LA PRATIQUE DE LA CHARITÉ
Après avoir entendu les raisons qui doivent nous porter puissamment k l'amour pur, et allumer dans notre cœur le feu de la charité parfaite, venons à la pratique dont nous désignerons cinq points, comme nous l'avons déjà fait pour la foi et pour l'espérance. Les voici : il faudra les dire souvent de bouche et plus souvent encore de cœur et d'effet.
1° Je vous aime, ô mon Dieu, purement pour l'amour de vous : ce ne sont pas Vos récompenses ni vos supplices qui m'animent a votre service, mais c'est la véritable et sincère affection que je vous porte; votre honneur et votre intérêt sont le but vers lequel tendent toutes mes pensées, totrs mes desseins, toutes mes paroles et toutes mes œuvres : si j'ai de l'amour pour moi, si j'en ai pour mon prochain et pour les créatures, vous en êtes le principe; je les aime uniquement pour vous, parce que c'est vous que je considère en cet amour, c'est vous que je loue et que j'aime en elles.
pervenire? quid quaerimus? cujus rei causa militamus? Majorne esse poterit spes nostra in palatio, quam ut amici imperatoris simus? Et jbi quid non fragile plenumque periculis? et per quae pericula pervenitur ad grandius periculum? et quamdiu istud erit? Amicus autem Dei, si voluero, ecce nunc fio. Aug.. confess. lib. 8. cap. 6. F. J. 20
2" Je vous aime par-dessus toutes les choses aimables qui sont au monde, par-dessus toutes les bontés, toutes les beautés, toutes les grâces et toutes les qualités attrayantes des créatures ; par-dessus tous les plaisirs, toutes les richesses, tous les honneurs, toutes les estimes et tout ce qui, hors de nous, peat toucher un cœur, et par-dessus moi-même.
3° Je proteste devant tous et en présence de l'univers, que je veux vivre et mourir dans cet amour pur et simple, et que je ne prendrai, pour quelque motif que ce soit, comme autre objet de mes affections que vous, après lequel je ne saurais en trouver de digne.
4" Je vous aimerai, bien qu'aucun autre ne dût jamais vous aimer, et que je dusse être seul à vous rendre ces très-justes devoirs.
5" Et lors même que, pour vous aimer de la sorte, je devrais être persécuté et tourmenté, et périr misérablement, ma devise sera toujours ce commandement aimable que vous me donnez : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton esprit et de toutes tes forces* ;
Grégoire Lopez, homme d'une singulière vertu, et qui vivait, il n'y a pas longtemps, prit, par l'inspiration de Dieu, pour sujet de ses méditations, et pour point principal de sa conduite ce même commandetnent, s'occupant sans cesse à le méditer, à le comprendre, à l'estimer, à le goûter et à le mettre en pratique, ce qui l'éleva à un très-haut degré de sainteté^. »
Sainte Catherine de Gênes s'est rendue merveilleuse en Cet amour pur et simple, sur lequel elle a même dit et
* Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, ex tota anima tua, ex tota mente tua, et ex tota fortitudine tua. Deut. 6. 4. 2 En sa Vie, c. 26.
Uli LA CHAIUTÉ. ^35
écrit des choses tro?-remarquables. Après dix ans de mariage, comme elle voulait un jour se confesser et s'agenouillait déjà devant le prêtre, elle fut très-vivement touchée de Dieu et blessée d'un trait pénétrant de son amour, avec une vue si claire de ses misères et de la bonté de Dieu, qu'elle en tomba presque par terre, en criant et répétant avec une extrême ardeur : «Non, plus le monde, non plus les péchés. » Elle se sentait brûler le cœur d'un si grand feu de cet amour, qu'elle ne pouvait presque toucher la peau qui le couvre, laquelle était jaune comme du safran; il haletait comme un soufflet, avec de grands et profonds soupirs, recevant toutefois, de temps à autre, quelque soulagement, car il lui eût été impossible de supporter deux jours de suite cette opération violente. Elle passa vingt-sept avents et autant de carêmes sans manger, se contentant de boire un verre d'eau mêlée de vinaigre et de sel. et cela, à cause du grand feu qui la brûlait intérieurement; ce liquide, quand elle l'avalait, semblait être jeté sur une brique toute rouge qui l'absorbait aussitôt. Entendant un jour un religieux de Saint-Dominique qui, soit pour la tenter ou pour tout autre motif, lui disait qu'il était plus disposé à aimer Dieu, dans sa propre condition, que dans la sienne, elle sentit une flamme de cet [. amour pur se glisser dans son coeur, qui en fut tellement l embrasé, que, se levant sur ses pieds et sortant comme [ hors d'elle-même, elle lui dit, avec une ferveur inexpril mable : « Si je croyais que votre habit pût augmenter I seulement d'une étincelle l'amour que je porte à Dieu, je I vous l'arracherais de force, pour m'en revêtir, si je ne I pouvais l'avoir autrement. » Enfin, après avoir, depuis sa I conversion, toujours vécu, toujours respiré et fait toutes j ses actions, comme une mystérieuse Salamandre, dans le
feu de cet amour pur, elle y mourut brûlée et consurnûe de ses flammes*.
Quelques-uns penseront peut-être que cela est beaucoup, mais toutefois ce n'est rien en comparaison de ce que Dieu mérite, ce n'est rien non plus, eu égard à tout ce que nous devrions lui rendre. Et néanmoins, hélas! comme le disait la même sainte, dans l'amertume de son ame, qu'ils sont rares les hommes qui aiment Dieu comme il faut, et qu'il est petit le nombre de ceux en qui Dieu produit les opérations de son amour ! Ce n'est pas qu'il ne le désire très-ardemment, car il ne demande autre chose, sinon que nous l'aimions en la manière qu'il nous aime : et pour cela, il tient toujours en main les rayons ardents de son amour, pour en darder et pénétrer les cœurs des hommes ; mais ils se rendent impénétrables à cause de l'amour déréglé des créatures dont ils sont pleins, et dont ils ne veulent pas vider leur cœur.
Cette sainte vit un jour un rayon de ce pur amour sortir de sa source, et se diriger vers le cœur de l'homme pour le percer et l'anéantir entièrement, et elle connut que quand il y trouvait de l'empêchement, si Dieu eût été capable de souffrir, il en eût souffert une peine extrême.. Il lui semblait que ce rayon ne tendait à autre fin qu'à blesser ce c,œur, et que, s'il ne recevait cette plaie salutaire, toute la faute en était au cœur et nullement au rayon qui l'environnait de toutes parts, cherchant des ouvertures pour y enlrer et produire son effet.
Sainte Christine, surnommée l'admirable, faisait parfois ces exclamations pleines d'angoisse : « 0 homme misérable! pourquoi ne tâches-tu pas de connaître la bonté infinie de Dieu et l'amour qu'il te porte? Si tu en
* En sa Vie.
DE LA CHAHITÉ. 237
avais connaissance, tu ne pourrais t'empêcher de l'aimer, quand un monde tout entier s'efforcerait de te retirer cet amour : mais tu yimes mieux fermer les yeux à ces lumières, et vivre dans un malheureux aveuglement qui sera cause de ta ruine. » Et, en disant cela, elle se tordait les bras, et se roulait par terre, en jetant de grands cris*. Appliquons donc nos esprits à ces grandes vérités ; donnons à Dieu l'amour de nos cœurs, comme une dette qu'il nous demande, ainsi que le disait saint Basile^, et souvenons-nous que ne pas l'aimer est le plus grand de tous les maux. Je finirai ce sujet par les mêmes paroles que faisait entendre notre fondateur saint Ignace, pour terminer le catéchisme qu'il faisait à Rome : « Mes frères, aimez Dieu de tout votre cœur, de toute votre ame et de toute votre puissance; » ce qu'il disait avec une si grande ferveur et avec un esprit si embrasé d'amour, que c'étaient moins des paroles qui sortaient de sa bouche que des flammes de feu qui brûlaient les cœurs de ses auditeurs.
' Apud Sur. 23 Jun. - Basil, regul. fus. interrog. 2.