‹ Les trois filles de JobChapitre 30 sur 38 · LA FOI, L ESPÉRANCE ET LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA FOI, L ESPÉRANCE ET LA CHARITÉ

parvenus, nous ne sommes jamais devant Dieu que de petits enfants, qui ne pouvons nous conduire et qui ne savons rien. Et convenons-en : à tout bien prendre, si nous nous pesons dans une juste balance, qui sommesnous et que savons-nous? Pour une chose naturelle que nous savons, il y en a cent millions, après tout, que nous ignorons. Parmi les spirituelles, nous n'en connaissons aucune telle qu'elle est, mais seulement déguisée et falsifiée par les sens qui, la revêtant d'un être matériel et sensible, nous la font voir sous une figure étrangère et empruntée, et jamais sous la sienne propre ; quant aux surnaturelles, comme elles sont bien au-dessus de notre intelligence et de la plus haute élévation de nos esprits, nous ne pouvons en connaître une seule de nos propres forces. Les présentes qui, au moment même où j'écris ceci, s'accomplissent en un nombre incalculable dans tout l'univers, me sont presque toutes cachées: et pour les futures, je pénètre si peu dans l'avenir, que je ne saurais dire ni quelles pensées j'aurai, ni quelles paroles je dirai, ni ce que je ferai, ni ce qui m'arrivera à une demi-heure d'ici. Tant il est vrai que nous sommes, principalement eu égard à Dieu qui est la sagesse infinie et qui sait tout, des enfants et des ignorants.

Disons en second lieu que, sous quelque point de vue qu'on nous envisage, et de quelque côté qu'on nous considère, c'est un article, non-seulement d'expérience journalière, mais encore de foi divine, que nous sommes tous extrêmement fautifs. « Nous faisons tous beaucoup de fautes*, » dit l'apôtre saint Jacques; et avant lui Salomon avait fait entendre la même vérité: «11 n'est pas d'homme, pour sage, pour avisé et pour vertueux qu'il soit, qui ne

* In multis oltendimus omnes: Ep. 3. 2.

pèche*. » Et si vous lui demandez combien de fois, il' vous répondra, jusqu'à sept fois le jour, c'est-a-dire plusieurs fois^. A quoi saint Orégoire, Cassien et le commun ajoute, en un jour. Si vous voulez en savoir la raison, il faut la chercher -dans ces paroles que Dieu dit dans la Genèse : « L'homme, dès sa plus tendre jeunesse, a une grande ponte au mal, et les' passions de . son cœur l'y entraînent bien souvent au préjudice de. la raison^'. »

Disons troisièmement que Di'eu étant très-certainement notre Père, et beaucoup plus, comme nous l'avons dit plusieurs fois ci-dessus, que nos pères charnels,nous aimant et désirant nôtre bien ■inliniment plus que^ jamais aucun p^re n'a aimé son fils et n'a eu de passion pour son avancement, Dieu est nécessairement, eh vertu de cat aihour et de ce soin paternel, désireux et même obligé de nous faire parfois du mal, ou en ne nous donnant pas des choses qui nous seraient agréables, mais nuisibles k notre salut, ou en nous les refusant, si nous lés lui demandons, ou bien enfin en nous punissant de nos fautes. Si- Dieu est notre Père et Père qui nous aime, comme il l'est infailliblement, il doit, par nécessité, exécuter ces trois fhosesl quelque contrariété que nous en recevions, et.quelque peiné qu'elles*" Tious causent. • '■

Et pour la première, voudriez-vous qu'un père donnât à son fils lin couteau, dont il enfoncerait la pointe dans son cœur, ignorant l'usage auquel cet instrument est destiné? qu'il le conduisît sur la pointe d'un rocher d'où, la tète venant à lui tourner, il roulera et se brisera en mille pièces? ou enfin qu'il l'approchât trop près d'un grand feu

' Non est homo qni non peccet. 3. Rçg 8. 46. . * Septiescadetjustus. Prov, 24. '16. .

^ Sensus et cogitai io humani cordis iu malum prona suât ab adolescentia sua. Cap. 8. 21 .

LA FOI, l'espérance ET LA CHARITÉ. 275

dans lequel il se laissera tomber? Et si un père agissait de la sorte à l'égard de son fils, le prendriez-vous pour son père ou pour son ennemi ? Eh bien ! d'après votre opinion, Dieu se conduirait-il en Père envers un homme, en mettant à sa disposition de grandes richesses qui lui tiendraient lieu d'un couteau pour se.tuer?en l'élevantaux honneurs et aux dignités, au milieu desquels perdant la raison, il tombera dans les plus grands désordres? ou enfin en l'approchant du feu des voluptés, dont les flammes le brûleront tout vif?

Il faut, pour la seconde, que Dieu, s'il veut être notre Père et témoigner qu'il nous aime, nous refuse absolument les choses préjudiciables à notre salut, quand nous les lui demandons. Vous lui demandez la santé, des biens, le gain d'un procès, des enfants, de la science, des bénéfices, des offices et choses semblables : savez-vous bien ce que vous demandez? Qui vous a dit que cela servira pour vous sauver, et non pour vous perdre? En toute vérité, notre Seigneur pourrait dire tous les jours a plusieurs ce qu'il dit autrefois à une mère passionnée pour la gloire de ses enfants : « Vous ne savez ce que vous demandez' . »

Et pour bien comprendre ce secret, il faut se rappeler ce qui a été dit dans une des pages précédentes sur l'extrême ignorance et les épaisses ténèbres dont notre pauvre esprit est enveloppé presque pour toutes les choses, et en particulier pour les futures, que nous sommes des enfants, qui nesavons ce qui nous est bon. En effet, il arrive tous les jours que ce que plusieurs croyaient devoir leur être utile, leur est au contrairetrès-nuisible:que ce qu'ils redoutaient et dont il? avaient des appréhensions extrêmes

« Matth. 20. 22.

est ce qu'ils devaient, s'ils eussent été sages et clairvoyants dans l'avenir, désirer avec le plus d'ardeur; que ce que les hommes souhaitent et recherchent avec tant de passion et de soin, comme devant être les causes de leur bonheur, est précisément ce qui doit les couvrir d'ignominie et les perdre devant Dieu et devant les hommes; et que souvent, au contraire, avec les mêmes choses qu'un homme regardait comme les instruments de sa ruine, Dieu, par des voies secrètes et inconnues, l'enrichit, l'élève et établit sa fortune.

Quand Abraham, voulant se séparer de Loth, son neveu, lui donna le choix sur tout le pays qu'ils habitaient ensemble, afin que chacun d'eux occupât sa contrée, il n'y a pas de doute que Loth, en se réservant la partie où se trouvait Sodome, ne crut faire le meilleur choix ; il se trompa cependant, car si la terre était bonne, les hommes ne valaient rien, et comme le dit la sainte Ecriture : « Ils étaient très-méchants et des pécheurs horribles* » qui, par l'énormité de leurs crimes, allumèrent tellement le courroux et la vengeance de Dieu contre eux, que, les foudroyant du ciel, il les brûla tous vifs et anéantit tous leurs biens. Ceux de Loth se trouvèrent compris dans cet immense embrasement, en sorte qu'il n'y eut de sauvées . que sa personne et celles de sa femme et de ses deux filles.

Quand Rachel désirait avec tant d'impatience des enfants, et disait dans l'amertume de son cœur a son mari Jacob : « Donnez-moi des enfants, ou je mourrai^, » savait-elle bien qu'elle désirait son malheur, et demandait sa mort, puisqu'efl:ectivement elle mourut en donnant le jour au fils que Jacob surnomma Benjamin?

* Peccatores coram Domino nimis. Gen. 4 3. 13. ^ Da mihi libères, alioquin moriar. Gen. 30, I.

LA FOI, l'espérance ET LA CHARITÉ. 277

L'outrage fait à Tinnocent Joseph par la jalousie de ses frères, et la calomnie de son impudique maîtresse, dont le résultat fut la prison, circonstances qui, selon toutes les apparences humaines, devaient perdre le fils bien-aimé de Jacob, ne furent-elles pas l'origine de sa gloire? Et dans un sens opposé, le banquet auquel la reine Esther avait convié le roi Assuérus et son ministre Aman, ne fut-il pas pour ce dernier qui tirait une si grande vanité de cette faveur, le sujet de son infamie et de son supplice? Qu'y avait-il de plus précieux dans toute la Judée que la chevelure dorée d'Absalon, fils de David? Et certes il eût bien mieux valu pour lui être né chauve, puisque ces cheveux, dont il se montrait si glorieux, servirent d'instrument à sa mort.

Quels maux les richesses, la pompe et la magnificence n'ont-elles pas faits à Salomon et dans quels précipices ne l'ont-elles pas jeté? tandis que la pauvreté et une humble condition ont été extrêmement utiles aux apôtres, attendu qu'elles ont porté notre Seigneur k les choisir pour en faire les fondements de son Eglise, et les premiers hommes du monde. Les richesses et la grandeur mondaine les eussent exclus de cette dignité sublime, puisque, comme le dit saint PauP, Dieu n'avait pas voulu, pour la publication de l'Evangile et l'exécution de ce grand dessein, qui regardait le salut du genre humain, élire des hommes prudents, puissants et nobles selon le monde, mais les plus méprisables et ceux qui passaient pour des hommes de néant, aux yeux de ce même monde.

Si enfin on demandait a ceux pour qui les biens, les honneurs, les dignités, les sciences, les enfants, les plaisirs et ces autres avantages que les mondains estiment et

« I.Cor. 1. 26.

recherchent en celle vie, ont été des écueils contre lesquels a échoué leur salut, et qui par suite ont été précipités dans les enfers : n'eût-il pas été préférable pour vous d'être privés de tout cela? Assurément, leur réponse serait affirmative.

Un poète latin, appartenant au paganisme, avait parfaitement compris cette vérité; il a exprimé son sentiment en quelques vers qui méritent d'être cités. En voici la traduction française, aussi en vers : -

Que le monde est aveugle et qu'il sait ])eu connaître Les vrais biens d'avec ceux qui ne semblent que l'être ; Un nuage d'erreur où les plus fins sont pris, Trouble ordinairement nos yeux et nos esprits. Car, quoi que la raison nous dise et nous propose, Qui de nous avec elle entreprend quelque chose? Qu'est-ce que tu conçois si droit et si parfait, Qui ne t'oblige enfin d'en regretter l'effet? Mais quoi, me dira-t-on, la rigueur est bien grande D'interdire aux humains les vœux et la demande. Ne pourront-ils donc plus souhaiter jamais rien? Si tu veux du conseil, écoute pour ton bien, Laisse peser aux dieux, avec indifférence, Ce qui nous est plus propre, en leur jusle balance, Et sans contribuer que ton consentement, • Tâche de suivre en tout leur sacré mouvement. L'homme leur est plus cher qu'il ne Testa .soi-même ; Ainsi que leur boiïté, leur amour est extrême :. Sachant mille fois mieux que nous ce qu'il nous faut, Au lieu que notre «spritsouvent tombe en défaut*.

* Omnibus in terris, quae suht à. gadibus usque ' Auroram et Gangem, pauci dignoscere pôssunt

Vera bona, atque illis multum diversa remota Erroris nebula : quid enim ratione timemus, Aut cupimus?

Voilà comment le poète débute, et, après plusieurs vers, dans lesquels il va éclaircissant et prouvant son dire, il ajoute :

Page 1