DIEU DEMANDE UN GRAND ABAISSEMENT DE NOS ESPRITS, ET POURQUOI
Dieu demande de nous cet asservissement de notre raison sous le joug de ses mystères, et ces abaissements de nos esprits, pour croire ses paroles sans les examiner, ni les commenter. La chose qu'il loue le plus en son épouse, et qu'il désire particulièrement en elle pour la trouver agréable, ce sont des yeux de colombe. «Vous êtes toute belle, ma bien-aimée ; vous êtes toute belle ; vos yeux sont comme les yeux des colombes^. » Il ne lui veut pas des yeux d'aigle, de lynx ni de dragon, qui sont perçants et subtils, mais des yeux de colombe, qui sont purs et simples. C'était cette même pensée que voulait exprimer saint Ambroise, en faisant la remarque que ce fut la colombe qui apporta a Noé, dans son bec, une branche d'olivier^ pour lui montrer que les eaux du déluge étaient écoulées, marque qui semblerait n'être pas tout à fait significative, attendu que la messagère pouvait enfoncer la tête sous les eaux, et y prendre cette branche verte; mais ce saint docteur répond que la colombe n'enfonce point la tête sous les eaux, et qu'elle se borne à en regarder la surface, sans passer outre**. Ainsi les épouses et les âmes élues ne' plongent pas leurs esprits dans les
■• Scimus quoniam Filius Dei venit et dédit nobis sensum, ut cognoscamus verum Deum. 1. ep. 5. 20.
2 Ecce tu pulchra es,, arnica mea ; ecce tu pulchra es, oculi tui columbarum. Gant. 1 . 14. •
^Gen.S. 11. "* Lib. de Noe et arca, cap. 19.
mystères de Dieu, pour vouloir les pénétrer et en voir le fond.
Le Sage nous dit : « Si vous avez dessein de trouver le Seigneur, ayez des pensées dignes do sa bonté, et cherchez-le avec simplicité de cœur, parce qu'il ïie se. laisse point voir aux curieux ni aux superbes, mais à ceux qui le regardent avec des yeux pleins de foi et de respect*. » Ainsi David, pénétré de ce sentiment, fait de lui-même cet aveu : « Seigneur, vous savez que mon cœur ne s'est pas enflé d'orgueil, et que mes yeux ae se sont point élevés pour voir ce qui doit leur être caché, que je n'ai pas marché d'une manière pompeuse et élevée au-dessus de moi, pour vouloir comprendre les choses qui passent ma portée, et entrer plus avant qu'il ne m'appartient dans l'intelligence de vos mystères, » Si je n'ai pas eu des sentiments assez humbles, et si j'ai imprudemment élevé mon ame, je consens, qu'en punition de mon orgueil, mon ame soit réduite au même état que l'est un enfant, lorsque sa mère l'a sevré avant le temps-. » Le lait que sucent les petits enfants est une représentation naïve et frappante des vérités de la foi contenues dans les deux Testaments. C'est un lait d'une blancheur et d'une pureté parfaite, d'un goût exquis, et qui est la nourriture des enfants, c'est-à-dire des esprits humbles et soumis qui, comme des enfants auxquels on fait sucer le lait, sans qu'ils le voient, croient simplement tout ce que Dieu leur dit, sans l'examiner davantage.
* Sentite de Domino in bonitate, et in simplicitate cordis'quaeritc illum : quoniam invenitur ab his, qui non tentant illum : apparet autem eis, qui fidem habent in illum . Sap. 1 . 4 .
^ Si non hurailiter sentiebam, sed exaltavi aniraam meam; sicut ablactatus est super matre sua, ita retributio in anima raea. Psalu. 130. 2.
Voilà ce que Pieu demande de l'homme touchant ses mystères ; voilà ce qu'il a droit d'attendre de lui, ce qu'il est du devoir de l'homme d'accorder à son Dieu : en voici quelques raisons.
La première, c'est que les mystères de Dieu surpassent de beaucoup la capacité de nos esprits : il est donc téméraire de les vouloir comprendre. La nature, avec toute sa lumière, n'est que le crépuscule de la grâce, comme la grâce est l'aurore de la gloire ; par conséquent, c'est en vain que l'esprit humain, pour éclairé qu'il soit, prétend voir les secrets divins ; et, bien qu'il ait assez de perspicacité pour pénétrer dans quelques ouvrages de Dieu, que saint Paul appelle, pour ce motif, « le manifeste de Dieu^, » il en a néanmoins trop peu pour se faire jour dans les choses de la foi ; c'est pourquoi l'on dit communément, avec saint Augustin, que « la foi croit ce qu'elle ne voit pas. La foi consiste a croire ce qui ne tombe pas sous nos yeux, et a pour récompense de voir à nu les choses que vous n'avez vues que sous des voiles^. »
Il est rapporté, dans l'histoire ecclésiastique^, qu'un prêtre, nommé Victor, l'un des disciples de saint Cyprien, étant en prison pour la cause de Jésus-Christ, vit en songe un enfant doué d'une admirable beauté, qui semblait le conduire, ainsi que ses compagnons, dans tous les lieux de la prison, pour voir s'il n'y aurait pas quelque issue afin de les faire sortir, et que, n'en trouvant pas, il leur dit : « Vous aurez encore un peu de peine, mais ayez bon courage, parce que je suis avec vous*, » ajoutant que leur récompense serait d'autant plus grande en paradis,
* Notum Dei To 'y>U(7rov toïj ©eoD. Hom. 1. 19. 2 Fides est credere quod non vides, cujus merces est videre quod credidisti. Tract. 17 in Joan. ^ In actis apud Sur., 24 febru. "* Adhuc modicum laboratis, sed confidite, quia ego vobiscum sum.
qu'ils auraient enduré plus de tourments. Sur quoi Victor lui demanda où était le paradis; et cet enfant, qui n'était autre que notre Seigneur, lui répondit qu'il était en l'autre monde. Montrez- le-moi, s'il vous plaît, répliqua Victor. Et si je vous le montre, répondit notre Seigneur, où sera la foi, qui a pour son objet des choses sacrées?
Tout cela nous a été mystiquement figuré, et par les séraphins, ces sublimes intelligences, que vit le prophète Isaïe, couvrant de leurs ailes la face de sa divine majesté*, et par ce qui est rapporté de Moïse, qu'il fut quarante jours et quarante nuits sur la montagne de Sinaï, parlant à Dieu au milieu des nuages et au sein de l'obscurité ; circonstance qui semble bien étrange, car de même qu'il serait fort extraordinaire de se trouver dans l'obscurité étant près du soleil, ainsi c'est chose merveilleuse d'être enveloppé de ténèbres auprès de Dieu, de qui saint Jean dit qu'il est toute lumière et qu'il n'y a aucunes ténèbres en lui^. Toujours est-il qu'on ne peut s'approcher de cette lumière sans entrer comme dans l'obscurité, parce qu'elle est trop forte et que nous avons les yeux trop faibles. C'est une clarté inaccessible, selon le langage de l'Apôtre des nations, clarté que personne en cette vie mortelle n'a vue et ne peut voir^.
Saint Jean, en parlant des fameuses révélations qui lui furent faites k l'île de Pathmos, dit qu'il vit un jour un grand signe dans le ciel, une femme vêtue du soleil, qui avait sous ses pieds la lune et sur la tête une couronqe composée de douze étoiles. C'était le véritable portrait de la foi, que cet apôtre' vit au ciel, comme le lieu de son origine, étant une connaissance surnaturelle, qui nous est communiquée d'en haut par le Père des lumières. Et en
MsA. cap. 6. 2. ^i.Ep. 1.5. 3l.Tim. 6. <6.
effet, la foi considère Dieu comme son objet, nous enseignant des vérités célestes et divines ; elle le considère aussi comme son terme et sa fin, en tant qu'elle mène l'homme qui la reçoit, au ciel, pour y posséder la félicité que Dieu lui prépare, en récompense. Elle est vêtue du soleil, qui est notre Seigneur, soleil de justice, qui embrasse la foi- et la défend en la couvrant du bouclier de sa protection spéciale et du bras de sa toute-puissance ; car, quoique l'enfer s'arme contre cette vertu, que tous les démons écument de rage contre elle, et que les Juifs, les hérétiques, les païens et les athées fassent tous leurs efforts pour la détruire, « les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle, » dit notre Seigneur a saint Pierre* ; fous leurs efforts seront inutiles; ils pourront bien l'attaquer, mais jamais la renverser : ce sont des chiens qui aboient contre le ciel. Si elle est entourée du soleil et tout éclatante de sa lumière, c'est pour montrer •qu'elle n'est point et ne peut être mêlée d'aucune sorte de ténèbres, de mensonges ni d'erreurs; elle a sous ses' pieds la lune, astre inconstant et sujet aux défauts, c'està-dire la philosophie et toutes les sciences humaines ; elle porte sur la tête une couronne étincelaiite de douze étoiles, qui sont les douze articles du symbole des apôtres, dont elle fait la couronne et la gloire, et qu'elle met au-dessus de sa tête, premièrement par honneur et par respect, et ensuite pour témoigner qu'ils sont, dans leur tout ou en quelqu'une de leurs parties, supérieurs aux facultés de son intelligence. C'est pourquoi elle les croit avec soumission d'esprit, sans y porter ses regards, dans l'intention de les pénétrer davantage.
. Cette soumission est nécessaire à fout chrétien jaloux
^ Portas inferi non praevalebunt adversus eam. Matth. 16. 18. ''
de ne jamais faire un faux pas dans les choses de la foi. Le docte et pieux chancelier de l'université de Paris, Jean Gerson, expliquant ces paroles de notre Seigneur : faites pénitence et croyez à l'Evangile^ et après en avoir exprimé toute Téxcellence, les ayant employées pour faire l'ouverture de ses prédications, fait enteadre ces mots sur la questiorv qui nous occupe : « le plus grand empêchement de la foi, est l'orgueil, qui engendre dans les hommes de lettres deux fiHes malheureuses etdébauchées, à savoir : la curiosité et la singularité. La curiosité, qui est une vraie coureuse, va deçà et delà, et quittant les choses bonnes et utiles, elle s'amuse à ce qui ne sert de rien, ou do fort peu, ou qui même est nuisible, ou encore à ce que le respect défend de toucher. La singularité, s'écartant des chemins battus, cherche toujours des sentiers qui ne soient pas frayés, et n'est pas contente si elle ne dit quelque chose de nouveau, et n a quelque opinion particulière. De- ces deux filles, en naissent d'autres, et leur lignée est nombreuse et infortunée, comme les disputes pleines de passion, les paroles piquantes et injurieuses dans les combats de langue et de plume, la vaine louange et la préférence de ses opinions, l'amour de son propre sens, l'obstination dans ses sentences, la défense de ses erreurs, le mépris des âmes sirpples qui croient les choses innocemment, et un rebut de tout ce qui ne semble pas porter le caractère du be'l esprit.
« Or-, comme la curiosité, a "séduit les philosophes du temps passé, il est bien à craindre qu'elle ne trompe aussi les théologiens de celui-ci ; car si ceux-là se. sont perdus et précipités dans des erreurs et des extravagances pleines de folie, en voulant dépasser les limites de leur raison-
^ Marc 1.15.
nement naturel, lorsqu'il s'est agi de la considération de Dieu et des choses qui ne dépendent que de sa liberté, alors que ce raisonnement se trouve si borné à l'égard de ces choses sublimes, en voulant de plus déterminer ce que Dieu peut faire et ne pas faire ; de même, quand ceux-ci, traitant des mystères de la religion, ont la prétention de s'élever avec leurs subtilités et leurs raisonnements humains au-dessus de l'Ecriture sainte, et de franchir les limites que la foi leur a marquées, ils se trompent aussitôt, et trompent ceux qui les suivent. Celui, ajoute ce sage docteur, qui étant sur une échelle, veut aller plus haut qu'elle ne comporte, et enjamber pardessus le dernier échelon, se renverse la tète en bas et court risque de se casser le cou ; ainsi quiconque en la doctrine de la foi, où l'on monte par l'échelle de l'Ecriture , prétend aller au delà du dernier degré de cette échelle, tombera inévitablement dans des faussetés et des mensonges. Disons de plus que, comme un aveugle-né ne saurait parler des couleurs sans dire des choses ridicules qui l'exposeraient a la risée des clairvoyants, de même, et à bien plus forte raison, le théologien ne doit pas entreprendre de juger des vérités divines, s'il ne veut errer lourdement, « parce qu'il est plus aveugle concernant ces vérités, que l'aveugle-né ne l'est pour les couleurs.* »
Telles sont les paroles de l'illustre chancelier, l'ornement de la faculté de Paris, auquel nous devons encore cette belle pensée : que le péché a jeté notre ame dans une obscure prison qui a trois demeures, lesquelles sont les unes sur les autres. La plus basse s'appelle la sensualité ; celle du miUeu, la raison; et la plus haute a le nom de pointe de l'esprit ou intelligence simple. La première qui
■• Quia ad illas CGCcior est, quam caecus ad colores Gerson. 4. part, operum. lect. \. super, Pœnitemini et crédite Evangelio.
est un profond cachot, ne reçoit aucune clarté, sinon corporelle, et telle qu'est celle des bêtes , si faible et si sombre qu'elle tient beaucoup plus de la nuit que du jour, et ne montre les choses que très-imparfaitement. La seconde est éclairée, parce qu'elle est spirituelle et pourtant naturelle, d'une lumière plus pure, qui purifie les yeux de l'ame et lui fait voir les choses avec plus de perfection et plus de netteté. Mais dans la troisième, l'ame est capable de la lumière divine qui lui découvre les mystères de Dieu , lesquels lui sont cachés dans les autres ; de sorte qu'elle doit nécessairement monter a cette demeure et a ce plus haut étage, si elle désire les connaître et en bien juger. En effet, si pour parvenir a ce but, elle n'emploie d'autre guide que sa raison, si elle ne discourt des choses saintes que selon sa lumière naturelle, elle n'en jugera le plus souvent que d'une manière peu solide et même fausse ; et si elle s'adonne aux plaisirs, et se tient renfermée dans le cachot de la sensualité , comme les rayons de la lumière céleste n'y pénètrent jamais, elle y voit encore moins, c'est-à-dire, pas du tout, et arrive à un tel point d'aveuglement, qu'elle regarde les vérités les plus certaines comme des faussetés, et les écoute comme des rapsodies et des contes faits à plaisir.
Nicétas raconte dans ses Annales que, comme quelques théologiens, enflés de l'opinion qu'ils avaient de leur esprit et de leur savoir, disputaient un jour en présence de l'empereur Comnène avec plus de témérité et de hardiesse qu'il ne convenait sur le très-profond mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu, on entendit tout à coup de grands éclats de tonnerre : ce bruit, tout a fait hors de saison et contraire à l'ordre de la nature, étonna et effraya quelques-uns de ces théologiens à tel point qu'ils tombèrent par terre. L'un des assistants s'empressa de rechercher un
livre qui traitait la question des tonnerres, afin de voir s'il ne trouverait pas quelques raisons du grand prodige dont ils avaient été témoins; et, après l'avoir ouvert, il rencontra ces. mots : la chutedes sages^^ paroles qui signifiaient que ces théologiens, en voulant être trop sages, avaient été fous; désirant monter trop haut ils étaient tombés, et prétendant comprendre ce qui est incompréhensible à tout entendement créé, ils avaient été jetés contre terre, comme des vermisseaux qui sont foulés aux pieds. . Ce qui est arrivé à ces théologiens pour le mystère de l'Incarnation, arrive pour les autres mystères a tous ceux qui s'efforcent de les approfondir plus qu'il ne leur est permiSj sans considérer que les choses divines ont une élévation bien différente de celle de leurs esprits, et que la meilleure disposition pour les comprendre n'est ni la témérité ni l'audace, mais l'humilité et la soumission de son sens. « C'est la le vrai chemin, dit Lactance , pour parvenir à la sagesse, dont les philosophes et tous les orgueilleux qui leur ont ressemblé venant à s'écarter, se sont égarés et perdus, et ont subi le même sort que les nautonniers sur la mer, lorsque, en leurs voyages, ils négligent de regarder les étoiles. Car il faut tenir comparativement dans la recherche de la vérité la même route qu'on tient quand on est en pleine mer : si le pilote ne lève point les yeux-, et ne prend pas quelque astre pour se guider , son vaisseau ira errant çk et là et courra risque de faire naufrage ; de même celui qui veut arriver au port de la sagesse ne doit point regarder la terre , mais le ciel , et suivre, pour m'expHquer plus ouvertement, non pas l'homme ni l'esprit humain, mais Dieu.^ »
* nraariç ffofav.'
2 HaBc est via sapientiœ. Lib. 6. divin. Institut, cap 7 et 8. Eadem
La meilleure chose qui soit en l'homme, dit saint Augustin, est sans contredit son intelligence et sa raison, que pourtant il ne doit pas croire, s'il veut vivre comme il faut, et jouir de sa féliciré ; car, après tout, il ne vivrait que selon l'homme, alors que pour être bienheureux il est nécessaire qu'il vive selon Dieu. Afin donc de posséder notre béatitude, il ne faut pas que notre ame et notre raison se contentent d'elles-mêmes, mais qu'elles se soumettent à Dieu pour se conduire par sa lumière.