QUELQUES AUTRES RAISONS DE CET .A.BAISSEMENT DE NOS ESPRITS
La seconde raison qui justifie la demande que Dieu nous fait de cette humilité et de cette- soumission pour croire les choses qu'il nous propose, encore que nous ne les comprenions pas, c'est que nous l'accordons bien aux hommes pour celles qu'ils nous disent. A la vérité, Dieu n'exige pas de nous un grand sacrifice, en nous demandant ce que nous donnons aux hommes qui nous enseignent et qui nous montrent les principes des sciences, et envers lesquels, selon la m^ixime d'Aristote, «nous devons nous rendre crédules, sans user de contradictions, ni apporter de résistance.* »
La facilité avec laquelle nous croyons les mystères de notre religion sans les examiner, était une des choses à
namque ratione hanc vitae viam quaeri oportet, qua in alto iter navibus quaeritur, quae nisi aliquod cœli lumen obserVent, incertis cùrsibus vaganlur. Quisquis autem rectum iter vitae tenere nititur, non terram débet aspicere sed cœlum; et, ut apertius loquar, non hominum sequi débet, sed Deum.
* Addiscentem oportet credere 1 . post. t. 9 et 1 . Elenc. c. 2.
laquelle Julien l'Apostat trouvait le plus à redire, et il regardait cela comme une simplicité niaise et une absurdité. Pour me faire embrasser le Christianisme, disait-il, vous n'avez autre chose à me dire, sinon : croyez, croyez; c'est là qu'aboutit toute votre sagesse, sans m'apporter d'autre raison. Mais saint Grégoire de Nazianze, pour le réduire au silence, lui objectait la manière d'agir des pythagoriciens qui, pour recevoir la doctrine de leur maître, ridicule en beaucoup de points, se contentaient de savoir qu'elle était sortie de sa bouche, sans en vouloir d'autres preuves, et leur ipse dixit leur tenait lieu de preuve, de démonstration et d'oracle* .
Théodoret, évêque de Cyr en Syrie, traite ce sujet d'une manière admirable et répond victorieusement k cette objection qui n'était pas particulière à cet impie couronné, mais commune à tous les grecs infidèles. Ce Père, l'une des plus grandes lumières du cinquième siècle, expose k ces derniers avec tout l'éclat de ses sages paroles, combien est profonde leur ignorance, et jusqu'à quel point d'erreur ils sont arrivés. «Vous nous blâmez, leur dit-il, de ce que nous n'établissons pas la doctrine de notre religion sur les sciences, et ne la prouvons pas par des discours, mais que nous ne recommandons autre chose à ceux à qui nous la voulons persuader, sinon qu'ils croient simplement, qu'ils trouvent en nous leur assurance, et qu'ils ajoutent foi à nos paroles. Et vous ne prenez pas garde que vous êtes bien plus atteints que nous de ce que vous nous reprochez, et que, comme l'on dit vulgairement, vous nous blessez de vos propres armes. Vous savez avec quelle sévérité Pythagore ordonnait à ses disciples un silence de cinq ans, et leur ôtait la
' AùrSç ëfcif le maître l'a dit.
liberté de la langue, ne leur laissant que celle des oreilles pour écouter ce qu'il leur enseignait, et le recevoir avec un respect et un acquiescement parfait; ils ne pouvaient former. là-dessus aucun doute, ni combattre tant soit peu son enseignement par paroles, pas même par pensée ; et cela à tel point que quand quelqu'un, après la mort de ce grand maître, désirait éclaircir quelque point de sa cloctrine, et en demandait la raison à ses successeurs, ils lui répondaient : il l'a- dit ainsi; cela doit vous suffire ainsi quà nous, et il vaut mieux aussi que toutes les raisons que nous pourrions vous produire* .
Mais il semble, ajoute le même écrivain, que les paroles de Platon sont encore plus fortes, lorsqu'il veut que, pour la connaissance des dieux, en s'en rapporte aux poètes, qui se disant issus d'eux, méritent toute croyance, quoiqu'ils n'allèguent rien qui le prouve. Or, si nous devons une si grande déférence a Homère, à Hésiode et aux autres poètes pour les fables infâmes et ordurières qu'ils nous chantent; si nous devons tenir pour véritables sur leur simple récit, combien est-il plus raisonnable de ne point révoquer en doute la doctrine des apôtres et des prophètes, qui ne contient rien de fabuleux ni d'impudique, mais où tout est chaste et saint? Et le même Platon, au premier livre de ses lois, dit qu'une des meilleures lois qu'il pen-sait établir pour bien policer sa république, était de défendre aux jeunes gens de contrôler ses ordonnances, et de rechercher s'il n'y avait rien à reprendre; mais qu'ils devaient les estimer toutes bonnes et établies avec sagesse, encore qu'ils n'en connussent pas les raisons. Et le même philosophe assure de Socrate, dont il avait été le disciple, que son maître n& doutait point de la vérité des
* De curât. Graeca. affect. sér. 1 .
enferset des- supplices de ceuX' qui y étaient punis pour leurs crimes, comme aussi de la récompense que recevaient les vertueux dans les Champs-Elysées; et quoiqu'il n'eût point vu ces lieux et ce qui s'y passait, il le croyait seulement sur la foi des hommes habiles qui en avaient parlé*.
Théodoret montre ensuite que cette déférence pour les paroles d'autrui a été pratiquée non-seulement par les Pythagoriciens, mais aussi par les disciples des autres philosophes, quoique peut-être d'une manière moins rigoureuse et moins servile; il prouve qu'elle est exigée dans tous les arts et dans toutes les sciences, car il faut nécessairement croire avant que de savoir. Ainsi, en supposant qu'un petit écolier, qui apprend àhre, demandât à son maître avec un esprit de contestations, pourquoi la première lettre s'appelle a, et la seconde, b et qu'il lui semblât qu'elles ne devraient pas avoir ces noms, ni être ainsi formées, il y aurait en cet enfant un empêchement essentiel de savoir jamais rien ; tandis que, en croyant ce que son maître lui enseigne, il se rend capable d'apprendre, et la connaissance suivra' de pressa docilité. Le raisonnement est le même pour la géométrie, pour l'astronomie, pour les arts libéraux et la mécanique : il faut y apporter de la foi. Ainsi la foi est une chose non point particulière aux chrétiens, mais commune k tous les disciples et a tous les apprentis : c'est le fondement et la base de la science; c'est la clef qui en ouvre la porte:
Après ces réflexions de Théodoret, je dis que si, dans les choses humaines et dans les sciences naturelles, il faut croire les hommes, et si la foi y est absolument nécessaire, a bien plus forte raison elle devra l'être à l'égard
* Plat. In Gorgiâ.
des divines. Combien, en effet, est-il plus juste de croire Dieu en ce qu'il nous dit, que les hommes quand ils nous parlent. « Si nous recevons, dit saint Jean, le témoignage des hommes pour la décision de nos affaires, nous sommes sans doute beaucoup plus obligés de nous tenir à celui de Dieu, qui est le témoignage de la vérité même*. »
Ceux-là s'abusent grossièrement, qui, pour les mystères de la religion, ne veulent rien croire que ce qu'ils voient et qui tombe sous leurs yeux; qui trouvent à redire pour peu qu'une vérité choque leur imagination, et condamnent ce que leur esprit grossier et sensuel ne peut comprendre. « Ils attaquent par leurs blasphèmes ce qu'ils ignorent, » dit saint Pierre^. Et saint Jude leur tient aussi le même langage : « Ils blasphèment, dit-il, contre toutes les vérités qu'ils n'entendent pas, et ils sont si malheureux, que celles qu'ils entendent et auxquelles la force de leur esprit peut arriver, leur servent d'occasion pour se corrompre et mener une vie plutôt de bêtes brutes que de créatures raisonnables^. »
Platon déclame contre ceux qui nient l'état des choses invisibles et spirituelles, parce qu'elles s'élèvent au-dessus de leurs yeux et de leur entendement, et qui n'estiment rien d'assuré que ce qu'ils peuvent tenir avec les deux mains : c'est se moquer, il faut de la foi à qui veut connaître. Comme nous avons besoin des yeux du corps pour voir les choses corporelles, ainsi la foi nous est nécessaire pour connaître les divines; car ce que l'œil est au corps,
* Si testimonium hominum accipimus, testimoniurn Dei majus est. i. Ep. 5. 9.
2 In his quae ignorant blasphémantes. 2. ep. 2. i2'.
SQusecumque quidem ignorant, blasphémant; quaecumque autetn naturaliter, tamquam muta animalia, norunt, in his corrumpunlur. Ep. V. 10.
la foi l'est à l'esprit, ou pour mieux dire, de la même façon que nos yeux ont besoin de la lumière pour voir les objets sensibles, de même notre esprit doit être éclairé -de la foi pour avoir une connaissance certaine et infaillible des choses de Dieu.
A ces paroles de Théodoret, j'ajoute ces réflexions : Pourquoi pensons-nous que Dieu nous a caché un million de choses de la nature, dans les astres, dans les éléments, dans les corps mixtes et dans les animaux, soit quant à leur essence, soit quant à leurs propriétés et leurs vertus, dont l'homme le plus savant ne saurait rendre raison? N'est-ce pas évidemment comme s'il nous disait que, puisque notre esprit ne peut, avec tous ses efforts, .découvrir la cause d'une si grande multitude de choses qui , pourtant, sout toutes de son ressort, étant des ouvrages de la nature, il pourra incomparablement moins pénétrer dans les mystères de Dieu, qui sont pour lui surnaturels et supérieurs a son intelligence ; et que, par conséquent, il ne doit s'en approcher qu'avec foi et soumission d'esprit.
La troisième raison qui milite en faveur de cette soumission est qu'elle entre dans l'essence de la foi, laquelle consiste a croire ce qu'on ne voit pas. Saint Grégoirele-Grand, après avoir rapporté ces paroles de saint Paul définissant la nature de la foi , qui, selon ce grand apôtre , « nous rend par sa certitude les choses futures comme présentes^ » et nous les persuade aussi puissamment que si elles étaient devant nos yeux, encore qu'elles en soient bien éloignées, ajoute celles-ci : « D'où il est évident que la foi ne s'arrête qu'aux choses qui se dérobent à notre vue ; car celles sur lesquelles ce sens peut se reposer, ne sont plus l'objet die la foi, mais d'une claire
'^ Est fîdes sperandarum substantia rerum, argumentum non apparentium. Hebr. li. -1.
connaissance*. » — « Celui qui cherche la foi, dit saint Pierre Ghrysologue, ne cherche point la raison et ne se. met pas en peine de la trouver^. » Et avant lui saint Ambroise avait tenu ce même langage : « Otez-moi les arguments eties preuves, où l'on demande la foi^. »
Voici les paroles de Tertullien qui florissait au commencement du troisième siècle : « La règle de la foi ne souffre parmi nous aucunes questions, sinon celles que les hérétiques font, et qui font les hérétiques. Il vaut beaucoup mieux que vqus demeuriez dans votre ignorance, de peur que vous n'appreniez ce que vous ne devez pas savoir , puisque vous savez déjà ce qui vous est nécessaire. Ecoutez ce que notre Seigneur dit : Ta foi t'a sauvé ; ta foi, et non pas les recherches vaines, et les subtilités de l'Ecriture. Que la curiosité cède à la foi , et la gloire d'un bon esprit au salut. Ne savoir rien davantage, c'est savoir tout*. »
De plus, la foi est une vertu ; elle exprime par conséquent dans sa signification une chose difficile et ardue, qui nécessite quelque effort, attendu la disposition actuelle de notre nature; car le mot virtus, vertu, vient de vis, violence. Or il n'y a ni vertu, ni acte qui exige l'effort de croire, dans ce que la lumière de la raison naturelle rend
• • * Profecto liquet quia fides illarum rerurri argumentum est quae apparere non possunt ; quse enim apparent, jam fidem non habent, sed agnitionem. Homil. 26. in Evang.
2 Qui fidem quaerit, ratioriem non quaerit. Serai. 58.
^ Aufer argumentum, ubi fides quaeritur. Lib. 1 . de Fide. cap. 3.
* Haec régula nuUas habetapud nos- quaestiones, nisi quashaereses inferunt, et quae hœreticos faciunt.Ignorare melius est, ut quod nbn debeas noris, quia quod debes nosti. Fides, inquit, tua te salvum fecit, non exercitatio Scripturarum. Cedat curiositas fidei, cedat gloria saluti. Nihil ultra scire, omnia scire est. Lib. I. de praescr. adversùs haeret.
évident. Comme il existe une grande différence, dit fort sensément le docte évêque de Paris ^ entre aimer un homme pour son mérite ou quelque chose parce qu'elle est utile , et l'aimer par un motif qui n'a son fondement que dans la seule personne aimante; de même, c'est autre «hose de croire ce que la clarlé des preuves fait voir comme probable ou évident, et le croire non pour aucun motif de croyance qu'on y découvre, mais paf une certaine vigueur de l'esprit, qui triomphe de soi-même, pour arriver à cette croyance ; car de même que les perfections rendent une personne aimable , et que le profit qu'on peut retirer d'une chose en allume en nous le désir, ainsi la probabilité et l'évidence donnent entrée à un objet dans l'esprit et en impriment la croyance.
On ne peut disconvenir que si quelqu'un aime une chose désagréable en elle-même et contraire à ses goûts, comme la pauvreté et les opprobres, cet amour ne doit pas être rapporté au mérite de la chose, qui inspirerait plutôt de la haine, mais bien a la seule force de caractère de la personne qui aime; par'conséquent, croire un objet oij l'on ne voit absolument rien, ou dans lequel on ne voit que des choses choquantes et qui en rendent la persuasion difficile, cela doit être attribué à la vertu seule de celui qui le croit ; car si la répugnance, au lieu de produire l'amour, l'étouffé et en empêche la naissance, par la même raison, le défaut de probabihté en une chose, loin d'en faciliter la croyance, y met au contraire un obstacle formel. Comme donc il y a force à aimer une chose qui, de soi, n'est pas aimable, de même il y a vertu à en croire une en laquelle notre esprit n'aperçoit rien qui la lui rende probable.
3 GuiLELM. Paris. Tractât, de Fide, c. 1 .
Les raisons qu'on apporte pour prouver une chose , sont comme le bâton dont on se sert pour marcher avec assurance. L'entendement humain est incertain et dans le doute, à cause de sa faiblesse et du peu de lumière qu'il a dans la plupart des choses ; c est-a-dire, qu'il chancelle allant de côté et d'autre, se tenant tantôt sur l'afFirmative, tantôt sur la négative , sans savoir vraiment à quoi se résoudre; il frémit dans la crainte de tomber en quelque erreur, c'est pourquoi, pour affermir ses pas et prendre de l'assurance, il cherche des démonstrations, des expériences, des miracles et des raisons claires et lumineuses dont il se sert comme d'un bâton sur lequel il s'appuie. Or, si c'est une marque de faiblesse en un homme d'avoir besoin d'un bâton pour marcher, si au contraire c'est chez lui un indice de force que de pouvoir s'en passer, il y a pareillement imperfection dans un esprit qui ne veut pas croire sans preuves les choses de la foi, et il fait acte de vertu en se contentant de la seule révélation de Dieu, sans avoir recours à d'autres appuis.
Qui ne comprend pas que quand un marchand ne veut pas donner sa marchandise, sur parole, à un acheteur qui n'a pas d'argent comptant, et qu'il lui demande des gages ou un répondant solvable, c'est une preuve qu'il ne se fie pas à lui ; car s'il a en lui une confiance bien établie, il la lui donne à crédit, sans la moindre crainte, et lui dit : allez, votre parole me suffit. 11 en est de même d'un homme qui fait difficulté de donner son adhésion aux mystères de la religion, sans connaissances de motifs qui peuvent l'y engager; il témoigne qu'il ne se fie pas à Dieu, il ne compte pas sur sa parole , puisqu'il veut prendre auparavant ses sûretés et avoir une caution ; car si d'un côté les cautions et les gages nombreux qu'un vendeur tient en main, lui assurent le paiement de la somme qui
lui est due, ils font connaître d'autre part le peu de confiance qu'il a en ceux qui ont acheté sa marchandise, et combien il les estime peu fidèles. Par un raisonnement semblable , si la multitude des raisons affermissent un esprit dans la persuasion d'une vérité, elles montrent aussi son peu de foi, et la mauvaise disposition. où il est de les croire de lui-même. ' .
Une telle foi n'est guère foi, et de plus n'est guère vertu. Toute vertu est infailliblement la santé de l'ame et de la faculté où elle réside : cette foi ne guérit pas l'entendement de l'incrédulité dont il peut être atteint, et ne lui .donne point d'armes pour la combattre et la vaincre; de la ménie manière que le bâton, sur lequel un homme faible ou boiteux se soutient , n ôte point sa faiblesse ou le défaut de sa jambe boiteuse, ni ne le fortifie contre l'infirmité de ses membres. : i;
. J'irai plus loin : je dirai qu'une telle for est plutôt injurieuse à Dieu, qu'elle ne lui est honorable; car, s'il est. reconnu qu'on ferait injure â un homme de haute considération, en ne voulant pas le croire sur sa parole, et en ne consentant à lui livrer un objet que sur ses gages, quel outrage ne croirions-nous pas faire k Dieu, de ne pas réputer véritable ce qu'il dit, par Cela même qu'il le dit, et d'exiger d'autres lumières qui nous fassent connaître qu'il dit vrai et qu'il ne se trompe pas? C'est le traiter d'une manière très-indigne, et le mettre sur le même rang que les plus grands menteurs, les parjures même, auxquels on se fie et on livre ce qu'ils achètent, quand ils donnent de bonnes cautions. Toutefois, comme ce n'est pas a eux qu'on se fie, mais à ceux qui répondent, de même, ce n'est pas à cause de ce que Dieu a dit d'une chose qu'on la tient pour véritable, mais bien par suite de raisons qu'on en allègue ; ce qui est bien démontré, puisque sans elles on en douterait.
Ainsi les Juifs, pour croire notre Seigneur et approuver sa doctrine, demandaient des miracles, et les Grecs, delà science*, sans quoi ils étaient bien déterminés à ne pas la recevoir et refusaient de se convertir! De cette sorte, ni les uns ni les autres ne croyaient à notre Seigneur, mais ceiix-là ajoutaient foi aux signes,, et ceux-ci aux raisonnements naturels. Ce qui montre évidemment que la foi pure et nue est la seule par laquelle on puisse croire à Dieu, et lui rendre la déférence qui lui est due, touchant les vérités qu'il nous propose ; que c'est elle qui est le vrai sacrifice de notre esprit pour l'adorer, tête baissée, quand elle nous parle, c'est-à-dire, avec une parfaite soumission de notre entendement.