuts outrageux, ces complaisances indignes, ces flatteries infâmes, ces veilles écrasantes, et par toutes ces autres peines qui accompagnent inévitablement la vie d'un courtisan, que prétendons-nous obtenir? où avons-nous dessein d'arriver? que cherchons-nous? pour quel motif portons-nous les armes, et allons-nous à la guerre nous exposer aux périls évidents de la mort? avons-nous de plus grandes espérances, et nos ambitions s'élèvent-elles plus haut que d'être amis de l'empereur? Vous savez que c'est là qu'aboutissent toutes nos prétentions. Et quand même nous aurions atteint ce but, qu'y a-t-il de solide et d'assuré dans la bienveillance d'un homme? Et par combien de dangers ne faut-il pas être passés, avant que d'arriver au plus grand de tous les dangers? Et puis, combien de temps durera cette bonne fortune? Tandis que, si je le veux, dès cet instant, sans sortir de ce lieu, et sans tant de démarches et tant de peines, je puis devenir ami de Dieu qui, étant le créateur de l'univers, le roi des rois et le Seigneur des seigneurs, est sans doute le degré de gloire le plus sublime et le plus haut faîte d'honneur où l'homme puisse parvenir*. »

* Die, quaeso te, omnibus istis laboribus nostris, quo ambimus

Toutes ces raisons nous montrent, dans un grand jour, que nous avons toutes les obligations imaginables d'aimer Dieu de tout notre cœur et de toutes nos forces, et d'accomplir le commandement qu'il nous en donne.

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