AUX SABIENS
« On entend par le mot Sabiens tous les « peuples païens en général. —
« Religion des Sabiens signifie la même « chose que paganisme. —
« Les cultes des Sabiens étaient pour la « plupart basés sur l'astrol&trie et sur l'ido- « latrie.
« Noé était un objet de réprobation pour
« tous les Sabiens, qui disent qu'il n'adora « jamais aucune idole.
« ils disent aussi qu'il fut frappé et incar- « céré parce qu'il se vouait au culte de Dieu ' -
« Abraham fut élevé dans la religion des « Sabiens, qui croient qu'il n'y a pas d'autre « Dieu que les astres. S'étant mis en opposite tion avec tout le monde en soutenant qu'il « existe un efficient de l'univers autre que le « soleil, on allégua contre lui divers argu- « mentseton lui cita entre autres preu ves l'ac- « tion manifeste et évidente que le soleil « exerce sur l'univers. « Vous avez raison, « leur répondit Abraham : il est comme la « cognée dans la main du charpentier. »
« On rapporte ensuite quelques-uns de ses « arguments contre eux, et à la fin du récit
4. Munck, traduction du fiuide des égarés, de Maimonirie. t. III, p. 247.
« on raconte que le roi fit emprisonner notre « père Abraham et que celui-ci , même en « prison, persista à combattre leurs opinions.
« Enfin le roi, craignant qu'Abraham ne « nuisît à son gouvernement et ne détournât « les gens de leurs croyances religieuses, <( l'exila en Syrie, après avoir confisqué tous « ses biens. » (Agriculture nabatéenne de Kothami, traduite par Ibn. Wa'hschiyya. )
Ces citations sont extraites de la fidèle et élégante traduction du Guide des égarés de Maimonide, par M. Munck.
Celui qui a planté l'oreille n'entendrait-il pas, celui qui a formé l'œil ne verrait-il pas?
Psaume xciv, 9.
Sabiens mes frères ,
Quand vous parlez de vous, ce qui vous arrive souvent, vous dites que vous êtes les
4iO LES TROIS FILLES
fils de Voltaire, les enfants de 89 et les représentants du xi\c siècle. — Vous assurez que la civilisation sort de vos flancs, — que les préjugés s'enfuient à votre approche et que vous résumez en vous le progrès.
Mais en réalité, mes frères, vous êtes toujours les amants de la force , les descendants des Sabiens, et les enfants du moyen âge.
Est-ce à dire que nul progrès n'ait jailli de vos œuvres? — Non certainement.
Les arts, l'industrie, la science, ont fait
par vous des pas considérables, — et enfin
c'est du milieu de votre génération que s'est
réellement accompli le succès philosophique
de l'idée de la Bible, et c'est seulement
aujourd'hui que sur dix hommes intelligents
ou instruits, neuf sont monothéistes.
Il est vrai d'ajouter que c'est presqu'à
Dl? LA BIBLE. 4*1
votre insu que s'est accomplie la généralisation de cette vérité, et que si c'est en vous qu'elle est éclose, ce n'est pas vous qui l'avez couvée,
II est aussi vrai d'ajouter que ces merveilles de la science et de l'industrie ne sont issues que de vos soucis matériels, — et que vous né vous êtes jamais laissé troubler par aucun souci spirituel, — aucun souci de l'épuration de vos cultes, — aucun souci de l'extirpation de vos idolâtries.
Idolâtries nombreuses, cependant, mes frères, idolâtries pratiquées par chacune des classes de votre société , — idolâtries dont nul de vous n'est absolument exempt.
Et puisque les églises ainsi que les synagogues sont muettes à leur endroit, puisqu'il n'est pas un chef religieux qui vous fasse
4H LKS TROIS FILLES
publiquement honte de ce que vous faites, honte de ce que vous ne faites pas, j'entreprends cette tâche afin que vous ayez au moins conscience de votre faiblesse.
Le culte des objets inanimés, le fétichisme, est un culte bien extravagant, n'est-il pas vrai? mes frères; eh bien, il n'est pas de jour que vous ne le pratiquiez, de la manière la moins réfléchie.
1a vue d'une glace brisée fait frémir celuilà même qui se réjouit à l'aspect d'un verre cassé.
Les fourchettes en croix, le sel renversé, désolent celui-là même qui se réjouit à l'aspect du poivre répandu sur une table.
Les amulettes, les pièces d'or trouées, — les fétiches. — remplissent vos âmes d'une
conviction que nul insuccès n'ébranle et que tout hasard confirme.
Vous pratiquez le culte du nombre treize et le culte du vendredi,
Le culte des mots et le culte des gestes,
Le culte des somnambules et le culte des magnétiseurs,
Le culte des jettatores et le culte des médiums.
Et enfin, non contents de ces nombreuses idolâtries, vous avez ajouté au culte des esprits, ou des démons, toujours en honneur chez vous, — le culte des tables de bois. —
Et chaque jour, vos usages , vos mœurs, vos idées s'imprègnent de telles idolâtries.
Vous ne les nommez pas idolâtries, — vous les appelez préjugés, superstitions, hérésies. —
Vous vous flattez, mes frères, et quoique cette flatterie n'ait rien d'excessif, — vous vous flattez, — et vous vous tenez ainsi éloignés de l'idée juste de Dieu.
Au lieu d'écouter la voix de Dieu qui parle en vous, — vous écoutez la voix des médiums et des tables de bois.
Au lieu de craindre Dieu, — vous redoutez le nombre treize.
Au lieu d'éviter le mal, — vous évitez d'entreprendre une affaire ou une relation un vendredi.
Hélas! mes frères, la pensée habituelle de Dieu s'accommode mal avec la pensée habi-
tuelle des fourchettes en croix et des salières renversées; et celui qui croit à la vertu d'une amulette ne croit pas à la vertu de la vertu. Et celui qui croit au pouvoir d'une étoile, <i'un songe ou d'un jeu de cartes, ne croit pas k la toute-puissance de Dieu.
Soyez donc sincères, mes frères, et que chacun de vous reconnaisse d'abord qu'il est un idolâtre, vivant au milieu d'un monde d'idolâtres, — et ensuite qu'il essaye de dégager son âme.
Ce n'est pas tout, mes frères, des restes d'idolâtries subsistent encore dans chacun de vos cultes et je vais résolument les désigner.
Israélites,
Les formes de votre xulte n'ont jamais eu pour but que l'enseignement du monothéisme,
L'enseignement en Israël» d'abord, — puis ensuite hors Israël.
Méconnaissant cette vérité, préférant le moyen au but, préférant les formes de votre culte à la propagation du monothéisme, vous tardez à réformer ce que le temps et les événements ont rendu inutile ou nuisible. Vous tardez à accomplir ce que le temps, la science et la raison humaine ont définitivement consacré, — vous ne pouvez vous déterminer enfin à l'épuration de votre culte.
Donc, israélites, ce n'est plus Dieu qui est l'objet de votre culte, c'est la forme de votre culte;
Et c'est ici surtout qu'il convient de vous faire entendre de nouveau la grande voix de Mi'iimonide :
DE LA BIBLE. ktl
« La religion, la loi divine est éternelle; mais sa forme , le culte, est essentiellement variable.
« Adorer cette forme , c'est encore de l'idolâtrie.
« Des paroles, des cérémonies, des jours, peuvent en devenir l'objet aussi bien que des images sculptées. »
Ainsi, mes frères, en persistant dans cette voie, — vous êtes à la fois idolâtres et infidèles à l'enseignement du monothéisme.
Et cependant, matin et soir, vous répétez fidèlement le shema. (Deutéronone, 6, 4.)
Le shema n'est-il pas l'enseignement du monothéisme, à toute heure, en tout lieu ?
Ainsi commence le shema :
« Écoute, Israël : l'Éternel est notre Dieu, PÉternel est un. —
« Tu aimeras I* Étemel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes facultés.
« Et que les paroles que je t'ordonne aujourd'hui soient sur ton cœur. —
« Tu les inculqueras à tes enfants, et tu t'en entretiendras étant assis dans ta maison, marchant sur la route, k ton coucher et à ton lever.
« Tu les lieras en signe sur tes mains, et ils seront des fronteaux entre tes yeux.
« Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » —
Ainsi, toujours et partout, l'enseignement
du monothéisme est votre premier devoir. —
Mais, hélas! votre col est encore roide et votre nuque encore endurcie.
Hélas! non- seulement vos poteaux ni vos fronteaux n'attestent votre monothéisme,
— Mais encore vous négligez de vous parer en toute occasion des noms de Juif et d'Israël si dignement portés jusqu'à vous ;
Et c'est à peine si vous vous souvenez que votre nom de Juif . vient de Jehouda, — et signifie : louer Dieu ; —
A peine si vous vous souvenez que votre nom — Israël — signifie : — Jouteur divin, c'est-à-dire ayant mesuré ses forces avec l'idée de Dieu, — ayant lutté avec la connaissance de Dieu.
Ainsi la nation d'Israël étant une nation de justes, et renseignement de Dieu étant la plus parfaite des louanges, — les Juifs doivent enseigner la connaissance du Dieu un par chacune des actions de leur vie.
— Et s'il est encore quelque extravagant qui, méconnaissant votre noblesse religieuse, vous appelle juif, — louant Dieu, — afin de vous humilier, — vous devez rougir, mes frères, rougir à l'instant de son ignorance profonde et essayer doucement de l'éclairer.
Hâtez-vous donc, mes frères, de faire retentir de nouveau dans le monde la grande voix d'Israël.
Ne soyez pas plus longtemps infidèles à votre passé, indifférents à votre avenir; — spiritualisme oblige.
Catholiques, mes frères,
Non-seulement vous êtes des idolâtres, mais vous êtes aussi des païens.
Vous êtes des païens, parce que, en dépit des lois les plus élémentaires, vous enseignez que trois fois un font un.
Et comme il vous est impossible de trouver une démonstration ou un raisonnement à l'appui de cette thèse, vous ne craignez pas d'interdire à la pensée humaine toute explication de votre dogme, — de déclarer qu'il n'est appréciable que par la foi, — et de traiter d'impies lous ceux qui ne croient pas parce que c'est absurde. — Credo quia absurdum.
Vous êtes des païens, parce qu'une religion dont les preuves ne sont point à la portée de tous les hommes raisonnables ne peut
être la religion établie de Dieu pour les simples et les ignorants.
Vous êtes des païens, parce que, non contents d'avoir obscurci sur terre l'idée de Dieu un, — vous avez aussi imaginé une foule de dieux et de demi-dieux que vous avez appelés des saints ou des intermédiaires, mais qui , en réalité , auprès de vos populations ferventes, sont devenus des dieux personnels à chacun.
En sorte que chacun a le sien, ne s' occupant que de celui qui porte son nom, en un mot le Dieu égoïste.
Afin que votre calendrier soit complet, vous en avez institué un par jour, — et comme chacun de vous porte plusieurs noms , chacun de vous croit avoir trois ou
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quatre demi-dieux chargés d'écouter ses prières et de les faire agréer par Dieu.
Si bien que vous n'invoquez plus le saint nom de Dieu, — mais le saint nom de votre saint.
Vous êtes aussi des païens parce que votre culte est matériel, — qu'il agit sur les sens, en place d'agir sur l'esprit, et que vos cathédrales sont remplies d'images sculptées et de tableaux menteurs.
Encore si vos demi-dieux étaient pareils à ceux de la Grèce ; — si la beauté de leur forme remplaçait l'inconséquence de leurs actions; — si la poésie de leurs mystères remplaçait les écarts de leur raisonnement !
Mais non, — vos demi-dieux sont laids, maï bâtis, mis comme de pauvres diables.
et si vous en rencontriez un en chair et en os au fond d'un bois, vous seriez pénétrés de crainte, et vous vous hâteriez de vous enfuir.
Qu'importe? me répondrez-vous pçut-être ; la religion , c'est la morale, — et notre morale est tellement vraie, tellement admirable, que c'est Dieu lui-même de qui nous la tenons.
Cette réponse est aussi digne que juste, mes frères ; toutefois il vous siérait de reconnaître que cette morale descend des Juifs, qu'elle est apparue au monde dans le décalogue de Moïse et que, grâce à la liberté d'interprétation, elle a successivement été développée par tous les précurseurs de Jésus, — par les prophètes, par les Psaumes, — par Hillel.
Et il vous siérait aussi de reconnaître que.
lorsque vous avez remplacé la liberté d'interprétation par le Non possumus, vous avez enrayé le spiritualisme de l'homme et empêché tout avancement de morale.
Je prends Dieu à témoin de l'esprit fraternel avec lequel je vous exhorte à l'épuration de votre culte. Mes frères, faites un effort, pour Dieu, faites un* effort.
Mes frères mahométans,
L'épuration de votre culte est aussi nécessaire au salut de votre nation qu'au salut de vos âmes.
L'immobilité de vos formes de culte enchaîne les nobles qualités de votre race, s'oppose au développement de vos facultés et vous rend inutiles à toute civilisation.
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Dans le spiritualisme, quiconque n'avance pas recule. .
Cherchez, appelez, facilitez la venue des réformateurs pieux et dévoués. — C'est par eux que la lumière se fera en vous, par eux que vos générations éviteront les malheurs nécessaires à l'amélioration des endurcis. —
Quant à vous, — mes frères protestants, — vous êtes l'inconséquence même.
Vous avez brisé vos fers, et vous n'avez pas marché.
Vous avez su vaincre, et vous n'avez pas su profiter de la victoire.
Vous avez commencé l'épuration de votre culte, et vous vous êtes arrêtés,
Ne vous apercevant pas que ce que vous
aviez réformé faisait davantage ressortir la faiblesse de ce que vous n'aviez pas réformé.
En avant donc, et n'oubliez plus que vous vous appelez la réforme. —
Et maintenant, mes frères de toutes les religions, qu'une noble émulation vous inspire.
Les idées fausses vous ont divisés, les idées justes vous réuniront.
Les idées fausses vous ont inspiré l'orgueil et la violence, à ce point que vous avez égorgé votre frère lorsqu'il adorait Dieu autrement que vous et que vous vous imaginiez, par cet assassinat, être agréable à Dieu, — acquérir le ciel — et le faire acquérir à votre victime.
Les idées justes vous donneront une connaissance différente de la toute bonté de Dieu, — mes frères; —
l:« LKS TIIOIS FILI.RS
Et vous saurez alors que sa pensée habituelle est le véritable flambeau de I existence.
Et vous saurez alors que la fraternité est une prière et que c'est la plus agréable de toutes celles que l'homme adresse à Dieu.
Et vous saurez aussi que la moralisalion de l'homme est le plus grand devoir impose à l'homme.
L'épuration générale de chacun de vos cultes est le chemin de cette moralisalion.
Quelle est la fille bénie qui donnera l'exemple?
Fais entendre de nouveau ta voix, fille éprouvée, fille captive, fille calomniée, ô fille juive.
Après avoir renversé le culte des faux
dieux, renverse le faux culte rendu à Dieu;
Enseigne le culte du cœur, le culte du droit, du juste, de l'équitable;
Enseigne que le chemin de la bonne vie se trouve dans la modération et non dans l'abstinence ;
Enseigne que Dieu est présent dans la conscience de l'homme ;
Enseigne que c'est le dedans, c'est l'âme seule qui importe ;
Enseigne que l'instrument et le chemin du bonheur, le vrai bien, — sont la douceur, l'esprit de paix et d'endurance ;
Enseigne que celui qui se venge se déshonore, et que celui qui pardonne s'honore ;
Enseigne que tous les maux causés par les hommes à eux-mêmes ou aux autres découlent dune privation, c'est-à-dire de l'ignorance, qui est la privation de la science ;
Enseigne que c'est sur cette terre, et par l'accomplissement des devoirs naturels, que se trouve le chemin du royaume des cieux.
Fais ton œuvre, fille juive, le temps fera aussi de nouveau son œuvre, et l'humanité arrivera ainsi à des rivages qui ne peuvent être entrevus ni par les yeux, ni par la pensée de l'homme.