EY HIS OEL1GED SERVANT
Ghent 1 July 1850
Dans le cours du mois d’octobre dernier, des archéologues anglais ont parcouru la Flandre, dans le but d’y rechercher ces belles dalles tumulaires de cuivre que conservent encore quelquesunes de nos vieilles églises; ils se proposent, à ce qu’on nous assure , de les faire graver sur bois et de les publier dans un ouvrage qui doit paraître prochainement en Angleterre. Depuis quelques
années les antiquaires de ce pays s’occupent avec une incroyable activité à recueillir partout les matériaux de l’histoire de ces premiers monuments de l’art du graveur ; on les trouve en abondance dans presque toutes les parties du Royaume-Uni : et « non moins nombreux que ces dalles elles- » mêmes, dit un auteur anglais, sont les amateurs » de ces monuments, qu’on désigne vulgairement » sous le nom de bî'ass-rubbers (1). » La facilité
(1) Littéralement frotteurs de cuivre, c’est en effet en frottant une feuille de papier étendue sur la dalle, au moyen d’une substance colorante qui fournit beaucoup, qu’on obtient avec la plus grande facilité des fac-similé de la dernière exactitude. Il parait que le mérite d’avoir le premier mis ce procédé en usage sur une grande échelle, revient à M. Albert Way, directeur de la société des Antiquaires de Londres. Dans la vue de répandre chez nous une méthode qui permet aux personnes les plus étrangères à l’art du dessin , de se procurer des copies d’une foule de monuments, et dans l’espoir de les intéresser à la conservation des dalles tumulaires, nous croyons devoir indiquer ici ce procédé en peu de mots.
Après avoir nettoyé et mouillé légèrement, à l’aide d’une éponge, la dalle dont on veut prendre l’empreinte, on y applique une feuille de papier mince, bien collée, d’une dimension convenable, comme les fabriques à la mécanique en fournissent ; à l’aide d’un tampon de cuir blanc, bourré de crin, on moule par une légère pression les dessins ou les inscriptions qui se présentent soit en creux soit en relief sur le champ du monument; puis, à l’aide d’un second tampon ou d’un morceau de drap, de feutre ou de cuir, imprégné d’une pâte faite avec de l’huile et de la mine de plomb, (de la sanguine, de l’indigo, du jaune de erôme etc.), on passe légèrement sur toutes les saillies que le moulage aura fait ressortir.. On obtient ainsi en quelques minutes des images très-nettes et très-durables de monuments qui exigeraient des heures pour être reproduits au crayon; à l’aide de la chambre claire ou du pantographe on en réduit aisément les proportions.
Les empreintes obtenues par ce procédé, que nous avons vues en
avec laquelle, au moyen dun procédé fort simple, on obtient des fac-similé parfaits et inaltérables, a déterminé ces amateurs à se réunir en sociétés. Ils parviennent ainsi à former des collections fort nombreuses, dont le mérite ne se borne pas seulement à satisfaire la curiosité, mais qui offrent en outre un grand intérêt à l’artiste et parfois même à l’historien. En effet, il y a là des matériaux qui peuvent servir à une histoire complète du costume des différentes classes de la société au moyen-âge, depuis le marchand et le laboureur, jusqu’au noble chevalier; depuis le moine obscur jusqu’au prélat mitré; là se voient des portraits authentiques d’un grand nombre de personnages qui ont joué un rôle dans l’histoire des trois royaumes ; des inscriptions contemporaines qui fixent l’époque de certains événements et qui remettent en mémoire les titres, les espérances et les douleurs d’illustres trépassés.
Plusieurs ouvrages sur ce sujet ont vu le jour en Angleterre, ou sont en voie de publication,
Angleterre, sont d’une netteté qui le cède à peine aux gravures sur bois; on s’y sert avec avantage d’un papier et d’une pâte préparés ad hoc f qui se vendent chez Akkerman, au Strand N° 96, à Londres, (H. S. Richarson’s metallic rubber and prepared paper ).
On peut au besoiu se servir de toute espèce de papier et le frotter à sec avec une tablette de cire à giberne. Les images obtenues de cette façon sont moins nettes , mais plus inaltérables.
d’autres sont annoncés-, leur nombre toujours croissant, témoigne de l’espèce d’engouement que l’étude des dalles tumulaires de cuivre excite actuellement chez nos voisins (1).
(1) Voici les titres de quelques-uns de ces ouvrages:
J. G. et L, A. B. W aller y a sériés of monumental Brasses from the thirtheenth to the seventheenth century . London . 184. avec gravures.
C’est, pensons-nous, l'ouvrage le plus important qui ait paru sur ce sujet. M5I. Waller y ont réuni les plus beaux types des dalles tumulaires de cuivre que l’on voit en Angleterre.
Charles Boutell , monumental brasses and slabs , an historical and descriptive notice of the inctsed monumental memorials of the middlo âges. London. 1847. in-8".
The rev. Boutell ’ monumental brasses of England. London , Fleetstreet 186. — 1848.
Cet ouvrage comprend une série de dalles tumulaires gravées sur bois.
On consultera avec intérêt l’article Brass de l’ouvrage intitulé: A glossary of terms used in Grecian f Roman, ltalian and Gothic architecture. Oxford. 1840. in-8°, page 151.
Parmi d’autres ouviages que nous n’avons pas vus, et qui ont été ou sont publiés par différentes sociétés, nous citerons: L’illustration des dalles de cuivre (en anglais), édité par la société de Cambden, in-4°, avec figures.
Parmi les ouvrages plus anciens, nous devons encore mentionner les suivants :
John IVecrer, A noient fanerai monuments , within the united monarchie of Great Britain , Ireland and Island adjacent. London. 1651, in-f».
Gough , monumental effigies, o vol. in-f°, avec planches. On trouve difficilement l’ouvrage complet, la plupart des exemplaires du 3° volume ayant péri dans un incendie chez l’éditeur.
Une série de planches gravées à l’eau-forte, représentant des dalles tumulaires a été publiée par Cotman , in-4°. — Les dessins ont été faits avec le plus grand soin, d’après des monuments encore existants.
Suivant une note que vient de nous adresser le savant colonel Charles Hamilton Smith, à Plymouth , qui a bien voulu guider nos recherches dans cette matière , il existe une demi-douzaine de gravures de dalles de cuivre, représentant des princes français, par Kerry , savant Anglais, qui, voulant reproduire les originaux avec une scrupuleuse exactitude , a
En Belgique, où Ton conserve quelques beaux monuments de ce genre de sépulture, on ne s’en est pas, pensons-nous, occupé jusqu’à ce jour ex professo (1). C’est-là cependant encore une branche de l'art dans laquelle nos ancêtres ont brillé au premier rang : la gravure ou la ciselure de ces dalles de cuivre avait, en effet, atteint une haute perfection en Flandre dès le commencement du xive siècle , et par conséquent longtemps avant la renaissance de la gravure en Italie sous Laurent de Médicis. Il y a vraiment lieu de s’étonner, que ceux qui se sont occupés de l’histoire des beaux-arts dans notre pays, aient passé ces intéressants monuments sous silence, et qu’on ait laissé à des étrangers l’initiative de la publication de ces nielles gigantesques , vrais
gravé lui-même les planches de ses dessins" son exemple a été suivi par M. Stodhard , qui a dessiné et gravé avec le soin le plus minutieux une série d'effigies anglaises, enlr’autres celles de Richard I , de Henri II , du prince Noir. d’Édouard III et de la reine Philippine etc. grand in-4°, avec figures coloriées. — Voir Additions C.
(1) On trouve la reproduction de quelques dalles tumulaires de cuivre, qui existaient autrefois en Belgique, parmi les monuments funéraires gravés dans nos grands ouvrages topographiques ou dessinés dans ces collections manuscrites d'épitaphes que conservent la plupart des bibliothèques du pays. L'inventaire des objets d’art et d’antiquité des églises paroissiales de Bruges } dressé parla commission provinciale, et publié avec planches dans cette ville en 1848, in-8°, par les soins de M l’abbé Carton, est, à notre connaissance , le premier ouvrage en Belgique où ces dalles ont été signalées et reproduites par la gravure comme œuvres ™ d’art. Voir note 2, page 23.
incunables d’un art , qui , perfectionné au xvne siècle par les Sadeler , les Pontius , les Edehnck , jeta tant d éclat sur la Belgique, en faisant connaître dans le monde entier les chefs-d’œuvre des Rubens et des Van Dyck.
Pendant le séjour que nous avons fait en Angleterre, en 1848, nous y avons recherché, comme nous l’avions fait en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne, ces souvenirs nationaux que le voyageur belge trouve partout sur sa route , quel que soit le pays de l’Europe qu’il parcoure. En attendant que nous puissions offrir à nos compatriotes le résultat de nos investigations, nous croyons, par suite de la circonstance dont nous avons parlé en commençant, devoir dire ici quelques mots relativement aux dalles tumulaires de cuivre ciselées en Angleterre ou pour l’Angleterre , par des artistes flamands.
Nous saisissons aussi cette occasion, afin d’engager nos archéologues à s’unir pour mettre enfin un terme à ce qui se pratique de nos jours à legard des dalles tumulaires de pierre, qui couvraient naguère encore les tombeaux de nos pères : un sentiment de convenance et de justes égards dûs à certaines personnes , nous empêchent seuls d’exprimer ici toute notre pensée. N’est-il pas déplorable en effet , à n’envisager cette
destruction de monuments funéraires que du point de vue archéologique, de voir que, sous prétexte de restaurer ou plutôt d 'enjoliver le pavement de nos temples (car dans la plupart des cas le dallage ancien est plus solide et plus pittoresque que celui qui le remplace), on vend à l'encan et pour quelques sous ! d’anciennes dalles tumulaires dont quelques-unes remontent au xive et au xme siècles. Elles sont, à ne les considérer que comme œuvres-d’art , des monuments du dessin de maîtres inconnus de l’ancienne école flamande, parfois dignes d’un Hemling ou d’un Yan Eyck. D’autres, plus modernes, sont des documents précieux en matière de généalogie et peuvent combler mainte lacune dans les anciens registres de notre état civil. Nous convenons volontiers que dans quelques églises il y avait lieu à renouveler en partie un dallage inégal et raboteux ; mais ce que nous ne saurions jamais admettre, c’est qu'il y ait convenance et équité, à vendre, pour les voir détruire ou employer aux usages les plus vils (1), les dalles qui cou-
(1) Ainsi derrière l’église de Notre Dame à Bruges, nous avons trouvé dernièrement une petite dalle du xve siècle, récemment brisée, qui fut jadis consacrée à la mémoire du conseiller Gilles Poret , et qui sert aujourd’hui à couvrir un égout! Les belles dalles qui ornaient naguère les églises de Damme, d’Utkerke, d’Ettelghem et de tant d’autres,
vraient les tombeaux des paroissiens défunts, sans même en excepter ceux qui , par leurs libéralités, ont enrichi l’église ou fait des fondations en faveur des pauvres (1).
Ce n’est pas seulement en Belgique que l’on voit pareille profanation , il y a peu de temps qu’en Angleterre des dalles tumulaires ont été employées à paver des écuries; en France on
se trouvent aujourd’hui dispersées dans un grand nombre de fermes de ces villages où elles servent à séparer les vaches dans les étables! A Jabeke, parmi les belles dalles du xv° siècle, rejetées probablement hors de l’église par suite du repavement, nous avons trouvé, souillée d’ordures, une magnifique dalle en marbre jaunâtre, en bon état de conservation, ayant environ 3 mètres de long sur 1-80 de large. Elle couvrait naguère les tombeaux de personnes appartenant aux plus illustres familles de cette contrée: Lodeioick de Haveskercke f 1448; son épouse Cateline, fille du seigneur de Zedelghcm; leur fils Adrien de Hâves lier cke aruddere7 heere van Zedelghem } raet en camcrlinck van Philips van Oostcnrick etc . » | 1482, et de son épouse dame Agnes de Lembehe.
Et tous ces défunts nommés ou figurés sur ces dalles, destinées à être placées à tout jamais sous les yeux des fidèles , demandent des prières pour leur âmes. ..J
(1) Voir un article de M. le baron de St-Genois, intitulé: Een zerksteen van het jaer 1346. Memento majorum! inséré dans le Nederduitsh let terkundig jaerboekje voor 1850. Gond, in-12,p. 92. Ceux qui honorent la mémoire des morts, liront avec plaisir un ouvrage de Walter Scott, cité par l’auteur et intitulé: Old mortality, c’est-à-dire Le vieillard des tombeaux , plus connu en français sous la dénomination de Les puritains d' Écosse; on y voit un personnage qui consacre sa vie à rétablir dans les cimetières des épitaphes à demi-effacées par le temps:
.... D’un pas infatigable Il poursuit des tombeaux les sentiers ténébreux.
— Pour sauver de l’oubli le nom de ses aieux.
Pourquoi nos fabriques d’église ne consacrent-elles pas annuellement une minime somme à cet objet?...
en a vu servir de table dans des cafés!... Mais aujourd’hui il n’en est plus ainsi : dans le premier de ces pays , l’autorité ecclésiastique est intervenue pour arrêter ces scandales; dans le second , l’administration , désireuse de transmettre à la postérité ce qui subsiste encore de ces monuments pieux, a conçu le projet de relever contre les murs latéraux des églises les tombes les plus intéressantes et les moins endommagées (1). Nous voudrions en voir faire autant dans notre pays; quelque beauté qui résulte de la disposition des anciennes pierres tumulaires, dans le pavement des églises, leur situation compromet sérieusement les inscriptions quelles portent et les figures qui y sont gravées ou sculptées. De deux maux il faut choisir le moindre; ces vieilles dalles s’usent chaque jour davantage sous le piétinement; le déplacement que nous provoquons, se ferait cette fois dans un but de conservation et parconséquent conformément aux intentions présumées de ceux qui ont fait placer ces pieux monuments. On pourrait, comme quelques familles Font fait faire pour des tombes isolées, tracer sur les carreaux modernes du dallage , des
(1) Didron , Annales archéologiques, in- 4°, Paris, 1844. — Vol. i5 p. 146.
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inscriptions indiquant le déplacement. Ainsi se trouveraient conciliés tout à la fois les égards dûs à la sépulture des morts, le respect pour un droit acquis au poids de l’or, avec les intérêts de lart, Fornementation bien entendue de nos églises et les exigences plus ou moins raisonnables du goût et du comfort modernes.