AUTRE RAISON CONCERNANT LA MÊME VÉRITÉ
Voici une autre raison qui fournit un puissant appui à cette importante vérité : elle est prise de ce que notre Seigneur est notre modèle, et que nous nous faisons semblables à lui par les afflictions.
Saint Paul, par les mémorables paroles qu'il a consignées dans son épître aux Romains, nous apprend que ({ ceux que Dieu a résolu de rendre un jour bienheureux là-haut dans sa gloire, sont choisis de lui et prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit l'aîné entre plusieurs frères*. » Et dans celle qu'il écrit aux Ephésiens, il leur dit dans la même pensée : « Dieu nous a prédestinés par Jésus-Christ, son fils unique et naturel, pour être ses enfants adoptifs, et pour nous former sur son modèle^ ; » c'est ce que signifient ces mots, du latin in ipsum, selon l'explication qu'en donnent saint Thomas et saint Anselme. « Afin, ajoute Hugue Cardinal, que nous ressemblions au Fils de Dieu, selon que saint Paul le dit aux Romains. » Et Nicolas de Lyra nous apprend que c'est parce que « la filiation adoptive est une représentation de la filiation naturelle*. »
Pour ce motif, les saintes lettres nous disent que le Fils
* Quos praescivit et prœdestinavii conformes fieri imaginis fîlii sui, utsit ipse primogenilus in multis fratribus. Cap. 8. 29.
2 PriEclestinavit nos in adoptionem filiorum per Jesum Christum, in ipsum. Cap. 1.
3 Ut simus similes filio Dei, sicut Rom. 8. dicitur, conformes fieri imaginis Filii sui. Apud Pinto in Christo crucifixo. lib. 3. tit. 3. loco. 2. * Filiatio adoptiva, assimilatio est ad filiatiooem naturalem.
286 MOTIF POUU ISOUS FAIRE EXliKCER
de Dieu est entre les mains de son Père comme un cachet . pour en niarquer ceux qu'il doit faire ses enfants adoptifs, de* sorte que quicorique ne portera pas cette marque mystérieuse et cette empreinte d- honneur, ne sera point adopté de Dieu, ni .élu de'Iui pour être participant de sa gloire. Dieu, selon l'explication de saint Ambroise, de saint Jérôme et de plusieurs autres, a déclaré cela en termes exprès, par le prophète Aggée, sous la figure de • Zorobabel à qui il adresse ces paroles : « Je te prendrai pour lors, et me servirai de toi comme d'un cachet, parce que je t'ai choisi à ce dessein* . »
Notre Seigneur est appelé le cachet de Dieu, d'après le témoignage qu'il en donne lui-même : « Car, dit-il, Dieu le Père l'a gravé, premièrement, en tant qu'il est Dieu^; » : parce que, dit saint Cyrille d'Alexandrie, il reçoit sa divi- • nité de son Père, et procède de lui en qualité de son image. Secondement,. en tant qu'il est homme, ainsi que le comprennent le même saint Cyrille, saint Augustin et avant eux saint Hilaire, parce que le Père a couché sur . son humanité son image, c'èst-a-dire son Fils, et la lui a ' hypostatiquement unie. Et de cette manière il est le cachet dont Dieu se sert pour marquer ses élus. C'est pourquoi saint Paul appelle les fidèles, dès hommes marqués de • Jésus-Christ .: « Vous avez été, écrit-il aux Ephésiens, cachetés et scellés de Jésus-Christ, après que vous vous êtes soumis a la foi^. » « D'où pouvons-nous connaître, demande saint Chrysostôme, que nous sommes les enfants de Dieu? De ce que saint Paul écrit aux
;* In illa die assumam tè, et ponam te quasi signaculum^ quia te elegi. Cap. 2. 24. Apud Pinto. eod. lib. tit. eod. loco. 7. '-* Hune enim Pater signavit Deus. Joan. 6. 27. ^ Iti quo credentes signati estis. Ephes; 1 . 13.
i.A FOI, L'l:s^•I!:RA^c:F. et la chaiuté. 287
Galates. répond-il^ que nous sommes revêtus de Jésus- Christ, qui est le Fils de Dieu*. » .
C'est pourquoi toutes les grâces que Dieu nous donne et que notre Seigneur nous a . méritées, sont des grâces de représentation, qui ont pour but d'exprimer et de figurer en nous Jésus-Christ; ce qui se trouve exprimé par ces paroles de saint Paul aux Galates : « Jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous^ ; » car, comme ce sont des grâces de salut, et que notre salut consiste en cette expression et en cette ressemblance, il s'ensuit qu'elles tendent principalement à graver en nous son image et à nous faire porter ses traits.
Or, cette image de Jésus-Christ se grave en nous plus particulièrement avec le burin des afflictions. « Tous ceux, dit Harphius" que Dieu veut élever à un haut degré de mérites, et à une grande ressemblance avec Jésus- Christ, doivent s'attendre à souffrir beaucoup^. » Oh ! si nous savions avec quel amour Dieu nous envoie les afflictions qui nous arrivent, de quelque part qu'elles viennent, nous les recevrions à bras ouverts et avec joie, parce que ce sont des dons très-précieux que Dieu fait a ses amis pour orner leurs âmes et représenter son Fils en eux; c'est une œuvre qui l'occupe incessamment; car jamais peintre ni sculpteur n'a pri& autant de soin pour icopiér un excellent original, qu'il n'en prend lui-même pour représenter son Fils dans ses élus, et y mettre sa parfaite ressemblance, en ^e servant de plusieurs souffrances, comme d'un tjurin destiné à la graver.
Si le rtiarbre sur lequel travaillaient Phydias et Polyclète eût eu de la raison, on ne peut douter, qu'il n'eût
* In cap. 4. ad Galat.
2 Donec formetur in nobis Christus. Galat. 4. 19.
5 Lib. 2. niyst. Theolog. c. H.
regardé comme une très-grande faveur les coups et les incisions reçus de ces célèbres sculpteurs, attendu que, par ce moyen, il perdait son être brut et imparfait, pour passera celui d'une statue magnifique. Dieu, pour sauver le genre humain, pouvait choisir un moyen qui n'eût pas été sanglant, comme le sacrifice de la croix ; mais en agissant, ainsi qu'il l'a fait, il s'est arrêté à celui de tous les moyens qui devait être le plus glorieux pour luimême, le plus honorable k son Fils et le plus avantageux aux hommes. C'est pourquoi nous avons vu, dit saint Paul, que, par une bonté et une miséricorde extrêmes, il a rendu passible son Fils Jésus, afin qu'il pût endurer la mort pour tous ; et comme « il devait en élever plusieurs à la dignité d'enfants adoptifs et de ses frères, c'est par les passions et les souffrances dont il leur avait fourni le modèle, qu'il devait leur faire porter dignement cette divine qualité, et les consommer en cette gloire*. »
La ressemblance que les hommes doivent avoir avec Jésus-Christ pour être reconnus et avoués les enfants adoptifs de Dieu, doit assurément consister dans la ressemblance des vertus. Puisque donc notre Seigneur a été humble, patient, obéissant, charitable et doué des autres vertus, il doit en être de même pour les hommes. Or, pour acquérir les vertus, il faut les exercer ; pour les exercer, il faut avoir des occasions; et ces occasions, Dieu, dans le dessein qu'il a d'exprimer en eux son divin Fils, doit les leur fournir, c'est-à-dire les affliger. Car l'humilité ne s'exerce et ne s'acquiert que par les humiliations, par les outrages et les opprobres ; la patience, par les tribulations ; l'obéissance, par la victoire remportée sur son jugement et sur sa volonté; et ainsi des
* Multos filios in gloriam adduxerat, per passionem consummare. Iiebr.2. lO.
LA FOI, l'espérance ET LA CHARITÉ. 289
autres vertus, qui toutefois ne se laissent pas gagner sans combat et sans peine.
Quelle ressemblance pourrait-on trouver entre un homme riche, puissant, honoré, vivant au milieu de toutes ses aises, et le Fils de Dieu, qui a été pauvre, méprisé, calomnié, et qui, après toute une vie de souffrance, est mort sur un infâme gibet? Ce serait dire que les ténèbres ne diffèrent pas de la lumière, ni le noir du blanc. Je sais qu'il faut des riches dans le monde ; il faut qu'il y ait des seigneurs, des princes et des rois ; mais je sais aussi, et la chose est vraie, que sous ces vêtements précieux et ces apparences pompeuses, ils n'ont pas de similitude avec le Fils de Dieu, et que, par conséquent, ils ne sont pas ses enfants adoptifs, comme les pauvres et les affligés, et que, pour le devenir, ils doivent au moins être détachés, de cœur et d'affection, de leurs richesses et de leurs grandeurs, condition sans laquelle ils se perdent et ne sont pas vrais chrétiens. Jésus-Christ a passé sa vie dans l'indigence, dans le travail et les opprobres, et vous, les fuyant de tout votre pouvoir, vous courez, au contraire, après les biens, les plaisirs et les honneurs. Où est la ressemblance, et par suite le fondement de votre adoption? Le chrétien doit nécessairement ressembler au Fils de Dieu pour l'intérieur et pour l'extérieur, ou tout au moins pour l'intérieur, puisque c'est en ce point que consistent sa prédestination et la part qu'il peut prendre k son héritage.