‹ Les trois filles de JobChapitre 8 sur 38 · EXCELLENCES ET PROPRIETES DE LA FOI PDRE ET NUE · texte numérisé non relu

EXCELLENCES ET PROPRIETES DE LA FOI PDRE ET NUE

. La première excellence, car il convient de commencer par les intérêts de Dieu, qui doivent toujours marcher avant les nôtres, est que la foi pure et nue, procure une très-grande gloire à Dieu, et lui plaît singulièrement, La raison en est que, là où il y a moins de connaissance, il y a plus de foi, la où il y a plus de foi il y a plus de déférence, et par suite plus de respect et plus d'honneur rendu à la personne que l'on croit. On témoigne sans doute. beaucoup plus de déférence envers Dieu, et on lui fait beaucoup plus d'honneur en s'abaissaht devant ses mystères par humilité, qu'en s'y élevant par la force de son intelligence : c'est glorifier Dieu hautement, et de la manière la plus exquise en laquelle l'homme puisse le faire ici-bas, que de croire les yeux fermés ce qu'il lui dit, sans considérer ni examiner plus avant: et si ce qui a été dit se trouve ou au-dessus de sa raison ou

* Si quis voluerit voluntalem ejus facere, cognoscet de doctrina, utrum ex Deo sit, an ego à meipso loquar, Joan. 7. 17.

contre ses sens, d'étouffer toutes les peines qu'il a d'y acquiescer dans la pcirfaite soumission qu'il pratique envers sa parole.

A la vérité, comme il doit toujours y avoir de la proportion et une certaine égalité entre l'entendement qui connaît et l'objet qui est connu , selon que le signifient les mots latins mêmes, capere et concipere, et le français, comprendre^ dont on se sert .pour exprimer cette opération, celui qui veut connaître une chose l'élève et l'égale en quelque façon à son entendement, tandis que la foi, par sa soumission, se met au-dessous d'elle et la révère. Ainsi saint Paul dit, en parlant de la foi héroïque dont le modèle de tous les vrais fidèles, le patriarche Abraham, donna une si forte preuve, lorsque Dieu lui promit que, contre toute apparence , et contrairement aux lois de la nature, Sara, son épouse, lui donnerait un fils : « Abraham n'hésita pas sur l'événement de cette promesse, mais il la tint pour indubitable , et s'y affermit avec une foi vive, et par cette foi rendit a Dieu une grande gloire*. » — « La vertu de la foi plaît extrêmement à Dieu, » dit le bienheureux Laurent Justinien^, et voici la raison qu'il en donne, «parce qu'elle lui assujettit l'entendement qui est ce que l'homme a de plus noble^. » Entre toutes les facultés, tant intérieures qu'extérieures, dont Dieu nous a enrichis, celle qui l'emporte est notre entendement : c'est la plus sublime et la plus divine, sur le front de laquelle il a gravé en gros caractères les rayons de sa gloire; c'est elle qui conduit l'homme et le règle en toutes ses actions,

* Non haesitavit diffidentia, sed confortatus est fide, dans gloriam Deo. Rom. 4. 20.

2 L'Eglise l'honore comme saint, le 5 septembre.

^ Plurimùm Deo placet virtus Fidei, quoniam intellectum Deo subjicit. Cap. 4. de Fide.

c'est d'elle que découle originairement et comme de sa source la liberté même de sa volonté.

Elle s'appelle entendement, raison et jugement. Entendement, quand elle s'applique a regarder les choses, et <]u'avec la partie la plus pénétrante de son intelligence elle cherche à les découvrir et k les connaître, pour voir ce qu'elles sont et ce qu'elles portent en elles-mêmes; avançant ensuite d'un pas, quand elle passe d'une chose à l'autre, et que du sein d'une vérité connue elle en fait sortir une qui y était cachée, elle se nomme raison, parce qu'elle raisonne et discourt ; quand enfin elle 'juge d'une chose, et détermine ce quelle est et ce qu'elle n'est pas, elle prend le nom de jugement. L'homme, par la foi, sacrifie tout cela a Dieu, se contentant de se tenir respectueusement à la porte de ses mystères, pour n'en regarder que l'extérieur et les abords, selon que Dieu les lui montre, sans présumer témérairement de s'y introduire et d'en voir le fond, il ne discourt pas avec la raison ni avec les sciences humaines et n'en juge pas sur leur rapport, mais seulement et définitivement sur la révélation de Dieu et sur les intentions de l'Eglise.

Gomme ce sacrifice est excellent en soi, il ne peut pas se faire qu'il ne soit pas d'une très-suave odeur à la divine Majesté. Le saintépoux, au cantique d'amour, dit a son épouse : « Vous m'avez blessé le cœur, ma sœur, mon épouse, vous m'avez blessé le cœur avec l'un de vos yeux*. » Mais de quel œil entend-il parler? A cela, je réponds que Dieu nous a donné deux yeux à l'ame aussi bien qu'au corps : ce sont l'œil de la raison et celui de la foi. Or , de même que l'archer, pour frapper le blanc, ne doit pas tenir les deux yeux ouverts, mais fermer l'un et se servir de l'au-

* Vulnerasti cor meum, soror, mea sponsa, vulnerasti cor meum in unooculorum tuorum. Gant. 4. 9.

DE LA FOt. 6^4

tre, ainsi faut-il que l'ame, pour atteiiïdre le cœur de l'époux, tienne l'œil de la raison fermé et ouvre seulement celui de la foi; alors décochant ses traits, elle tire droit et le blesse.

La seconde excellence de cette foi pure est, qu'elfe est profitable à l'homme au-dessus de tout ce que nous pourrions en dire. Premièrement, parce qu'il est impossible sans elle, comme le dit saint Paul*, de plaire à Dieu et de faire son salut, d'autant qu'elle en est l'ouverture et le principe, parce que la foi, selon que l'enseigne le Concile de Trente^, est le fondement de toute notre justification, l'hypostase et le soutien de l'espérance et de la charité, et la racine de toutes les vertus surnaturelles.

Secondement, parce qu'elle est la mesure des vertus, qui croissent dans une ame au même degré qu'elle et y marchent de pair. « La Jérusalem céleste d'en haut, dit saint Jean, et ici-bas la terrestre, figure de l'ame élue, est bâtie en carré; sa longueur égale sa largeur^. » Sur quoi ia Glose dit, que les quatre côtés qui rendent carrée cette ville mystérieuse; sont la foi, l'espérance, la charité et les bonnes œuvres. Tout cela va de front dans une ame ; car autant elle croit , autant elle espère ; et elle a autant d'amour que d'espérance , et de bonnes œuvres que d'amour*.

Troisièmement, parce- qu'elle apporte à l'homme des trésors inestimables de richesses spirituelles, dont voici la raison : c'est que, si chaque acte de vertu, suivant la doctrine des saints et des théologiens, mérite en cette vie un nouveau degré de grâce, et en l'autre un degré de gloire qui seront toujours proportionnés à l'excellence de

* Hebr. ii. 6. «Sess.G.c. 8.

^ Givitas in quadro posita est, et longitudo ejus tanta est, quanta

et latitudd. Apoc. 21. 16. ■* Hugocard. Lyra.

la vertu, comme la foi est une des trois vertus théologales c'est-a-dire, des plus parfaites, il faut en inférer que ces actes seront pour l'homme qui les exercera, d'un merveilleux profit, et avec un avantage d'autant plus grand, qu'elle sera plus pure et plus foi. A dire vrai, n'est-ce pas une œuvre de très-grand prix, et par conséquent digne d'une récompense extraordinaire que de donner à Dieu son esprit, sa raison, son jugement, ses connaissances et l'expérience de ses sens , pour croire fermement et simplement, sans plus examiner et sans vouloir d'autre éclaircissement, tout ce qu'il dira, pour difficile qu'il nous paraisse, et quelque supérieur qu'il soit à notre intelligence? Oui. sans doute.

La troisième excellence consiste en ce que cette fo pure et simple suffit à un homme, sans autre connaissance, pour qu'il puisse se conduire dans les choses qu ont rapport à son salut. Afin de mieux comprendre ceci nous devons remarquer que, comme ce n'est pas assez pour voir les choses corporelles, d'avoir les yeux bien disposés et bien sains, mais qu'il faut de plus de la clarté pour leur venir en aide et favoriser leur exercice, de même il ne suffit pas, pour connaître les choses spirituelles, d'être pourvu d'un bon esprit, mais il est en outre nécessaire d'avoir de la lumière pour mettre ce sens intérieur en état de pouvoir former cette connaissance; s'il existe plusieurs sortes de lumières dont nos yeux se servent pour voir les choses matérielles, il en est aussi plusieurs espèces à l'aide desquelles notre esprit connaît les insensibles; je les réduis à cinq qui sont : la lumière naturelle, la lumière des sciences, la lumière de la foi, la lumière de la grâce et celle de la gloire.

La lumière naturelle est celle de la raison, qui nous est infuse au moment de notre création et qui commence à

poindre à un certain âge : c'est cette lumière qui nous fait connaître naturellement le bien et le mal, et qui nous apprend k établir entre eux une distinction, La lumière des sciences consiste dans les connaissances que toutes les sciences nous apportent, la théologie, la philosophie, la jurisprudence, la médecine et les autres arts tant libéraux que mécaniques. La lumière de la foi réside dans les certitudes que Dieu nous donne touchant quelques vérités qu il nous révèle, soit spéculatives, comme celle-ci : qu'il est un en trois personnes, qu'il est présent partout; ou pratiques, par exemple : que la félicité ne s'acquiert que par la bonne vie, que les pauvres d'esprit sont bienheureux, qu'il faut porter sa croix, que les richesses, les honneurs et les plaisirs de ce monde ne sont pas vrais et qu'il n'y faut pas attacher son cœur. La lumière de la grâce, ce sont certaines illuminations surnaturelles sur ce qu'il plaît à Dieu de manifester ; elles sont ordinaires ou extraordinaires, comme les visions, les révélations imaginaires et intellectuelles, les paroles intérieures. Enfin, la lumière de la gloire est une splendeur divine qui élève surnaturellement et fortifie puissamment l'esprit bienheureux., pour le rendre capable de pouvoir contempler Dieu tel qu'il est. Cette dernière lumière est seulement pour la vie future ; elle est sans contredit la plus avantageuse et la plus parfaite de toutes, tant à raison des choses qu'elle découvre, qu'à cause de sa certitude et de sa clarté. Les autres quatre ont leur exercice dans la vie présente, et parmi elles la lumière de la foi tient le premier rang et avec un avantage d'autant plus grand, qu'elle seule vaut mieux que toutes les autres et est pleinement suffisante pour nous guider dans tout ce qui regarde notre salut. « La foi, dit saint Ambroise, n'a besoin d'aucune connaissance étrangère; elle trouve en soi abondamment

tout ce qu'il lui faut et est très-riche de son propre

revenu*. »

En effet une ame qui agit seulement par la foi, et ne se meut que par son ressort, est très-sufiisamment disposée pour s'appliquer à tous les mystères, pour les honorer, pour entrer dans leur esprit et en extraire le suc, parce qu'elle nous fournit toutes les connaissances qui sont nécessaires à cela. Afin de nous comporter dignement en l'oraison, et de nous entretenir convenablement avec Dieu, il suffit que nous sachions ce que la foi nous enseigne de sa présence, de sa majesté,' de sa bonté et de ses autres qualités ; ces lumières peuvent vivifier notre prière, sans que pour cela nous ayons besoin d'avoir recours à (d'autres.

Pour nous lier au mystère de l'Incarnation, pour l'adorer, l'admirer et être inondés de sa grâce, c'est assez de .croire ce que la foi nous en apprend, sans y apporter d'autres connaissances. Pour rendre nos devoirs au saint Sacrement de l'autel, et répandre nos cœurs en sa présence, nous avons simplement a nous représenter cie que la foi nous en dit, et à nous bien affermir sur ce dogme, sans que "nous soyons obligés de chercher autre chose. Ainsi saint Thomas dit, dans la prose admirable qu'il a composée en l'honneur du très-saint Sacrement :((Et, bien que nos sens se perdent et que toutes nos connaissances' naturelles s'éclipsent à la vue de cet adorable mystère, la foi seule suffit pour établir sa vérité dans un cœur sincère, et lui en imprimer le respect- et l'amour^. »

Si vous désirez vous exercer sur les perfections de

* Àbundat sibi, satis superque censu suo dives. Lib. 3. Epistol. ep. ad Constantium episcopum designatum Arausicanum.

2 Et si sensus déficit, ad firmandum cor sincerum sola Fides sufficit.

Dieu, et leur offrir vos hommages, il n*est pas nécessaire de les connaître ni par raison, ni 'par science; il suffit de les croire. C'était le sentiment que le docte chanceHer de Paris, exprimait fort bien dans les paroles suivantes : a Pourquoi la connaissance que la foi nous donne de Dieu, comme d'un être tout désirable et tout aimable, ne sera-t-elle pas assez forte, sans la lecture de tant dé • livres, pour emporter et ravir notre volonté, purifiée qu'elle soit de tous désordres, vers cet objet digne de tous . nos désirs et de toutes nos affections, et d'y allumer de grandes flammes de son amour*? » Et autre part, il emploie cette comparaison pleine de naïveté, mais qui est • bien propre à. prouver .ce qu'il veut faire comprendre. « S'il y avait, dit-il, un petit garçon. âgé de sept à huit ans, gentil, d'un, beau naturel, qui n'eût jamais vu soa père ni sa mère, et que quelqu'un lui dît : mon petit mignon, vous n'avez jamais, vu votre père;, mais il faut que vous sachiez qu'il demeure dans un pays bien éloigné d'ici, et que c'est un grand Seigneur, bien puissant, fort riche, fort sage et parfaitement bon; c'est lui qui vous a donné cette belle robe que vous portez, qui vous fournit le pain, les fruits et ce que vous mangez tous les jours, qui subvient a tous vos besoins; n'est-il donc pas bien raisonnable que vous l'aimiez, que vous l'honoriez et que vous fassiez ce qu'il vous commande ? A ce discours, nul • doute que ce cher enfant ne fût touché et ne sentît son cœur s'ouvrir et se diriger par inclination et par amour vers ce Seigneur qu'on lui dirait être son père, et d'où lui viennent toutes les jouissances' et tous les avantages qu'il.

* Cognitio ex fide, quod Deus est totus desi.derabilis. totus ama- . bilrs, si affectiva portio'sjt pùrgata, cur non in illum totaliter desiderabilein et tolum amabilem. sine pluritnorum Hbrorum studio Iota feretur", totaque rapietur? Gerson. de Myst. Theol. Consid, 30. . F.|^J. . 6* .

possède, bien qu'il ne le connaisse que sur le rapport d'autrui. Et si quelqu'un lui demandait quel est son père, comment il est fait, s'il est blanc, s'il est noir, s'il est grand ou petit? Je n'en sais rien, répondrait-il, je sais seulement, et on m'a assuré qu'il est mon père qui m'aime, qui me nourrit, qui me protège, qui a soin de moi et me donne tout ce que j'ai. Cela suffirait pour animer son cœur de tous les sentiments d'un enfant envers son père, sans qu'il fût besoin, pour cela, qu'il le vît, lui parlât, l'entendît ou le touchât^ . »

La foi donc ayant tous ces avantages au-dessus de toutes les autres lumières de cette vie, nous devons aussi lui accorder le premier rang d'estime dans nos esprits, et la rechercher avec beaucoup plus de soin. Nous devons la considérer comme la lumière du nouveau monde, et le soleil que Dieu a attaché au ciel de l'Eglise, pour l'éclairer et produire ici-bas toutes les opérations de salut. Nous devons la regarder comme la raison de l'homme nouveau, comme le premier principe, comme la démonstration et la science du chrétien, de laquelle ensuite nous devons faire le même usage que nous faisons de la raison, quand nous opérons en hommes, ou de la science quand nous agissons en gens de lettres. En effet, en tant que nous sommes chrétiens, il est nécessaire que nous soyons persuadés et déterminés à faire nos actions en vertu d'un principe autre que celui qui nous ferait agir si nous étions turcs ou païens. La raison est le flambeau de l'homme considéré comme homme, flambeau à la lueur duquel il se conduit; la science est celui de l'homme savant; mais la foi est le flambeau du chrétien.

La quatrième excellence de la foi pure, nue et aveugle

* Tract, de simplificatione, stabilit et mundificat. cordis. NotuIa'fS.

consiste en ce que c'est le chemin le meilleur, le plus certain et le plus sûr que nous ayons pour aller à Dieu. Entre toutes le> voies qui nous conduisent vers cet é(re suprême, il y en a deux qui l'emportent de beaucoup en perfection sur toutes les autres. La première est en cette vie, et la seconde, en l'autre. Celle de cette vie est dans l'obscurité, ou du moins dans une clarté fort sombre ; celle de l'autre vie est dans la parfaite lumière. Celle-là est la foi, celle-ci est la vision, a laquelle la foi nous dispose, et dont elle nous fait mériter la possession : ce qui la rend, ce semble, en quelque fi.çon plus honorable, puisqu'elle est dans les combats et les victoires, tandis que l'autre n'est que dans la jouissance. Saint Paul a fait cette même remarque dans ces courtes paroles qu'il adresse aux fidèles de Corinthe : « Tandis que nous sommes sur la terre, revêtus de notre corps mortel, nous sommes pèlerins, éloignés de la présence visible de notre Seigneur, et hors de notre patrie, vers laquelle nous tendons toujours ; mais nous n'allons que de nuit et dans les ténèbres de la foi, non de jour et dans la clarté de la contemplation qui ne se doit donner qu'au terme du voyage*. »

Voilà les deux plus excellentes voies pour aller à Dieu ; et si elles sont différentes pour le plaisir et la félicité, elles se ressemblent quant à la certitude ; car la lumière de la gloire n'est pas plus assurée ni plus indubitable que celle de la foi, parce que l'une et l'autre représentent les mêmes choses, et selon le même degré de vérité, si ce n'est que celle-là les montre découvertes et à nu, et celleci sous des voiles, mais à cela près, elles sont toutes deux également véritables et infaillibles. Quoi de plus propre à

* Dum sumus in corpore, peregrinamur à Domino, per fidem enim ambulamus et non per speciem. 2. Cor. 5. 6.

démontrer clairement la dignité admirable de la foi et sa supérioHté incomparable sur toutes les autres connaissances que nous pouvons avoir en cette vie, où nous n'en avons presque point de bien yraies, sinon celles que la foi nous donne.

Car nous n'y connaissons rien que par le ministère des sens, qui falsifient et déguisent- toutes les choses spiri-. tuelles, et se trompent même sur un grand nombre de celles qui soht corporelles, pour la connaissance desquelles notre esprit est très-borné et B3l lumière naturelle bien peu étendue, car ce que l'un juge bon et raisonnable, un autre le trouve mauvais et opposé à la raison; ce que celui-ci approuve , l'autre le condamne ; les lois et les coutumes qui sont en vigueur parmi certaines nations, sont diamétralement opposées à celles que d'autres observent; chacune d'elles toutefois i-egardant les siennes, comme les meilleures, et ne doutant pas qu'en les établissant elles n'aient atteint le véritable point du bien utile et honnête.

La lumière de la science n'est pas moins défectueuse. : Platon a ses sentiments particuliers qu'Aristote combat de toutes ses forces et sur la ruiné desquels il cherche a établir les siens; Zenon, de son côté, attaque et entreprend de renverser ceux d'Aristote; Epicure en fait autant pour Zenon, il en est de même des autres philosophes qui se sont partagés en un très-grand nombre d'opinions difFérentes, bien qu'il ne puisse y avoir qu'une vérité sur une même chose.

Les lumières de la grâce se ressentent encore de ce mal, je veux dire que vous pouvez aisément vous laisser tromper, et d'autant plus facilement que la révélation ou la vision dont vous assignerez l'origine à Dieu, sera une illusion du diable, ou une chimère de votre mélancolie,

les paroles intérieures que vous croirez entendre, ne seront que des jeux de votre imagination, qui se figure ce qui n'est pas ; ou bien, s'il y aen cela quelque réalité, vous rapporterez ces paroles au bon esprit, alors qu elles auront le malin pour auteur ou quelque passio.n violente qui. prédomine en vous.

La seule lumière de la foi ne trompe jamais, en ce quelle montre toujours les choses dans le seul sens de la vérité. (( La foi, dit saint Paul, est la substance des choses espérées* . » Le mot de substance et d'hypostasé, selon le grec^, est digne de remarque; car il signifie la vérité et l'état essentiel des choses, la réalité et non l'apparencQ dé ce que nous espérons ; la foi ne nous propose pas les choses avec falsification et déguisement , avec accroissement ou dimension , ainsi qu'il arrive aux autres .connaissances de le faire, mais- elle nous les propose telles qu'elles sont en elles-mêmes, sans les augmenter ni lés diminuer ; d'où il faut conclure que nous ne devons pas honorer, adorer, craindre ni aimer Dieu selon les connaissances que nous en donnent nos sens, notre esprit naturel, les sciences, ni même les grâces comme nous l'entendons ici, mais selon celles que la foi nous en fournit.

En outre, le témoignage de la foi est le plus assuré de tous, et. plus' propre k fléchir et k persuader nos esprits, que le témoignage de tous les anges, de tous les hommes et de toutes les créatures ensemble, parce que c'est le . témoignage de la vérité' même. Comme l'œil de notre corps est nécessairement déterminé par la lumière et par la couleur d'un objet à l'envisager et a le juger sous le point de vue de cette couleur; ainsi l'œil de notre ame

* Est Fid.es sperandarum substantia rerum. Hebr. 11.1. 2 vTTOCTOiaiÇy substance, existence. ' •

est, par la lumière de la foi, et sur le rapport de la vérité, obligé de former tel ou tel jugement des choses, et d'une manière bien plus puissante encore, l'évidence que nos sens nous peuvent donner d'un objet, n'est pas une preuve aussi certaine, ni une assurance aussi infaillible que l'est la parole de Dieu et de la première vérité ; nos sens, en effet, peuvent se tromper dans leurs appréciations, et se trompent souvent, comme par exemple le principal de tous, qui nous fait voir le soleil et les autres astres beaucoup plus petits, et les poissons dans l'eau plus gros qu'ils ne sont réellement, au lieu que la vérité ne saurait errer, sans quoi elle ne serait pas la vérité. Que -si nos sens, si notre esprit et nos sciences peuvent nous faire connaître clairement et certainement une chose, il n'y a pas le moindre doute que Dieu n'en ait une connaissance infiniment plus claire et plus certaine ; c'est dans ! cette connaissance que nous entrons par la foi et que nous en avons communication.

Ce qui prouve que la foi est inébranlablement assurée, c'est que par elle s'opère une union de notre entendement avec l'entendement de Dieu, avec sa sagesse, avec sa vérité et avec sa lumière. Croire, c'est unir par voie d'humilité et de soumission notre esprit a l'esprit de Dieu, et prendre part a ses connaissances. De même que celui qui veut devenir philosophe, médecin ou poète doit unir son esprit k celui d'Aristote, d'Hippocrate et de Virgile, sachant bien qu'il fera d'autant plus de progrès dans ces sciences que son esprit se sera plus identifié avec ceux de ces grands personnages, qui ont possédé la perfection, et en sont les modèles; ainsi, pour ne point errer dans la connaissance et dans le jugement des choses, nous devons mettre notre esprit en union avec celui de Dieu, qui est la source de toutes les vérités et la vérité même. Cette

union se fait proprement et parfaitement par la foi, car la plus parfaite que notre esprit puisse avoir ici-bas avec celui de Dieu, est celle que la foi produit; d'où il résulte que plus on s'éloigne de la foi, plus on s'écarte de la vérité, par la raison qu'on en quitte le principe et l'origine, pour aller aux esprits des hommes, c'est-a-dire, à des sources bourbeuses et à ces citernes dont parle le prophète Jérémie « citernes crevassées et rompues, qui ne peuvent ni produire, ni donner l'eau de la vraie sagesse*. »

Par ce moyen, le chemin de la foi est le plus sûr de tous; il est sans péril et a l'abri de toutes les illusions du diable et de toutes les tromperies de notre esprit, dont tous les autres chemins, soit de la nature ou de la grâce, ne sont pas exempts; car les sciences, les visions, les révélations ont leurs dangers et leurs écueils contre lesquels tant de chrétiens ont eu le malheur de voir briser leur salut, ce salut vers lequel, dit saint Augustin, la simplicité de la foi nous fait aller et parvenir avec assurance ; et, comme saint Ghrysostôme nous en avertit sagement : «Le moyen d'éviter les embûches, d'échapper a tous les hasards, de résoudre tous les doutes qui se trouvent dans la sainte Ecriture et ailleurs, c'est la foi, c'est de dire : je

crois^. »

Aussi, ceux-là s abusent-ils grossièrement, qui, dans la vie spirituelle, appuient beaucoup sur les belles lumières et les connaissances sublimes : ce n'est pas là qu'est le secret, mais dans les ténèbres sacrées de la foi. On ne va point par la lumière à la lumière, par la lumière extraordinaire de la grâce à la lumière de la gloire, mais par l'obscurité de la croyance ; c'est ainsi que le jour de Dieu

*Cap. 2. 13.

* Conira epist. Fundamenli. cap. 4. Homil. 23. in Act.

est composé : il commence par le soir pour finir au matin d'une clarté éternelle, et au lever d'un beau soleil, qui ne se couchera jamais. C'est que nous lisons dans le premier livre de Moïse : « Du soir et dumatin se fit le premier jour*. » Il faut en la maisan de Dieu croire avant de voir, et entendre avant de contempler. Voilà pourquoi il est dit à l'ame dans le Psaume : « Ecoutez, ma fille, et voyez^. » Et au cantique, comme on témoigne a TEpouse, c est-a-dire à l'Eglise, qu'on aie désir de voir son visage et d'entendre sa voix : « Faites-moi la faveur de me montrer votre face et de me faire entendre votre voix^. » Elle accorde bien l'un et l'autre, mais en intervertissant l'ordre des demandes; c'est pourquoi on lui dit : « Oh ! que votre "^vQix est douce, et votre visage agréable^. » Job parle ^ans le même sens : « Mon oreille vous a premièrement entendu, et maintenant, mon œil a le contentement de vous voir^. » Dans la route du salut, l'oreille niarche avant l'oeil, et le dispose h bien voir.

En effet,' quoique la foi soit .ténébreuse, elle ne laisse pas'. d'éclaireV ; et comme le jour vient de la nuit, et le soleil des ténèbres, elle fait sortir la lumière de son sein et de ses plus profondes obscurités, parce qu'elle ne nous conduit pas seulement au ciel à la lumière de la gloire, mais encore en cette vie, où, quand elle est excellente et héroïque, c'est-a-dire très-pure et très-simple, elle prépare l'esprit à une connaissance surnaturelle et fort claire, accompagnée de douceur, de saveur, d'admira-

* Factum est vespere efc mane dies unus. Gen .1.5.

2 Aiidi, filia, et vide. Psaum. 44. li.'

^Ostende mihi fâciem tuam ; sonet vox tua in auribus meis. Cant. 2. 1 4. ■ 4. Vox tua dulcis, 'et faciès tua décora/ Ibid.

'' Auditu auris, audjvi'te, nunc autem.oculus meus videt te. Job. 42.5.

lion, d'estime, de louange, de remercîment et d'autres saintes affections des mystères qu'elle enseigne. Voici le sens d'une sentence de saint Augustin rapportée par saint Prosper : « La foi rend par sa soumission l'entendement capable de bien concevoir ce qu'on lui propose, mais l'infidélité, par son obstination, le rend inhabile; et que celle-ra lui ouvre la porte a la clarté, celle-ci la lui ferme*. »

Et le même, expliquant ces mots de David : « Le Seigneur illumine les aveugles^, » dit : « Le Seigneur rend sages les aveugles; et le prophète nous montre qu'il y a une certaine lumière de sagesse, dont sont éclairés les yeux de ces aveugles mystérieux, k savoir de ceux qui croient les yeux fermés^. » Le Seigneur dit dans Esdras : « Fais entrer l'aveugle, afin qu'il voie mes clartés*. » Et dans Isaïe : « Les yeux des aveugles passeront de la nuit au jour, et des obscurités dans de grandes splendeurs^.» Il y dit encore : « Je conduirai les aveugles par des chemins qu'ils ne connaissent pas, et par des sentiers qu'ils ignorent; je convertirai leurs ténèbres en lumières^.» On lit aussi ces paroles célèbres, selon la version des Septante ; « Si vous n'avez de la foi, vous ne connaîtrez point"^. » Si vous ne croyez pas. les mystères, vous ne les comprendrez jamais ni en ce monde ni en l'autre : l'aveuglement que vous y apporterez, vous y donnera

* Intellectui fides viam aperit, infidelitas claudit. senten. 128.

2 Dominas illuminât caecos. Psal. 145. 8.

^ rJominus eos, qui caeci sunt.facitsapientes, et ostendit quamdam lucem sapientiae, qua illuminantur caeci.

'^ Caecum ad visionem claritatis meaeadmitte. Lib. I. cap. 2. 21.

'"> De tenebris etcaligine oculi caecorum videbunt. cap. 27. 18,

*• Ducam caecosin viam quam nesciunt, et in semitis, quas ignoraverunt, ambulare faciam eos ; ponam tenebras coram eis in lucem i cap. 42. 16. 7 gi non credideritis, non intelligetis. cap. 7. 9.

lumière, et plus vous y fermerez les yeux par une humble et respectueuse croyance, plus on vous les ouvrira pour vous y faire voir des choses admirables et ravissantes ; car Dieu, comme dit le Sage, se plaît à s'entretenir familièrement avec les simples*, et découvre aux petits, selon la parole de notre Seigneur, ce qu'il cache aux prudents et aux sages du siècle^ .

Le chandelier du tabernacle, placé près du sanctuaire, qu'un voile cachait et dérobait a la vue, était la figure de la foi, parce qu'elle est la lumière de T Eglise, et non la raison naturelle, ni la science, ni l'expérience, ni aucune autre connaissance ; et bien que les choses saintes nous soient ici-bas couvertes et voilées, toujours est-il que ce chandelier est près et qu'il nous éclaire^. Quand les enfants d'Israël se dirigèrent vers la terre promise, est-il dit dans l'Exode, le Seigneur marchait devant eux, pour leur montrer le chemin, paraissant, durant le jour, en une colonne de nuée, et pendant la nuit en une colonne de feu^. Les hommes savants vont comme de jour dans la clarté de leurs sciences, de la théologie, de la philosophie et de la raison naturelle, guidés par une colonne de nuée ; colonne, à cause de la certitude, mais de nuée, parce que toutes les sciences ne laissent pas d'avoir leurs nuages et leurs doutes, et n'ont, de plus, que des connaissances assez froides, et qui sentent l'eau dont la nuée est composée ; tandis que la foi nous fait marcher dans l'obscurité de la nuit ; elle nous sert de colonne de feu, et nous mène, selon l'expression du prophète royal, avec un feu qui éclaire^, en ce qu'elle est ferme comme une colonne, et nous donne des lumières, et des lumières de feu qui échauffent et qui brûlent.

* Prov. 3. 32. 2 Matth. H . 25. ^ Exod. 25.

^ Exod. 1 3. 21 . •''' In illuminatione ignis. Psal. 77. 14.

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