DES MOTIFS" QUI RENDENT TRÈS- CROYABLE LA FOI CHRÉTIENNE
Bien que Dieu exige de nous, dans ses mystères, cette parfaite soumission de notre esprit et cet; aveuglement de notre raison, dont il a. été parlé, toujours est-il que ces mystères. s'accommodent parfaitement à notre esprit, et si notre foi est au-dessus de la raison, elle n'est pas contre la raison, mais plutôt elle lui est conforme. Nous pouvons, avec beaucoup de sagesse, croire ce que nous 'dit un personnage très-distingué, un Hippocrate, par exemple, pour la guérison d'une maladie, ou un Ai'chimède, pour l'effet d'une mécanique, encore qye nous ne le comprenions pas, parce que ce sont des hommes consommés dans leur art et illustres par de très-grands travaux, des hommes au jugement desquels nous devons soumettre le
H. Cor, 1.22.
nôtre, dans les choses même qui sont au-dessus de notre intelligence; et en leur refusant cette soumission, nous courrions grand risque d'être blâmés et d'être taxés de gens de peu d'esprit et de peu de jugement; le même raisonnement peut être employé pour ce qui concerne les mystères de notre religion.
La foi a pour son fondejnent la vérité première et essentielle, qui l'a établie sur une base si ferme et si inébranlable qu'elle ne saurait jamais être renversée. Et puis, elle est soutenue de motifs extérieurs qui donnent à ses propositions une autorité immense et lui font mériter l'approbation des esprits, même les plus obstinés. C'est dans cette même pensée que le prophète royal, envisageant les lois et les mystères de la religion, s'écriait : « Vos témoignages sont très-dignes de croyance, ô Seigneur*. » Oui, vos lois et vos mystères sont très-croyables; ils sont dignes de foi autant qu'il est possible, et vous les avez appuyés extérieurement de raisons si fortes et de preuves si puissantes, qu'il faut avoir perdu le sens pour en douter.
Or, ces motifs sont : premièrement, la conversion du monde, par douze hommes de basse condition et sans lettres. Quoi de plus surprenant que de voir douze pauvres inconnus, d'une extraction vile et méprisable, qpi, pour tout patrimoine, ne possédaient, pour la plupart, qu'une barque et des filets, entreprendre de changer les opinions de tous les hommes, d'arracher de leurs cœurs, où la nature et le temps leur avaient fait jeter de très-profondes racines, des sentiments en harmonie avec leurs passions, * et de persuader, non-seulement aux peuples et aux esprits simples et faciles, mais encore aux gentilshommes, aux -
* Testimonia tua credibilia facta sunt nirriis. Psal. 92. 5. D'autres traduisent, selon l'hébreu : firma, certa.
l»E LA FOI. fiSf
riches, aux orateurs, aux philosophes, aux Grecs, qui avaient une si forte estime de leur esprit et de leur science, qu'ils faisaient passer tous les autres pour barbares, aux rois, aux monarques et généralement à tout le genre humain une doctrine nouvelle, inouïe, contraire aux inchnations et aux sens; une doctrine qui divinisait la pauvreté et l'humilité, qui conseillait le mépris des dignités et des honneurs, qui déclarait aux orateurs que leur éloquence n'était qu'un son de voix et un vain babil, aux philosophes, qu'ils se trompaient dans la connaissance de la vérité, et que leur savoir n'était qu'ignorance et aveuglement ; une doctrine enfin qui exhortait les princes, les princesses et les personnes nourries dans les délices, à rompre leurs sceptres, à briser leurs couronnes, à quitter leurs plaisirs, et à se retirer dans des solitudes et des cavernes, pour y passer le reste de leurs jours dans la faim, la soif, le chaud, le froid, au milieu des privations et de la gêne. »
Et quelle religion ces douze apôtres venaient-ils proposer au monde ? Une religion qui avait plutôt une apparence de folie que de sagesse; une religion qui devait apporter dans le monde la plus grande et la plus étrange nouveauté qui y eut jamais paru ; qui attaquait, jusqu'aux fondements, les religions de toutes les nations de la terre, établies de temps immémorial, et que, pour ce motif, l'antiquité rendait sacrées et inviolables aux yeux des peuples ; une religion qui abolissait les maximes par lesquelles les nations étaient gouvernées, qui en changeait toute la face, sans leur laisser même un seul de leurs anciens traits, qui ne s'attachait pas seulement à leur extérieur pour le réformer, mais qui pénétrait jusques à l'esprit dont elles étaient animées, et aux secrets ressorts par lesquels elles se mouvaient, pour leur donner une tout autre forme.
Une religion, en un mot, quitie reconnaissait pour son auteur- qu'un homme méprisé^- calomnié, outragé, qui avait été déchiré de fouets, couronné d'épines, à qui on avait donné des soufflets, craché au visage, arraché les cheveux et la barbe, un homme qu'on avait enfin fait mourir sur un gibet entre deux larrons, comme le plus insigne criminel de la terre.
Oui, une telle religion, une telle doctrine apportée au monde^ par un tel homme, préchée par de tels hommes, et reçue des grands- et des petits, des riches et des pauvres, des doctes et des ignorants, et universellement de tous, c'est une raison si forte, une preuve si évidente pour en montrer la vérité, qu'il faut être insensé ou furieux pour la nier,: ou pour former sur elle le moindre doute.
Saint Augustin, c'est-à-dire, l'homme le plus habile et l'esprit le plus distingué qui ait existé, disait qu'il y avait trois choses incroyables et qui pourtant étaient arrivées : la première, que Jésus-Ghrist sôit après sa mort, et une mort telle que la sienne, sorti. par sa propre puissance du tombeau, plein d'une vie immortelle- et tout éclatante de gloire- et en cet état monté en triomphe au ciel. La seconde, que le monde ait cru fermement une chose si incroyable et l'ait tenue pour certaine. La troisième, qu'un petit nombre' d'hommes rudes, grossiers, et de la lie du peuple, l'ait pu persuader et d'une manière si efficace aux nations et même aux savants. Un peu auparavant, il avait dit : « Jésus-Christ envoya un très-petit nombre de pêcheurs sur la mer de ce monde, qui, sans instruction humaine, sans connaissance des belles-lettres, sans grammaire, sans dialectique, sans philosophie et sans éloquence, inais avec les filets de la foi, ont fait une pèche si heureuse, qu'ils ont pris une très-grande multitude de
poissons de toutes sortes, et même les plus difficiles à prendre, à savoir les philosophes*. »
Avant la résurrection de notre Seigneur et la publication de son Evangile, le mpnde était plongé dans de profondes ténèbres, touchant la connaissance du vrai Dieu; il n'y avait qu'une petite. région, la Judée, qui en fût éclairée, et peu après, la- foi en a rapidement rempli le monde. Depuis l'Inde, dit saint Jérôme, jusques aux dernières extrémités de l'Angleterre ; depuis les glaces du septentrion jusques aux ardeurs de l'océan atlantique, ces peuples innombrables vivaient comme des bêtes et couraient inévitablement à leur perte, «car tout homme privé de la connaissance de son créateur est une bête^; » et maintenant l'Inde, la Perse, l'Egypte, la Thrace, l'Orient, l'Occident, le Septentrion et le Midi le connais-: sent, et les villes, les provinces, les royaumes et les empires ont reçu Jésus-Christ et sa religion.
Et ce qui est merveilleux, ce qui ravit les esprits, c'est que, contrairement à toute coutume des choses nouvelles, qui ne s'établissent et ne se propagent que très-lentement, quelque utiles et agréables qu'elles soient, cette religion n'a pas eu besoin du bénéfice du temps pour se faire recevoir et pour croître ; mais elle s'est répandue de tous côtés avec une rapidité incroyable et a été portée en très-peu de temps d'un bout de la terre à l'autre, nonobstant toutes
* Ineruditos liberalibus disciplinis et omnino, quantum ad eorum doctrinas attinet, impolitos, non peritos gramraatica, non armatos dialectica, non ihetorica inflatos, piscatores, Christus cum retibus fidei ad mare hujus saeculi misit, atque ità ex omni génère tam mullos pisces, et tanto mirabiliores, quanto et ipsos philosophos cepit. Lib. 22. decivit. cap. S,
2 Absque notitia enim sui Creatoris omnis homo pecus est
Totius mundi una vox Christas est. In Epitaphio Nepotiani ad Hel.iodorum.
les résistances et toutes les oppositions qu'on lui a faites.
Porphyre raconte que le philosophe Plotin, se voyant très-estimé de l'empereur Gallien et de sa femme Salonia, et comptant sur la grande amitié qu'ils lui témoignaient, profita de cette circonstance pour supplier l'empereur de lui permettre de rebâtir une ville ruinée de la campagne d'Italie, qu'il jugeait fort propre pour l'étude de la philosophie; il demanda la concession des terres adjacentes et du pays circonvoisin, priant l'empereur de trouver bon que les habitants de cette ville se gouvernassent entièrement suivant les lois de Platon, qu'ils vécussent d'après la police qu'il a tracée en sa république, que cette ville s'appelât Platonopolis*, lui et ses amis devaient aller y demeurer pour observer ces lois. Le même auteur ajoute que Plotin, nonobstant tout son crédit et le penchant que l'empereur avait de lui être agréable, ne put venir à bout de son entreprise, et cela parce que quelques favoris vinrent contre carrer son plan, en représentant à Gallien les difficultés de l'exécution, et les nombreux inconvé-nients qui pouvaient en résulter dans la suite : ainsi fut renversé ce magnifique projet^.
Sur quoi le cardinal Baronius remarque sagement que la condition des philosophes a été bien misérable, de n'avoir pu après tant de siècles, alors surtout qu'ils étaient en si grand crédit, et qu'ils avaient en leur faveur le plus puissant monarque de la terre, faire publier et conserver en une seule ville, dans tout l'univers, les lois de Platon qui étaient pleines de douceur, et qui passaient pour les meilleures, les plus saintes, et qui étaient regardées comme divines ; tandis que la religion chrétienne qui est
•» Ville de Platon. "^ In vita Plotini.
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marquée au sceau de l'austérité et de la rigueur, qui n'a pour sa propagation que quelques pêcheurs, a été embrassée de tout le monde*. « Les philosophes, dit saint Ambroise, sont demeurés seuls au milieu de leurs académies : considérez comme la foi l'emporte au-dessus de la philosophie. Ceux qui s'épuisent à disputer et à prouver les choses par des raisonnements, sont abandonnés tous les jours de leurs disciples, alors <:iue tous les jours ceux qui croient avec simplicité, voient augmenter leur nombre;, on ne croit pas aux philosophes, et on croit aux pécheurs; on donne aux publicains le consentement que l'on refuse atix dialecticiens. Ceux-ci ont rendu le monde captif avec les voluptés et les délices, et ceux-là, avec les jeûnes et les douleurs l'ont mis en liberté ; de sorte que les souffrances ont eu de plus grand charmes pour attirer les hommes, que les plaisirs^. »
C'est donc ainsi que la religion chrétienne s'est fait jour dans le monde, et même à travers tous les nuages et tous les obstacles qu'elle a rencontrés; de manière que tous ses adversaires n'ont rien pu contre elle, ni les philosophes avec leur subtilité, ni les orateurs avec leur éloquence, ni les grands avec leur crédit, ni les rois avec leurs armées, ni les pervers avec leurs inventions et avec toutes leurs supercheries. Julien l'Apostat^, un des plus dangereux ennemis qu'elle eut jamais, conçut le projet insensé de
1 Ad ann. Christi264. n. 12.
'^ Philosophi in suis gymnasiis soli remanserunt, vide quam fides argumenlisprœponderet. Illi quolidie asuis consortibus deseruntur, qui copiose disputant ; isti quotidie crescunt, qui simpliciter credunt. Non créditai- philosophis, creditur piscatoribus; non creditur dialecticis, crediiur puLlicanis. Illi voluptatibus et deliciis orbem ligarunt, isti jejuniiset doloribus exuerunt ; plures itaque jamcœpit illicure injuria quain voluptas. Lib. I. de Fide cap. o.
'» Bjron. ad ann Chiisti. 3G3. n. 5.
rebâtir le temple de Jérusalem, et fit tous les eiForts imaginables avec l'esprit et l'autorité qu'il possédait, pour convaincre notre Seigneur de mensonge., en ce qu'il avait dit que le temple serait rasé jusqu'au sol, et qu'il n'y resterait pas pierre sur pierre, assurant qu6 ce que Dieu démolissait, un homme ne pourrait le réédifier*. L'impie philosophe fit donc mettre a l'œuvre un grand nombre d'ouvriers, qui commencèrent à y travailler 'de grand cœur, à creuser la terre et a découvrir les fondements. Mais voilà, comme le racontent saint Chrysostôme^, saint Grégoire de Nazianze et même quelques auteurs païens, que de gros tourbillons de flammes s'élèvent des fondements, qui brûlent une partie des ouvriers, . chassent l'autre, et réduisent a néant cet attentat sacrilège; en sorte que Julien fut contraint d'abandonner son entreprise, quelque envie qu'il eût de la faire réussir.