XLIV
Armande appela et dit quelques mots à la femme de chambre qui avait remplacé Anna. Bientôt Étiennette vit entrer une fillette qui pouvait avoir trois ou quatre ans, un peu pâle, un peu chétive, et qui vint d'un air craintif se blottir entre les genoux de sa mère.
— Elle ne rit pas beaucoup, ma petite Marie, dit Armande ; elle voit si peu d'enfants !... et j'ai si peu le temps de jouer avec elle!
Elle la poussa dans les bras d'Étiennette*
— Si un jour je venais à lui manquer, reprit-elle, tu en prendrais soin, n'est-ce pas?
— Pourquoi me dis-tu cela?
, — Pour rien... Il faut tout prévoir... On s'use si vîtp dans notre métier... Point de repos, ni jour ni
Elle embrassa Marie avec passion, deux ou trois fois, coup sur coup, puis la posant à terre :
— Va jouer, mon enfant, dit-eHe.
L'enfant s'éloigna, prit une poupée qui traînait dans un coin et se cacha derrière un rideau. La camériste entra :
— M. Delbèque m'a chargé de dire â madame qu'il est un peu pressé et que si madame en a pour longtemps
— Je m'en vais, dit Étiennette.
— Reste donc! M. Delbèque est mon directeur... c'est une question d'engagement qui se débat entre nous.
— A plus forte raison 1
— Au contraire ! Tu vas voir.
^ tournant alors vers sa camériste :
— Vous direz à M, Delbèque que j'en ai pour une heure... S'il est trop pressé, je ne le retiens pas... Au demeurant, il sait où me trouver^ donc, qu'il parte ou qu'il attende... il a le choix.
— Oh! fit Étiennette tandis que la femme de chambre tournait les talons.
— Ma chère... je vis parmi les loups... j'ai appris à hurler. Si je n'avais point de succès, mon cher Delbèque me ferait faire antichambre à sa porte dix ou douze fois de suite, après quoi il m'engagerait à aller voir ce qui se passe en province,.. J'ai réussi.. • j'en use et j'en abuse... un peu d'insolence ne nuit pas.
Elle repoussa de la main les ondes épaisses de ses cheveux épars autour de son cou :
— Et autrefois, à Maule, sur un signe, j'allais, je venais, je courais... reprit-elle, je voulais me faire aimer de tout le monde... Etais-je jeune I
Zyt LES TROIS GRACES
La camériste rentra; elle paraissait embarrassée et tournait les rubans de son bonnet entre les doigts.
— C'est le comte de Campo-Rubbio qui m'envoie... dit-elle. Il s'impatiente, et...
— Ah! il s'impatiente? Eh bien! vous lui direz qu'il peut s'impatienter ailleurs, autour du lac par exemple. Je suis en affaire... Ce soir il me trouvera dans ma loge... Je ne l'invite pas à dîner.
— Si je te gêne... dit Étiennette.
— Toi, pour^un grand d'Espagne... tu es folle! Elle Tembrassa en riant.
— Laissons cela, ajouta-t-elle, et parlons de nous. Tes affaires?
— Je ne m'en suis pas beaucoup occupée ces temps-ci.
— Je comprends... Tu sais, je suis toujours à ta disposition ... Et Pauline ?
— Toujours dans son village. Elle va changer de résidence prochainement, dit-on.
— Mais elle ne changera pas de fatigue ! Je l'ai vue à l'œuvre. Elle y use son pauvre corps... Et notre ami M. Herbin?
— Ne t'ai-je pas dit qu'il avait été malade? ^ — Non. A quelle époque ?
— Quelque temps après Tépoque oîi toi-même tu te débattais entre la vie et la mort. Il a été au plus mal. Cependant il a eu assez de force pour me servir de témoin au moment de mon mariage... Ça été son dernier beau jour; puis la fatigue est revenue;
il s'est affaibli rapidement. On lui a conseillé Tair de la campagne... Sa sœur, qui Taime dans le fond...
— Oui, en le tourmentant à la surface.
— Sa sœur, enfin, lui a proposé de vivre dans un petit domaine qu^elle a du côté de Gien. Tu sais que notre ami finit par faire tout ce qu'on veut... Ils sont partis il y a plus d'un an,.. M"^« Baudrier s'est remariée...
— Ah I mon Dieu I on est donc bien brave k Gien I
— Elle est juge de paix...
— Juge de guerre tu veux dire ?
— Point... Ce triomphe inespéré l'a radoucie... Elle m'écrit des lettres excellentes, auxquelles M. Herbin ajoute quelques mots, mais d'une écriture si tremblée qu'elle m'inspire de vives inquiétudes sur sa santé.
— Te parle- t-il de moi?
— Toujours. Le cœur est resté le même.
— Lui as-tu dit que j'étais comédienne?
— Je n'ai pas cru devoir le lui cacher.
— Rien de plus?
^— Rien.
Un soupir souleva la poitrine d*Armande.
— Que de choses depuis qu'il nous a réunies dans le petit jardin de Belleville! T'en souviens-tu? reprit-elle.
-Oui.
— Il me semble qu'il y a dix ans, vingt ans de cela!
— Et c'était hier.
— Ahl le temps se mesure aux orages et non pas aux heures 1
ZjQ LES TROIS GRACSS
Une troisième fois on frappa à la porte, et la ca mériste reparut.
— C'est M. Pérelle qui me charge de dire à madame qu'il vient pour ce rôle dont il a parlé à madame.
Étiennette fit mine de se lever.
— Cette fois je ne te retiens pas, dit Armande... Affaire sérieuse!... Un rôle, c'est une question capi talc... et celui qui me l'apporte est un auteur en vogue auquel les directeurs rendent visite, chapeau bas.
Tandis qu'elle parlait sa femme de chambre posait sur un meuble un plateau chargé de lettres et de cartes de visite.
— Regarde, si tu veux, dit Armande à sa sœur. Et vous, faites passer M. Pérelle dans mon boudoir; ie suis à lui.
Étiennette dépouilla au hasard une demi-douzaine d'enveloppes et en examina le contenu. C'étaient des mémoires dont les chiffres lui parurent invraisemblables, des sollicitations, des demandes d'audience ou de secours, des lettres vives par lesquelles on mettait bien des choses aux pieds de sa sœur, des invitations de toutes sortes, des rappels de notes oubliées, des déclarations qui avaient pour signataires des collégiens ou des gens du monde, de la prose et des vers anonymes, des offres de service et des prières, depuis le fournisseur qui faisait parade de son zèle ot de sa probité jusqu'au débutant timide qui mettait
LES TROIS GRACES 27g
sa comédie et ses espérances sous la protection de M"® Ârmandine.
— Eh ! mon Dieu ! comment peux-tu vivre dans ce tourbillon î s'écria Etiennette.
— Et qui te parle de vivre? répondit Armande; on se grise I
A quelque temps de là Armande accepta une invitation pour aller jouer un de ses meilleurs rôles dans un château voisin de Rambouillet. Elle y devait passer vingt-quatre heures. En arrivant à la gare voisine de la Tournelle^ — c'était le nom de ce château, — elle y trouva une voiture qui l'attendait. Mais le temps était si pur et la campagne si verte que pour jouir du plaisir de la promenade elle se fit indiquer le chemin qu'elle avait à suivre, et, laissant ses ba* gages aux soins d'un domestique qui s'était mis â ses ordres, elle se lan;a gaiement dans un sentier qui courait devant elle, à travers champs.
Il est rare que les comédiennes n'adorent pas la campagne, en passant tout au moins. Habituées à vivre dans Tatmosphère lourde des théâtres, les yeux brûlés par le gas , et sans horizon, elles sont attirées par le grand air et l'espace, et s'enivrent de mouve-^ ment quand elles prennent des vacances de quelques heures aux environs de Paris. En ce moment Ar* mande subissait cette influence des fleurs, de la verdure, des grands arbres , des vastes plaines avec une force plus intense. C'était comme un retour vers le passé, au temps oti elle courait librement avec se$ sœurs, le long de la Marne.
280 LES TROIS GRACBS
Elle marchait donc lestement les pieds dans l'herbe, aspirant les bouffées d^air parfumé qui s'exhalaient des prairies fauchées, et baignant son front dans la fraîche lumière du matin. Un rideau d'épaisses futaies la séparait de la Tournelle, dont elle apercevait par intervalles les hautes cheminées au-dessus des arbres. Un chemin ombragé et sinueux l'y conduisait. Heureuse de vivre elle regardait tour à tour les charrettes qui passaient toutes chargées de foin et les vaches qui tondaient le gazon sur le bord des fossés. Des chants d'oiseaux sortaient des haies, des risées de vent frissonnaient dans les arbres, on voyait des enfants dans les sentiers et des papillons blancs au milieu des cultures. Tout lui semblait charmant et gai. Armande prolongeait à plaisir sa course errante.
Une église se trouva sur 1% lisière du chemin, près d'un hameau. Les cloches sonnaient, l'orgue chantait. Elle y entra. L'église était remplie de monde ; on y célébrait un mariage qui devait réunir deux riches familles de fermiers, si on en jugeait par le nombre et la toilette cossue des personnes rassemblées autour du chœur. Armande se glissa danâ les rangs pressés de l'assistance. Elle ne se montrait plus beaucoup dans les églises depuis sa visite à la maison de la rue du Faubourg-Montmartre; mais elle n'y entrait jamais sans une émotion salutaire qui faisait descendre une certaine paix dans son cœur. La cérémonie touchait à sa fin. Une religieuse qui avait la garde d'un troupeau de petites filles se leva de son banc et traversa Téglise, une aumônière à la main en guidant l'une des petites filles qui que' talent*
Quand elle fat auprès d'Armande, inclinée sur sa chaise et priant, son voile ramené sur son visage, la religieuse s'arrêta.
— Pour les pauvres et pour les malades , dit-elle. Etonnés, les yeux d'Armande se levèrent. Pauline
était devant elle, dans son vêtement de serge noire, les joues et le front pareils à de la cire blanche. La comédienne écarta son voile, et, d'une main mal assurée, prenant dans sa bourse quatre ou cinq pièces d'or, qu'elle posa parmi la monnaie de cuivre dont l'aumônière de la quêteuse était pleine :
— Ma sœur, priez pour moi, dit-elle.
Pauline parut plus blanche encore et chancela, mais se raidissant :
— Dieu vous le rende et vous protège, ma sœur I murmura*t-elle en passant* -
Elle s'avança plus lentement le long des dalles, s'aidant des chaises pour appuyer sa marche.
Armande sortît avec tout le monde, et aperçu Pauline qui , ramenant son troupeau , gagnait une maison voisine. Elle l'y suivit, et, comme une première fois près de Maule, elle l'attendit dans un jardin qui bientôt se trouva rempli d'enfants. Pauline l'y rejoignit.|Un mélange de bonheur et de tristesse remplissait le cœur d' Armande. La vue inespérée de sa sœur, en lui rappelant les circonstances au milieu desquelles elle avait quitté le château de Maule, la reportait vers l'époque oti elle avait connu tous les enchantements et tous les désastres de la vie. En un instant, et comme ces paysages que subitement on
découvre derrière un brouillard déchiré par un coup de vent, elle revit le pavillon au bout de la terrasse, première étape de cette voie douloureuse qui avait commencé dans Tenivrement, et la classe d'où sortait la voix de Pauline lisant dans le livre de Rut h. Ses yeux se remplirent de larmes et elle tomba dans les bras de la religieuse.
— Ainsi, tu pleures ! dit Pauline,
Elle regarda les vêtements de soie qui couvraient Armande, les dentelles qui frissonnaient autour de ses épaules^ les bijoux qui brillaient à ses oreilles, à ses poignets, à son cou, tout ce luxe qui la faisait paraître comme une reine au milieu de cet humble jardin et parmi ces enfants qui l'examinaient de loin avec un sentiment de curiosité inquiète, et quelque chose comme un soupir passa entre ses lèvres.
— Oui, je pleure, répondit Armande ; et la source d'où viennent ces larmes est profonde... Mais ne me demande rien I Un jour j'ai quitté Maule, je n'y retournerai plus.
— Oui, les semaines et les mois se sont écoulés, rhiver a passé, la saison nouvelle est venue sans te ramener. Plus tard Étiennette m'a écrit que tu étais A Paris. Je ne sais pas pourquoi sa lettre m'a tenue éveillée toute la nuit. J'avais le coeur lourd. Chacun a sa misère, me suis-je dit. Je n'ai voulu interroger personne. Mais tujétais dans mes pensées et dans mes prières chaque jour. Et maintenant que fais-tu ici ?
— . J'y passe.
Pauline toussa et porta ui\, mouchoir à ses lèvres. -»- Que tu es pâlel Pourquoi tousses-tu? dit Armande.
— Ce n'est rien, répliqua la religieuse. Cela va et
cela vient. D'autres sont plus malades à qui je me dois.
Armande était gênée; elle aurait voulu ouvrir son cœur et ne Posait pas. En outre, il y avait dans le langage et Tattitude de Pauline quelque chose qui rétonnait. Ce n'était pas avec ce regard triste et ce sourire contraint qu'elle se représentait la résignation.
— Je te croyais occupée des enfants seulement? reprit-elle.
— Je devrais l'être, en effet, mais ma compagne est souffrante ; j'ai pris sa charge avec la mienne.
— ,Ta croix est lourde.
— La tienne est-elle légère?
. Les deux sœurs achevèrent sans parler le tour du jardin. Les enfants s'écartaient à mesure qu'elles passaient; une cloche tinta; ils se groupèrent autour de la porte qui conduisait dans la maison.
— C'est l'heure de la classe, dit Pauline; l'obéissance est ici la grande loi.
Elles firent quelques pas du côté de la sortie; elles les faisaient plus lentement à mesure qu'elles en approchaient.
— Parle-moi d'Étiennette, reprit Pauline en retenant Armande.
— Elle a fait son choix.
— Oui, je le sais ; elle a un mari et un enfant.
— Elle esc entrée dans la voie droite. Elle continue*
— Est-ce tout?
— C'est tout.
Elles étaient sur le degré qui séparait le jardin delà route. La comédienne et la religieuse sem brassèrent silencieusemetft.
— Moi je n'ai besoin de rien, dit Pauline, mais si un jour tu as besoin de moi j'accourrai.
— Merci, dit Armande.
Elle sauta sur le chemin et pressa le pas. A un endroit où la route faisait un coude elle se retourna. Pauline traversait le jardin, la tête basse, les mains pendantes le long du corps. Sa silhouette noire disparut derrière les arbres, et bientôt Armande entendit un choeur de voix enfantines qui chantaient un cantique dont les modulations graves allaient se mourant dans la plaine.
Elle poursuivit sa marche, écoutant toujours et troublée. Au moment oîi s'éteignait le dernier murmure de ces chants lointains, un grand bruit de chevaux courant sous le couvert sombre d'une forêt attira son attention, et presque aussitôt elle aperçut, sortant d^un chemin creux, dont l'ornière s'ouvrait sous une futaie, une nombreuse cavalcade qui galopait au milieu du rire. Les longues jupes des femmes caressaient les branches vertes des buissons et leurs voiles de gaze flottaient au vent. Armande se rangea derrière le tronc d'un chêne, et le tourbillon passa.
Armande avait vu de ces cavalcades à Maule; quelquefois même on l'avait mêlée à ces courses. Elle en revenait joyeuse et sentant au fond de son
cœur bouillonner la sève de la jeunesse. Tout alors lui semblait riant, facile, aisé. Quelquefois, au détour d'un sentier, elle apercevait Pauline qui lui souriait des yeux.
Maintenant elle venait de revoir cette même Pauline, et d'autres cavalcades traversaient comme autrefois la campagne fleurie; mais cette jeunesse et cette sève qui l'animaient, qu'étaient-elles devenues? Un sentiment de tristesse la saisit, son regard ne découvrit plus auto^r d'elle que des paysages désolés, comme si la lumière s'en fût tout d'un coup retirée, et ce fut dans un état d'esprit maladif qu'elle arriva à la Tournelle.
Elle trouva une nombreuse et brillante compagnie, empressée à lui faire cet accueil mêlé de curiosité qu'on réserve dans le monde aux femmes de théâtre. Après avoir changé de toilette, elle fut introduite par le maître du château dans le salon oU l'on attendait l'heure du dîner. Tout à coup, et comme si elle avait été frappée d'une secousse électrique, le son d'une voix bien connue lui fit tourner la tête. Ernest de la Fauvière était devant elle. Armande changea de visage. Mais par un efbrt de sa volonté, maîtrisant sa défaillance, elle lui tendit la main.
— Un ancienne connaissance, je crois? dit-elle.
— En effet, balbutia Ernest, qui pâlit, M"« Thévénaux, ce me semble?
— Non plus M*i« Thévenaux, mais Armandine, s*il vous plaît... C'est toujours la même personne, mais ce n'est plus la même femme.
Elle 'lui prit le bras, et s'adressantà M. de Rambure, son hôte :
— Figurez- VOUS, monsieur, poursuivit-elIe, que M. de la Fauvièrè et moi, nous ayons joué la comédie ensemble, autrefois, à Maule, oti j'étais auprès de M"* de la Fauvièrè en qualité de demoiselle de compagnie. C'est même là que j'ai pris goût au métier... Oh! vous m'y avez aidée un peu, avouez-le, cher monsieur...
— Moi!...
— Vous me donniez si bien la réplique! Je me souviens surtout d'une soirée qui a décidé de ma vocation... Vous remplissiez le rôle d'une sorte de don Juan, un de ces héros qui perdent toutes les femmes qu'ils sauvent, et vous le remplissiez avec un art si charmant que j'en étais électrisée... Si maintenant je suis Armandine , c'est à vous que je le dois.
Ernest rougissait^ blêmissait, souriait, voulait répondre et ne disait mot.
— S'il en est ainsi, dit alors M. de Rambure, c'est vous que je charge, mon cher ami, de présenter M"*» Armandine à M"' de la Fauvièrè, votre femme, qui veut bien faire les honneurs de la Tournelle.
— Ah! vous êtes marié? dit Armande, les dents serrées.
Ernest fit un signe de tête.
— Et M™' Ernest de la Fauvièrè est ici chez elle? Tous mes compliments, cher monsieur.
Son regard glissa de M. de la Fauvièrè à M. de Rambure. Il eût été bien difficile de savoir auquel des deux s'adressaient ces derniers mots.
G)mme elle achevait de parler une jeune femme parée avec recherche et portant les modes du lendemain, vint pétulante, la tête haute, et s'approchant, le sourire aux lèvres :
— Mon ami, dit-elle à Ernest avec un accent légèrement étranger, puisque je vois à votre attitude que vous êtes dans les relations de mademoiselle, voulez- vous être assez aimable pour me nommer.
— Madame Ernest de la Fauvière , dit Ernest d'une voix étranglée.
Armande enveloppa ses trois interlocuteurs d*un regard vif. Presque aussitôt un domestique en grande livrée annonça que le dîner était servi. Soudain M. de Ram bure offrit son bras à M^® de la Fauvière avec un mouvement particulier.
— Je suis vengée, pensa Armande.
Dans la soirée Armande remarqua que M°^ de la Fauvière, qui était Américaine et s'appelait autrefois miss Murray, avait à un haut degré les allures excentriques dont quelques étrangères fameuses répandent les habitudes dans Paris. Ernest ne semblait pas exister pour elle. Il avait la dot, elle avait le nom ; l'étiquette lui suffisait. La timidité d'ErnesC s'était changée en une espèce de malaise et d'embarras , dont son maintien portait la marque. Un peu gras, un peu chauve, quoique tout jeune encore, les joues et les chairs amollies^ le regard hésitant, le sourire contraint, il n'avait fait que changer de domination ; la femme avait remplacé la mère, et son
288 tES TROIS GRACES
joug n'était pas moins pesant Quelquefois il levait les yeux sur Armande ; puis, s'il rencontrait son regard, il les abaissait. On y lisait mille curiosités inquiètes, le réveil de mille souvenirs et le désir d'en renouer la chaîne interrompue; et tout cela voilé de remords, troublé, avec l'expression d'une lassitude extrême et du regret. Un mouvement de haine violente avait fait bondir le cœur d'Armande lorsqu'elle l'avait aperçu tout à coup à son côté. Maintenant une sorte de pitié s'y glissait et la désarmait.
LU
La représentation qui avait été préparée pour les hôtes de la Tournelle se composait de trois petites pièces. M"*' de la Fauvière devait y paraître dans un rôle écrit pour elle par un ami de la maison. Ce
rôle était mêlé de danses et de chants. Elle s*y montra avec une désinvolture qui enleva tous les
suffrages.
Parmi les spectateurs il y avait un jeune homme d'une figure mtelligente et douce, qui attira l'attention d' Armande. Il semblait n'avoir d'yeux que pour elle, et cependant, tandis que vingt autres personnes avaient sollicité la faveur de lui être présentées, seul il se tenait à Técart. Un instant leurs regards se rencontrèrent ; elle se sentit rougir et il rougit aussi. Elle demanda son nom, et apprit qu'il s'appelait Marcel Béru. Il était ornemaniste. Elle pensa, sans savoir pourquoi, qu'il y aurait un jour une M»' Béxu, et que cette inconnue serait heureuse.
— Quelle folie ! et qu'est-ce que cela peut me faire? se dit-elle.
Pendant l'un des entr 'actes Ernest se glissa auprès d'elle, et plus pâle qu'un mort.:
— • Par pitié, je vous en prie, dites-moi...
Il s'interrompit tout à coup, comme un homme qui étouffe.
— Que voulez- vous savoir? répondit Armande.
— Quand j'ai quitté Maule, un matin, lorsque vous-même vous en êtes partie, reprit-il d'une voix qu'on entendait à peine, et cherchant ses mots, vous étiez souffrante, presque malade... je me suis éloigné subitement...
— Ohl je sais... votre père avait besoin de vous... je n'ai rien oublié...
— Alors que s'est-îl passé?... Maudissez-moi... méprisez-moi si vous voulez, vous en avez le droit... mais répondez... vous avez un enfant...
— Oui, nous avons un enfant, répliqua*t*elle en appuyant sur le mot.
— Il vit?
— Il vit.
— Et je ne vous ai pas revue, et je ne l'ai jamais embrassé 1
— Jamais, en effet.
Ernest passa la main sur son front trempé de sueur.
— Vous ne savez pas combien je suis malheureux!... dit-il.
M"* de la Fauvière arriva.
— On vous cherche, mademoiselle, on n'attend plus que vous, dit-elle. Et vous, monsieur, à votre place pour applaudir... vous reprendrez plus tard le cours de vos galanteries.
Ernest se leva sans répliquer et M""* de la Fauvière, qui s'était réservé un rôle de Zingara dans la
dernière pièce, suivit Ârmande qui se dirigeait vers les coulisses.