LA QUALITÉ DE FILS DONNE UNE ESPÉRANCE HÉROÏQUE
Si la qualité du Fils procure de grandes facilités pour exercer la foi d'une haute et excellente manière, elle n'en offre pas de moindres pour pratiquer l'espérance, si toutefois elles ne sont plus grandes. « Le nom de Père, dit saint Augustin, donne envie de prier, et remplit l'ame d'une certaine assurance qu'on obtiendra ce qu'on demande ; car, que peut refuser un Père à ceux à qui il a départi une portion de son' être, et la qualité de ses enfants^? » Et saint Pierre Ghrysologue, expliquant les premières paroles de l'oraison dominicale, «Notre Père qui êtes aux cieux, » dit : « Où sont ceux qui, entendant que Dieu est leur Père, peuvent se défier de lui et douter de ses promesses^? » Venons-en aux raisons.
Le fils doit espérer en son père, parce qu'il a et inclination et obligation de lui demander secours dans ses nécessités plutôt qu'à tout autre ; comme il y a, chez le père, inclination et obligation plus grande que chez tout autre de le lui accorder.
' Credo in Deum Patrém.
'-5 Patris nomine excitatur supplex affeclus, et quaedam impetrandi praesumptio : qijid enim non det filiis, qui dédit ut filii essent ? Apud a Lapid. in cap. 6. Matth. v, 9.
^ Ubi sunt qui de Dei promissione diffidunt? Serm. 78.
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Le fils a cette inclination gravée au fond de son' essence; chacun la sent: en soi, et nous la remarquons clairement dans les bêtes ; car les jeunes poulains et les petits agneaux cherchent leurs mères dans leurs besoins,' ïes distinguent d'entre mille autres, et courent en toute hâte vers elles, quand -on les poursuit; se serrant à leui:s côtés comme en un lieu d'assurance. Et pour ne parler ique de nous, quel est celui qui, se trouvant dans quelque danger en présence de son père et d'une autre personne, ne se sentirait pas bien autrement pressé d'avQir recours à son père, plutôt qu'à cet autre. Et la raison de ceci prise . dans son fond est que, comme la nature ne saurait afFran- . chir les. créatures de toutes leurs misères, mais qu'elle* leur en laisse nécessairement quelques-unes et même un grand nombre, elle leur donne ensuite, non-seulement des connaissances où elles doivent chercher et trouver les remèdes à ces misères, mais encore de forts instincts pour se porter à ces recherches ;* et, attendu que les choses se conservent parles mêmes causes et par les mêmes principes qui les ont produites, les pères efles mères étant les causes principales de la. production de leurs enfants, il résulte de là que les enfants ont une inclination naturelle de s'adresser à leur père et à leur mère dans leurs besoins. '
Et de cette inclination naît l'obhgation qu'ils en ont, parce que la nature leur a fourni ces personnes pour les assister, et les leur a données cotomeleur lieu de refuge, leur asile et les médecins de leurs maux. Et c'est tellement vrai, que si le fils de quelque homme riche et puissant; se plaignait de ce qu'il meurt de faim, qu'il est tout nu et accablé de misère,' au lieu d'avoir compassion de lui, on lui adresserait de vifs reproches, en iui disant qu'il mérite d'être misérable, puisque, pouvant demander des secours a son père, il n'en fait rien.
Maintenant, nous occupant des inclinations et des obligations du père, nous disons qu'il y a en lui des inclinations pressantes de secourir ses enfants, parce qu'il les aime naturellement et d'un amour tellement ardent, qu'il n'en existe pas d'aussi grand parmi les hommes. Celui que les personnes mariées ont l'un pour l'autre est sans doute bien vif, mais il n'est pas encore aussi grand, et l'ardeur de ses flammes est moins active ; car, en premier lieu, c'est plutôt une amitié qu'un amour, et ce qui le prouve, c'est que s'il n'y avait pas de correspondance d'affection entre le mari et la femme, ils ne s'aimeraient pas, ou pas autant à beaucoup près: mais le père aime son fils avec beaucoup de véhémence, bien que celui-ci n'éprouve pas de sentiment pour lui, ainsi que cela existe quand il est encore fort jeune. Et de plus, le père ressent, pour l'ordinaire, bien d'autres sentiments et a bien d'autres agitations pour son fils que pour sa femme, par la raison toute naturelle que son fils est une partie de lui-même et un morceau ^ de sa substance, et que celui-ci est issu et sorti de lui, ce qui ne peut être dit de la femme; ajoutons que le fils est le terme de la liaison qu'il a avec sa femme, les enfants étant la fin du mariage; or, la fin est toujours plus noble et plus aimable que les moyens.
C'est ce qui fait que les pères retirent, en quelque sorte, le morceau de la bouche pour le donner à leurs enfants ; c'est pour ce motif qu'ils travaillent, suent et prennent mille peines pour subvenir à leurs besoins ; que, pour mettre leurs enfants dans une position honorable, ils vont aux Indes et jusqu'aux dernières extrémités de la terre, endurant le chaud, le froid, la faim, la soif, à travers les périls des corsaires, des naufrages et même de la mort. C'est par suite de ce sentiment qu'on entend de malheureux pères dire en poussant de gros soupirs entremêlés de
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larmes abondantes : si j'étais seul à endurer la rude extrémité où je me vois réduit, je ne m'en tourmenterais pas tant; mais voir mes petits enfants languir sous mes yeux et mourir de faim, oh ! c'est ce qu'il m'est impossible de souffrir, et la seule pensée me glace et me transperce. Combien de pères qui, transportés de cet amour, se sont exposés au danger de la mort pour en tirer leurs enfanis? Combien qui l'ont efFeçtivement endurée pour eux? Octavius Balbus, se trouvant enveloppé dans le malheur de ceux qui furent proscrits à Rome sous les Triumvirs, s'était secrètement dérobé par une porte de derrière, quand on vint le chercher dans sa maison pour l'immoler. Mais les clameurs du voisinage, qui parvinrent jusqu'à ses oreilles, lui firent croire qu'on massacrait, à sa place, son fils, qui était resté au logis; il y retourna donc pour le soustraire au danger qu'il courait et auquel il avait luimême échappé, et se livra ainsi aux assassins qui le firent mourir*. Voilà donc l'inclination qu'a un père pour secourir ses enfants, voici l'obligation.
Il est certain qu'un père est obligé par la nature, de pourvoir aux besoins corporels et spirituels de ses enfants, et d'appliquer à ce soin son travail et son industrie dans les limites du possible. 11 n'est pas moins certain que s'il n'agit pas ainsi, il encourt un grand blâme, et mérite de passer pour un père dénaturé, car il pèche contre Dieu, contre la nature, contre ses enfants, et contre la société des hommes qui exige justement cela de lui pour sa conservation. Un père est tenu de fournir k ses enfants, en tant qu'il lui est possible, leurs aliments, leurs vêtements et leur logement ; de plus la nourriture de leur ame, c'est-à-dire l'instruction ; et pour l'avenir,
* Valer. Max, lib. 5, c. 7.
il doit faire- en sorte qu'après lui, ils puissent vivro suivant leur condition. Telles sont les obligations d'un pèrO à l'égard de ses enfants, parce qu'il doit, en toute justice', avoir soin de la créature qu'il a mise au monde, et ne pas la rendre misérable.
Ainsi le nom de père a un grand ascendant pour porter^ et même pour contraindre un homme à donner ce que son fils lui demande; c'est une clef qui ouvre son cœur et. sa main. Aussi, fut-ce k ce dessein que' notre Seigneur consigna ce titre au commencement de l'oraison dominicale, par laquelle nous prions Dieu.de nOus donner toutes les choses nécessaires poiir cette vie et pour l'autre et non. celui de créateur, de conservateur, de seigneur, pas même celui si vénérable de Dieu. Et sur la -Croix, quand il intercéda pour les pécheurs, il lui dit " : « Mon Père, pardonnez-leur ; accordez-leur la rémission des péchés qu'ils commettent en me faisant, mourir, parce que vous êtes leur père, et accordez-leur, en ma considération, parce que vous êtes le mien. » Et le mauvais riche, n'a-t-il pas employé cette expression, quand, des profondeurs de l'enfer, il voulut toucher le cœur d'Abraham et exciter en lui quelque sentiment de miséricorde en sa faveur : «Père Abraham, lui cria-t-il par deux fois, que ce doux nom vous touche et vous fasse prendre quelque compassion de moi*. » ;
Toutes ces raisons qui ont une très-grande force, dans ce qui a rapport aux hommes, pour prouver et pour faire voir évidemment ce que nous avons avancé, en ont une sans, comparaison bien plus grande lorsqa'il s'agit de Dieu et de nous; car Dieu est notre Père, et beaucoup plus qu'un homme ne le peut être, et de plus notre Père qui est très-
ï Pater Abraham. Luc. 16. 24.
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bon, très-sage, très-riche et qui nous aime infiniment; nous sommes ses enfants, et bien plus que de l'homme qui nous a engendrés^ et ses enfants sujets à plusieurs infirmités et remplis d'un grand nombre de misères, auxquelles lui seul peut apporter remède.
Par cela qu'il est notre Père, il ne peut.se dispenser de nous assister en nos besoins. Il semble même qu'il le doit; car se rendant notre Père et nous faisant ses enfants, il s'est, par cette raison, imposé l'obligation de nous secourir. Puisqu'il est notre Père parfaitement bon, et qu'il a pour nous des affections incroyables, il né peut pas se faire qu'il ne nous aide pas, nous qui sommes ses enfants bien» aimés.
Rappelons à notre souvenir tout ce que, parmi les hommes, tant de pères ont fait pour leurs enfants, qu'ils n'aimaient cependant pas à beaucoup près autant que Dieu nous aime ; car l'amour dont ils étaient animés pour ces enfants, n'était qu'une petite participation de celui que Dieu a pour nous : ce n'était qu'une petite goutte sortie du vaste Océan, et une étincelle échappée d'un embrasement immense. De plus, ils n'avaient ni toute la connaissance nécessaire pour remédier a leurs maux, ni assez de pouvoir pour en venir à bout, parce qu'ils étaient ignorants et faibles, tandis que Dieu est souverainement sage et tout-puissant. Il est en outre infiniment riche et bienheureux : or, pour qui sont les biens et les richesses d'un père? n'est-ce pas pour ses enfants? Et s'il est bienheureux, peut-il voir ses enfants dans la misère, et être père? L'amour paternel ne saurait souflfrir cela, même parmi les hommes, où néanmoins il n'est que faible et imparfait.
Ces vérités étant donc ainsi établies, nous devons concevoir une espérance héroïque et une confiance filiale envers Dieu, notre Père; nous devons aussi en produire
très-souvent des actes, et particulièrement, lorsque nous récitons le Pater noster, et que nous sommes pressés de quelque besoin. Notre confiance dêit être inébranlable, et nous faire croire, d'une manière aussi certaine que si nous tenions déjà la chose, que Dieu, notre Père, nous aidera dans toutes nos nécessités présentes tant du corps que de l'ame, soit extérieures, soit intérieures, en toutes les contrariétés que nous éprouvons dans nos biens, dans nos honneurs, dans nos satisfactions et en toutes choses, selon qu'il sera plus avantagaux pour sa gloire et pour notre salut.
« Qui d'entre vous, disait notre Seigneur, donnera une pierre à son fils, quand il lui demande du pain? ou un serpent, lorsqu'il le prie de lui donner un poisson? ou bien un scorpion pour un œuf? Que si vous, qui êtes méchants et sujets k tant de défauts, et d'ailleurs pauvres et nécessiteux, avez toutefois assez d'amour et de bonté envers vos enfants pour leur donner les choses qu'ils vous demandent, aurez-vous assez peu d'esprit et de jugement pour croire que Dieu, qui est votre Père, et Père infiniment bon, k qui toutes les richesses de l'univers appartiennent, vous doive refuser du pain et vos autres besoins* ? »
Notre Seigneur emploie k ce propos une autre comparaison : « Considérez les oiseaux du ciel, comme ils ne sèment, ni ne moissonnent ; et cependant, votre Père céleste les nourrit. Eh quoi? pensez-vous qu'étant ses enfants, vous ne lui êtes pas sans comparaison plus considérables et plus chers ^? » Dieu n'est pas le père des moineaux, et il est le vôtre ; et toutefois, il a soin de leur procurer leur nourriture, et il ne pensera pas k la vôtre? Quel spectacle! un moineau auquel il donne k manger et
« Matth. 7. 9 et seq. 2 Matth. 6. 26.
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à boire, auquel il fait trouver tout ce qu'il lui faut, pour son entretien, et un homme, qui est son fils, qu'il voit dans l'indigence, et qu'il laisse mourir de faim I Y a-t-il aucune apparence en cela? et peut-on concevoir une opinion aussi extravagante de la bonté, de la sagesse, de l'amour et du soin paternel de Dieu ? Et s'il en usait ainsi, sur qui donc retomberait la honte de cette action? Seraitce sur le fils qui souffre de ces privations, ou sur son père opulent qui ne l'assiste pas? Or, celui-ci ne doit-il pas le faire? N'y est-il pas tenu? Pourquoi donc l'a-t-il mis au monde? Pourquoi est-il son père? Pourquoi l'a-t-il assujettit à toutes ces nécessites, s'il n'y veut apporter remède, et d'autant plus qu'il lui est si facile?
Et quant aux nécessités futures, par exemple, si nous aurons toutes nos commodités, si nos affaires réussiront selon nos désirs, si nous vivrons, si nous mourrons, quand, comment et où? si nous tombons en quelque grave maladie, qui pour lors prendra soin de nous? qui nous consolera? serons-nous sauvés? et autres pensées semblables, nous devons nous en reposer entièrement sur les soins et sur l'amour de Dieu, notre Père, lui en abandonner absolument la conduite ; et de notre côté ne penser qu'à l'aimer, l'honorer et le servir. « Rejetant sur lui, dit le prince des apôtres, tous les soins de toutes les choses qui vous regardent, vous assurant qu'il songe à vous et veille sur tout ce qui vous touche en quelque façon que ce puisse être '. » Le prophète royal avait déjà dit ; « Dieu me gouverne et me nourrit; je ne manquerai de rien, parce qu'il est mon Seigneur, et beaucoup plus parce qu'il est mon Père : C'est pourquoi je me repose et je m'endors douce-
* Omnem sollicitudinem vestram projicientes in eum, quoniara ipsi cura est de vobis. 4 . Petr. o. 7.
ment dans cette pensée qui méfait concevoir une confiance ferrne et inébranlable qu'il prendra le maniement général de toutes mes affaires, ne me laissant d'autre soin que celui de le glorifier, de l'aimer et de lui plaire * . »
Nous sommes à l'égard de notre Dieu, comme un enfant âgé de dix à douze ans, fils unique, l'est h l'égard de son père, homme très-sage et puissamment riche et qui ressent pour son enfant autant d'amour qu'il soit possible à un père d'en avoir. Le fils ne se met pas en peine concernant ce qui peut lui être nécessaire; qui lui donnera k dîner, qui lui fournira des habits, qui lui trouvera un logis, que deviendra- t-il et qui pourvoira a tout ce qu'il lui faut; son esprit complètement libre de tous ces soucis, reste dans un repo's parfait ; il vit comme un enfant sans sollicitude, attendu qu'il se remet entièrement de ces soins sur son père, ainsi qu'il est en droit de le faire; et pour lui, il ne pense qu'à aimer son père, qu'à lui obéir, et se rendre agréable à ses yeux.
Mais comme on peut alléguer les afflictions des justes pour faire une objection assez forte contre ce que nous venons de dire, nous allons consacrer quelques pages à cette question importante.
REPONSE A L OBJECTION QU ON FAIT CONTRE LA VERTU D ESPÉRANCE, A l'occasion DES AFFLICTIONS DES JUSTES.
Voici donc ce qu'on dit pour renverser, ou du moins pour ébranler cette espérance filiale que nous devons
^ Dominas régit me et nihil mihi deerit. In pace in idipsum dormiam et requiescam; quoniam tu, Domine, singulariter in spe constituisti me. Psal. 22. 2. id. 4. 9.
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avoir en Dieu : Les justes, qui sont les vrais enfants de Dieu, et qui espèrent en lui, sont, nonobstant cela, fort aftligés, accablés de misères, et réduits parfois à un tel point, qu'on croirait qu'il les a abandonnés. Aussi David disait-il : « Les justes ne manquent point de tribulations*. » Et saint Paul dit. d'eux, dans son épître aux Hébreux.: « Ils ont passé par les opprobres et par les fouets; ils ont été liés et emprisonnés, assommés à coups de pierres, sciés, découpés et persécutés a outrance, on les a fait mourir comme des criminels, et ceux qui ont échappé, ont été contraints d'aller errants et vagabonds, couverts de pauvres habits faits de peaux "de bêtes, et de se retirer dans les sohtudes et les cavernes, manquant de toutes commodités, chargés d'afflictions et d'angoisses, et toutefois ils étaient si excellents par leur vertu et leur mérite, que le monde n'en était pas digne^. » Et parlant ailleurs de soi, le même apôtre dit ; u Nous sommes jusques à maintenant dans des souflfrances continuelles, endurant la faim et la soif; nous n'avons pas de quoi nous couvrir, nous portons des joues rendues livides par les soufflets qu'on nous donne ; nous n'avons pas. de demeure assurée, et pour gagner notre pauvre vie, noua sommes, contraints de nous servir du travail de nos mains; on nous maudit, et nous bénissons; on nous persécute, et nous l'endurons; on nous outrage de paroles infâmes, et nous répondons avec douceur et avec prières, enfin nous sommes regardés comme les immondices de la terre et les balayures du monde^. » .
* Multae tribulationes justorum. Psal. 33. 20.
"^ Ludibria et'" Verbera experti, insuper et .vinculâ et carceres. Lapidati sunt, secti sunt, tentati sunt, in occtsione gladii mortu.i sunl; circuierunt iii melotis, in pellibus capi inis, egentes, angustiati, aflUicti, quibus dignus non erat mundus. Hebr. i\. 36.
^ Usque in hanchoram et esurimus, et silimus, et nudi sumus, q^
Et sans aller si loin, ne voyons-nous pas encore aujourd'hui les justes éprouvés, contrariés, persécutés, opprimés? Que dire à cela? sont-ce Va ces enfants de Dieu, ces enfants si chéris et si considérés? Et où est ce Père si bon , si sage, si riche et si puissant? Où sont, où sont ces entrailles et ces tendresses d'un père envers ses enfants, puisqu'il les traite de la sorte?
Voilk l'objection, qui est plus forte en apparence, qu'elle ne l'est réellement ; et pour s'en convaincre pleinement, il faut remarquer une chose, c'est que Dieu, bien qu'il permette que les justes soient affligés et qu'ils souffrent beaucoup, ne laisse pas pourtant d'être leur Père ; au contraire, il leur donne en cela des témoignages assurés, et des marques plus certaines; car le nom et l'amour d un père s'accordent parfaitement avec le châtiment d'un fils, et c'est tellement vrai, que même l'un ne peut être sans l'autre , et afin d'exposer cette pensée dans toute sa clarté, je dis :
Qu'un père obligé, comme il l'est, par la qualité de père, d'aimer son fils et de travailler à son bien, ne peut, alors qu'il est encore petit et n'a pas le jugement assez formé pour se conduire par lui-même, se dispenser quelquefois de le contrarier, de lui causer du chagrin, soit en lui refusant les choses nuisibles qu'il demande, soit en le châtiant quand il a mal fait.
Et premièrement en lui refusant les choses nuisibles: si, par exemple, un enfant demande à son père un couteau ou un pistolet chargé et armé ; si, dans l'ardeur de la
colaphis cœdimur, et instabiles sumus, et laboramus opérantes manibus nosiris ; maledicimur etbenedicimus, persecutionem patimur et suslinemus ; blasphernamur et obsecramus ; tanquam purgamenta hujus mundi facti sumus, omnium peripsema usque adhuc. 1. Cor. 4. 11.
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fièvre, il lui demande un fruit cru ; si, revenant en santé , illui témoigne le désir d'aller jouer sur le bord d'un précipice, et autres choses semblables, le père s'y refuse quoique cet enfant éprouve une passion extrême de voir ses vœux accomplis, et qu'il sollicite avec beaucoup de larmes, et les plus pressantes instances. Le père doit aussi lui refuser des choses de ce genre ; car, s'il les lui accorde, il n'est pas son vrai père, et né se conduit pas en père sage et jaloux de procurer le bien de son enfant. 11 lui fait donc du mal et l'afflige, et nonobstant cela, il est son père. La conséquence que nous devons tirer de tout ceci, est que l'affliction peut avoir de la liaison avec le nom et l'amour d'un père , et même qu'ils sont si étroitement unis, que l'un ne peut être sans l'autre.
Je dis en second lieu que le père doit châtier son fils, quand il fait mal, et en voici la raison : il est impossible que son fils, encore enfant, et dans un âge où il n'est ni éclairé, ni conduit dans ses actes par la lumière de la raison, mais où il est plulôt transporté presque en toutes choses par l'impétuosité des passions qui prédominent en lui, il est, dis-je, impossible qu'il ne commette beaucoup de fautes et ne se laisse aller à des actions inconsidérées et puériles, autrement il ne serait plus enfant, mais déjà homme fait. C'est pourquoi son père, s'il a à cœur le bien de son fils, et en horreur le mal qu'il peut encourir, doit nécessairement le corriger de ses défauts ; car s'il s'abstenait d'agir ainsi, s'il ne tâchait pas d'arrêter le cours de ses défauts et de les couper dans leur racine, il ferait ouvertement connaître qu'il préfère le mal de son fils à son bien, en lui permettant de faire des choses qui lui sont nuisibles, et de continuer dans des habitudes mauvaises qui finiraient par le rendre fort vicieux et le conduiraient à une ruine totale. Il faut pour cela qu'il le châtie p. J. 23
270 MOTIF POUR NOUS FATKE KXERCER
pour le mal qu'il a fait, afin qu'il l'abandonne et n'y retombe plus.
De là vient que saint Thomas remarque que le mot hli nca s tigo\ d'où nous tirons les nôtres de châtier et châtiment , se disent en premier lieu de la concupiscence et des enfants ; ce qu'Aristote même a observé à l'occasion du mot grec qui signifie la même chose^, parce que nous appelons un homme chaste, dit ce saint docteur, « un homme de qui la concupiscence est châtiée', » comme nous disons d'un enfant modéré et retenu, que « c'est un enfant bien discipliné^. » D'autant que ce qui a une pente vers le mal, comme la concupiscence et l'enfant, a besoin de quelqu'un qui le retienne et l'empêche d'y tomber. « La folie, dit le sage, est attachée au cou de l'enfant, et lui est comme naturelle; mais les corrections de parole et d'effet, le fouet et lés coups la chasseront et le rendront sage^. » ■ '
Gomme donc l'enfant est ainsi fait de nature, et sujet à commettre beaucoup de fautes, et que la verge en est le remède, le père la lui fait sentir, et il devient nécessaire pour lui d'en agir de la sorte; car ainsi que le Saint- Esprit le dit par Salomon : « Celui qui épargne le fouet à son fils, témoigne qu'il le hait; mais celui qui l'aime, doit souvent crier contre lui et le corriger de bonne heure, s'il désire en obtenir un jour du contentement, et en faire un honnête homme^. « Ne laissez pas, dit encore le Sage,
* In cap. 12. ad Hebr. " UaiJ'éici eaTi tQ)v roûJ'cov.
s Cujus concupiscentia castigata est. ^ Castigatus puer.
3 Slultitia coIJigata est in cello pueri, et virga disciplinae fugabit eam. Prov. 22. 15.
6 Qui parcit virgse, odit filium suum; qui autem diligit illum, instanter erudit. Prov. 1 3. 24. Qui diligit filium, assiduat illi flagella, ut laetetur in novissimo suo.- Eccl. 30. 1.
LA FOI, l'espérance ET LA CHARITÉ. 271
votre enfant sans le châtier, et ne. craignez pas de lui faire mal, car, si après qu'il a. fait une faute, vous le frappez de la verge, il ne mourra point; au contraire,- vous le délivrerez de la mort du corps et de l'ame, dans laquelle, sans cela, vous le verrez malheureusement se précipiter*. » ' ' : ■ ' ■'■
Ce fut ce qui arriva a ce jeune homme qui, après avoir mené une vie licencieuse et débauchée, sans que sa mère l'en reprît et l'en corrigeât, fut condamne à être pendu. Au moment où il allait subir sa peine, il s'écria : ce n'est pas le juge, mais m?i mère, qui me mène au gibet. Et à cet autre qui. étant- au pied de l'échelle^ fit appeler son pèrre, comme pour lui dire un dernier adieu ; il s'y rendit et pendant qu'il l'embrassait eji versant un torrent de larmes, son fils lui coupa le nez avec les dents, pour se venger de la négligence et de la facilité: excessive dont il' avait usé à son égard, et il lui fit entendre ces paroles de reproche : tes mignardises et ta sotte indulgence m'ont conduit où je suis, • • . ■
C'était pour ce motif que Dieu avait, commandé, dans, k loi ancienne ^, qu'un père, après. avoir apporté tous les soinsà l'instruction et a: la bonne direction de son fils, ayantYu tousses efi'orts inutiles pt le trouvant incorrigible, le traduisît devant le juge et, se portant partie contre lui, l'accusât, en prouvant qu'il avait fait ;tout son possible pour, le bien élever, qu'il lui avait tracé la bonne route pour sa conduite, l'avait averti de ses manqueriients, repris de ses légèretés, réprimandé sévèrement sur ses désordres, et qu'il avait usé à son égard d'un, èhâtiment effectif; mais comme, nonobstant toutes ces précautions, ir continuait dans ses dérèglements, sans qu'il -y eût pour l'aù-
^ Noli sublrohere a puero disciplinant) :si enim percusseris eum virga, iion morietiir. Prov. 23. 13. . ^ Deuter. 21. 18.
272 MOTIF l'OUR NOUS FAIIIE EXERCER
torité paternelle d'autre ressource à mettre en œuvre, le père venait le remettre entre les mains de la justice, comme la loi l'y obligeait, quelque forte que fût la voix de la tendresse naturelle et de l'amour paternel, pour lui faireun devoir de l'indulgence; après quoi le juge prononçait la sentence de mort contre ce fils insoumis, sentence que tout le peuple devait exécuter en le faisant mourir sous une grêle de pierres.
Aussi voyons-nous que les pères, assez faibles pour fermer les yeux sur les fautes de leurs enfants, tenant en quelque sorte, par l'impunité, la main à leurs débauches , ont été extrêmement blâmés des hommes, et sévèrement punis de Dieu ; nous lisons dans les saintes Ecritures le châtiment que Dieu exerça contre le grandprêtre Héli, pour n'avoir pas repris d'une manière assez sévère ses deux fils Ophni et Phinées des sacrilèges qu'ils commettaient dans l'exercice de leurs fonctions. Le père et les deux enfants périrent d'une mort misérable.