‹ Les trois filles de JobChapitre 36 sur 38 · LA QUALITÉ DE FILS FAIT EXERCER LA CHARITÉ PARFAITE · texte numérisé non relu

LA QUALITÉ DE FILS FAIT EXERCER LA CHARITÉ PARFAITE

Si la quahté de Père que Dieu a sur nous, qt celle de fils que nous avons l'honneur de posséder à. son égard, nous ouvre le cœur, ainsi que nous l'avons démontré, à la foi pure -et à l'espérance héroïque, elles ne nous disposent pas moins à la charité parfaite et consommée.

Le plus grand amour qui se trouve ici-bas, nous l'avons déjà dit, est celui du .père envers son enfant. C'est aussi le sentiment du Jurisconsulte qui dit, qu'il n'est aucune afTection au-dessus de celle du père*. C'est ce qu'on

* NuUus affectus est qui vincat paternura. L. fin. § i . de cura furios. c. ■

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remarque même chez les animaux,, parmi lesquels les pères et les mères n'ont pas. à beaucoup près, entre eux une affection aussi grande qu(^ celle qu'ils portent à leurs petits. Et la nature a dû en user ainsi, tant pour la conservation de l'espèce, en ce sens que le père nourrit, élève et défend celui qui doit la perpétuer, que pour celle de l'individu, au soin et k la production duquel elle l'incline. Il faut joindre à cela que le père aimant et conservant son fils, s'aime et se conserve en quelque sorte soi-même, parce qu'il le regarde et le lient comme son imagé animée et comme une partie de sa substance et un autre soimême, qui porte son nom et ne fait moralement, tandis qu'il est jeune, qu'une personne avec lui.

De même il n'est rien de plus naturel chez le fils que d'aimer son père. « Le nom de père, dit saint Augustin, est un nom de bienveillan'.e, qui allume dans les cœurs et du père et du fils un grand amour; car qu'est-ce qu'un fils a de plus cher que son père? Qu'est-ce qu'il doit plus chérir que lui* ? C'est pourquoi quelques auteurs disent fort à propos, que le nom de fils que les latins appellent filius, vient du mot grec /)/ji7ia, qui signifie amitié.

A dire vrai, un fils est obligé d'aimer son père d'un amour plus ardent, plus constant et plus tendre que quel homme que ce soit. Premièrement, parce qu'il a plus reçu de lui, puisque c'est de lui et non" d'aucun autre qu'il tient son corps, son ame en la façon qu'un homme concourt à sa production, et tout soi-même. Secondement, parce que son père l'aime plus que tous les autres hommes, d'autant mieux que, comme lui seul est son père, lui seul peut avoir pour lui un amour paternel, le plus grand de

* Patris notnine caritas excitatur : quid enim carius filils quam pater? L. fin. c. de Imp ub.

tous les amours. Le fils connaissant donc que son père l'aime plus que tous, est aussi tenu plus que tous d'aimer son père.

Ces vérités se trouvent en Dieu, qui est notre père, et en nous, qui avons l'honneur d'être ses enfants, en termes encore incomparablement plus forts, car Dieu nous aime infiniment plus que tous les pères n'aimèrent jamais leurs enfants, et en voici des marques.

Premièrement, ce père parfaitement bon et soigneux nous a bâti une maison, ou plutôt un très-magnifique palais, qui est ce monde visible où l'on voit, avec un grand sujet de profonde admiration, les éléments, les cieux, le soleil, la lune, les étoiles, les corps mixtes, les plantes, les animaux et toutes les autres créatures : ce sont les meubles de cette maison et les valets qu'il y a destinés a notre service; et bien qu'elle soit si parfaitement belle et si superbement ornée que les Grecs lui ont donné le nom de palais de beauté*. Dieu ne l'a faite cependant que pour nous tenir lieu d'une hôtellerie et d'un passage; car pour notre maison définitive et notre demeure perpétuelle, il a construit le ciel empyrée, dont la grandeur, l'architecture, les richesses, l'éclat et tous les autres ornements surpassent nos pensées et nos expressions à un tel degré, que les plus riches et les plus magnifiques palais des rois et des monarques ne sont en comparaison que de misérables chaumières de village et des nids d'hirondelles.

De plus, ce bon Père, étendant plus loin ses sollicitudes, a assigné à chacun de nous un seigneur de sa cour et un de ses anges pour nous servir de gouverneur, de précepteur, de défenseur et de guide^; lui commandant de

* Kofffioç, 2 Angelis suis mandavit de te. Psal. 90. 11.

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se tenir inséparablement k notre côté, pour nous conduire, nous diriger, nous protéger, nous instruire, nous retirer du mal. nous porter au bien et veiller sur nous en tout', comme le dit le roi prophète.

Quoique ces choses soient grandes et extrêmement considérables, « elles sont toutefois petites,' dit saint Pierre Ghrysologue, en comparaison de l'amour paternel que Dieu nous porte^. » C'est pourquoi, non content de nous avoir faits ses enfants par la nature, il nous a confirmés et perfectionnés dans cette qualité glorieuse par la communication de sa grâce et de sa divinité avec tous les avantages possibles : et dans cet état suréminent quels soins il a pris de nous? Comment a-t-il pensé à nos intérêts? Nous pouvons bien sans doute nous écrier avec le prophète royal : « Vous avez eu, mon Dieu mon Seigneur, des soins et des providences admirables pour mon salut; vous avez fait de si grands prodiges d'amour qu'il n'est pas possible de les déclarer^, » comme saint Jérôme le traduit après Symmachius*.

Mais quels sont- ils encore ces prodiges d'amour? Ce Père infiniment bon nous a donné, pour maison, en cette vie, l'Eglise, et le paradis en l'autre; pour héritage, la gloire éternelle et la possession de lui-même ; pour maître et pour conducteur, son propre Fils, la sagesse incarnée, et pour moyen d'acquisition de tous ces biens, les travaux, les douleurs, le sang et la mort de son filS. Quels soins ! quel amour !

* Ut custodiant te in omnibus viis luis. Psal. 90. <1 .

2 Parva tamen sunt ad supernae in nos dilectionis indiciuro. Serm. 79.

5 Multa fecisli tu, Domine Deus meus, mirabilia tua : et cogitationibus tuis non est qui similis sit tibi. Psal. 39. 6.

* Cogitationes tuas pro uobis non est exponere.

30â MOTIF POUR NOUS FAIRE EXERCER

Mais, considérez les douceurs de cet amour : votre Père pense incessammenl à vous et vous porte continuellement entre les bras de sa providence. Où est le père, où est la mère qui appliquent sans cesse leur esprit a ■penser à leurs enfants? Ils ne le peuvent, et quand ils le pourraient, ils n'en auraient peut-être pas la volonté, parce que cet objet leur deviendrait enfin importun et ennuyeux : mais Dieu pense, continuellement a nous; il nous regarde invariablement avec des yeux de bienveillance ; il pense à notre corps, à notre ame, à notre honneur, à nos maladies, à notre mort et à. tous nos besoins. Oh! combien serait grand Tamour d'un père à l'égard de son fils, si, ne voulant pas se fier au bras d'une nourrice, il s'en chargeait de manière à le porter partout dans les siens et à le tenir sans cesse tendrement embrassé! C'est ce que notre Père céleste fait à notre égard, puisque de jour et de nuit, en iout temps et en tout lieu il nous porte entre les bras de sa providence amoureuse, et nous tient serrés sur son cœur, sans jamais s'en décharger pour nous donner à un autre. «Je me suis rendu, dit-il par un de ses prophètes, comme le père nourricier d'Ephraïm;

• je les portais entre mes bras, mais ils n'ont pas connu celte afîection, ni le soin que je prenais d'eux^ » Et Moïse avait dit auparavant aux Israélites, à ce même propos : « F^e Seigneur, ton Dieu, t'a porté par tous les chemins, comme un homme a coutume de porter son

. petit enfant^. »

Voilà donc l'amour de ce Père qui peut, à juste titre, mais pourtant d'une manière bien moins solennelle, dire

* Ëgq quasi nutritius Ephraïm, portabam eos in bracchiis meis, et nesciebant quod curarem eos. Os. 41.3.

'^ Portavit te Dominus tuus, ut solet homo gcstare parvulum filiutn suiim, in orani via per quam ambulasti. Deut. 1. 3L

LA foi, L* ESPÉRANCE ET LA ŒARltÉ. 303

de chacun de nous ces paroles qu'il fit entendre en faveur de son Fils, notre Seigneur : «Celui-ci est mon. Fils bien-aiiné. en qui j'ai mis mes amours et mes délices^ ; » et à qui, de noire côté, nous, pouvons dire avec îsaïe : «Vous êtes notre Père, et bien qu'Abraham et Jacob aient eu celte qualité à notre égard et qu'ils nous aient grandement aimés, toutefois, en comparaison de vous, ils n'ont été ni nos pères, ni ne nous ont point aimés-. » . * '

A cette considération j'ajoute les suivantes, qui ne sont pas sans importance, à savoir que Dieu n'est pas seulement noire Père, et Père tel que nous l'avons dit, mais de plus notre mère, renfermant en lui-même, à notre égard, l'amour de l'un et de l'autre. Aristote^ remarque que les mères aiment leurs enfants plus que les pères; et la raison qu'il en apporte est, qu'elles ont beaucoup plus de peine à les former, à les mettre au monde et à les nourrir ; sans compter qu'elles sont toujours bien plus assurées que ne le sont les pères, que leurs enfants leur appartiennent. Ces raisons étant admises, il ne peut se faire que Dieu n'ait pas pour nous des affections,, des entrailles et des tendresses de mère, attendu qu'il a toutes les assurances possibles que nous sommes ses enfants, et que, pour nous concevoir, pour nous enfanter et nous élever, nous lui avons causé plus de maux que jamais tous les enfants n'en firent à leurs mères; car c'est dans la croix et dans le sang de notre Seigneur que nous avons été conçus, organisés et produits. C'est pourquoi nous sommes tous des Bénonis,

* Hic est Filius meus dileclus, in quo mihi bene complacui. Matth. 17. 6.

* Tu Pater noster, et Abraham nescivit nos, et Israël ignoravit nos. Cap. 63. -16. ^'9 Ethic. c. 7.

c'est-à-dire, dés enfants de ses douleurs, qui, pour jouir de la vie, lui avons causé la mort.

De plus. Dieu nous aime comme ses enfants adoptifs. Or, il y a trois remarques à faire à cette occasion : la première repose sur la différence qui se trouve entre les enfants naturels et les enfants adoptifs; les premiers étant des effets de la nature et les seconds des ouvrages de l'amour; ceux-là, pour ainsi parler, sont les enfants du ventre, et ceux-ci les enfants du cœur ; il y va de la nécessité dans la production des premiers, et celle des seconds dépend de l'élection et du choix, sans obligation quelconque. Secondement, à cause de ce choix même, les enfants adoptifs sont ordinairement plus excellents et doués de plus belles qualités que les naturels, parce qu'on les choisit comme Ton veut, au lieu qu'il faut prendre les autres comme la nature les donne ; c'est la réflexion que saint Ambroise^ faisait, à ce propos. Pour ce même motif, plusieurs anciens, tels que l'empereur Adrien et Pline-le-jeune, ont fait plus de cas des enfants adoptifs que des naturels^. Troisièmement, l'adoption a été établie pour suppléer au défaut des enfants naturels, et adoucir la tristesse qu'un homme conçoit de se voir sans descendants ; c'est pourquoi aussi il était défendu d'avoir des enfants adoptifs à quiconque en avait reçu de la nature. De plus, les jurisconsultes*^ définissent l'adoption, une imitation de la nature, afin d'avoir des successeurs assurés, qui transmettent à la postérité les noms de ceux qui leur ont fait la grâce de les adopter; sans cette adoption, leurs noms resteraient ensevelis dans l'oubli, et de plus ils sont respectés et honorés de ceux qui leur sont attachés

^ Epist. ad Sisinnium. ^ Dio in Adriano. In Panegyr. Trajani. S Ulpian. L. nec, gprœlerea de Adopt.

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par les liens de leurs bienfaits, et ils reçoivent d'eux les soins que nécessite leur vieillesse.

Tout cela se trouve en Dieu à noire égard, avec un éclat merveilleux ; car il est bien vrai que nous sommes ses enfants adoptifs, en ce qu'il nous a élevés à cette souveraine gloire, non pas par obligation ni par nécessité, mais de sa libre volonté, et par un amour extrême qu'il nous porte. « C'est un don, dit saint Cyrille de Jérusalem, qui vient du cœur et de Taflection particulière qu'il a pour nous*. » Et saint Augustin : On ne dit pas sans raison que celui qui adopte quelqu'un pour son fils, ne l'engendre pas de sa chair, mais de son amour ; on peut dire de mêm'e de nous, à qui Dieu a donné le pouvoir de devenir ses enfants, qu'il ne nous a pas engendrés de sa substance, comme son Fils unique, mais qu'il nous a adoptés par sa charité. Dieu le Père engendre son Fils, en tant qu'il est Dieu, par la voie de son entendement et dans le sein de sa divinité ; considéré comme homme, il le produit dans le sein et dans les entrailles de la sainte Vierge. 11 produit le chrétien dans le sein de sa miséricorde, en ce que, le tirant de la condition très-misérable d'esclave du péché et de sujet du démon, il l'élève à l'état surnaturel et divin de son fils adoptif.

Ajoutons une chose qui dépasse toute merveille, c'est que Dieu, quoique ne manquant pas de fils, puisqu'il en a un qui lui est coéternel et consubstantiel, qui n'est ni défectueux, ni contrefait, mais infiniment accompli; quoique, en aucune façon, il n'ait besoin d'enfants adoptifs, Dieu a voulu, par une bonté et un amour incomparable, nous adopter, nous, chargés d'un grand nombre de péchés et souillés de mille défauts ; bien plus, malgré

* Calèches. 7.

toutes nos imperfections, et quelque indépendant qu'il soit de sa créature, il a fait un si grand cas de nous, qu'il nous a préférés, en quelque manière, à son Fils naturel, puisqu'il a usé envers liii d'une extrême rigueur, afin de nous faire miséricorde, qu'il l'a rendu pauvre afin de nous enrichir, l'a accablé de douleurs pour nous mettre a notre aise, et l'a fait mourir pour nous donner la vie. «Il n'a point, dit saint Paul, pardonné à son propre" Fils, mais il l'a livré k la mort pour notre salut* . » Et saint Augustin, ravi de cet excès d'afîection, s'écrie : « Comment nous avez-vous aimés, ô Père plein de bonté, qui n'avez point épargné votre Fils unique, mais l'avez sacrifié pour nous, méchants et impies? Comment nous avez-vous aimés, et quelle incompréhensible bienveillance nous avez-vous témoignée^? »

J'ajoute un dernier trait de la bonté infinie de Dieu pour nous : c'est que, si les anges ont, aussi bien que nous, la prétention de posséder cette qualité d'enfants adoptifs de Dieu, nous avons pourtant un avantage qu'ils n'ont pas : il consiste en ce que cette qualité nous est conférée avec un plus grand éclat et une dignité bien plus relevée par la grâce qui découle des plaies et des mérites de Jésus-Christ, ce qui n'a pas lieu pour eux, ainsi que le pensent plusieurs théologiens. De plus, de ce que saint Paul nous dit, « que le Fils de Dieu n'a pas uni sa nature k la nature des anges, mais à la nôtre^. » Il s'ensuit que le Fils de Dieu étant homme et non pas ange, nous som-

* Qui proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradiditillum.Rom. 8. 32.

■^ Quomodo nos amasti, Pater bone, qui unico Filio tuo non pepercisti, sed pio nobis inipiis tradidisti eum? quomodo nos amasti?

S Nusquam Angelos apprehendit, sed semeii Abrahœ apprehendit. Hebr. 2. 16.

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mes bien plus proprement ses frères, et par suite, les enfants de Dieu, son Père, que ne le sont ces esprits rélestes. En outre, si un père et une mère aiment avec plus d'ardeur et de tendresse ceux de leurs enfants pour lesquels ils ont souffert de plus grandes douleurs, Dieu, ayant enduré pour nous et hon pour les anges de si horribles maux et de si étranges peines, nous aimera sans doute davantage queux, et nous lui st'rons beaucoup plus chers.

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